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Xavier Bertrand, Philippe Juvin, Valérie Pecresse, Michel Barnier et Eric Ciotti, posent avant le débat entre les candidats Les Républicains (LR) à Paris, le 30 novembre 2021.
Xavier Bertrand, Philippe Juvin, Valérie Pecresse, Michel Barnier et Eric Ciotti, posent avant le débat entre les candidats Les Républicains (LR) à Paris, le 30 novembre 2021.
©JULIEN DE ROSA / AFP

Mais qui est (vraiment) de droite ?

La droite macronienne face à l’inversion de la charge de la preuve

Depuis 2017, les trahisons de personnalités LR et les erreurs des dirigeants du parti avaient mené l’électorat de droite à un grand vague à l’âme sur leur identité. Désormais, il revient à la droite macroniste de prouver, elle, ce qu’elle est vraiment sur le fond

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Atlantico: Cela fait presque dix ans que la droite était en crise, traversant sur cette période une double défaite avec un échec au second tour des présidentielles de 2012 et une non-qualification à la deuxième phase de l’élection de 2017. Depuis cette dernière date, les évolutions de personnalités LR, comme certains choix des dirigeants du parti, avaient semblé conduire l’électorat de droite à avoir des doutes sur son identité même et le parti semblait avoir une difficulté à exister dans l’opposition et à affirmer ses différences. Avec la réaffirmation de candidats clairement identifiés à droite chez LR et la présence d’Éric Zemmour sur la scène de la prochaine présidentielle, une nouvelle dynamique semble-t-elle s'enclencher ? LR va-t-elle pouvoir retrouver une forme d'unité avec différentes sensibilités ? 

Christophe Boutin:Je crois que s'il y avait des doutes sur ce que pouvait être l'identité de la droite, ils étaient bien plus ceux de certains dirigeants du parti des Républicains que ceux de leurs électeurs, ou, plus largement, des Français qui, aujourd'hui, se sentent « à droite ». 

S'il y a un doute sur l'identité des Républicains, c'est aussi parce que ce parti est, rappelons-le, l'héritier de l'UMP, elle-même parti composite né du rassemblement du parti gaulliste, le RPR, et du parti centriste, l'UDF, qui, classiquement, se partageaient ce que l’on nommait alors la droite. Partant sur l'hypothèse qu’une bipolarisation de la vie politique allait naître en France, notamment avec le quinquennat, on a pensé mettre en place deux partis politiques « attrape-tout », l'un à gauche, le Parti socialiste, l'autre à droite, l'UMP puis les Républicains. Le premier a explosé sous les coups de boutoir d’Emmanuel Macron en 2017. Le second n’a toujours pas gommé cette division initiale qui le divise en ces deux blocs que confirme bien une nouvelle fois l’arrivée au second tour de la désignation du candidat LR pour 2022 d’Éric Ciotti, clairement héritier de la ligne gaulliste du RPR, et de Valérie Pécresse, elle nettement plus centriste – au point d’avoir un temps quitté un parti qu’elle trouvait trop à droite quand il était dirigé par Laurent Wauquiez. 

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Comme vous le notez, il faut aussi tenir compte ici de l’apparition d’Éric Zemmour et de son offre politique qui le place entre les Républicains et le Rassemblement national. Un Éric Zemmour qui, pour l’instant, semble avoir attiré principalement des électeurs potentiels des Républicains, et, parmi ceux-ci, très certainement des électeurs qui auraient rejoint la ligne Ciotti. Malgré cela, la situation chez LR n’est pas sans rappeler celle de 2016, quand le « meilleur d’entre nous », l'exilé canadien, le bobo de Bordeaux, bref Alain Juppé était censé être adoubé et que la ligne conservatrice des militants LR, majoritaire, avait finalement choisi François Fillon - mais à la différence près que cet électorat conservateur de LR est aujourd’hui en partie happé par la candidature Zemmour… 

Qu’il y ait ensuite actuellement une dynamique à droite en France, il est impossible d’en douter. Il suffit de prendre le total des voix que recueilleraient au premier tour de l'élection présidentielle, si l’on en croit les sondages, Marine Le Pen, Éric Zemmour et le candidat des Républicains pour comprendre son ampleur - visible même si l’on se limite à prendre en compte, chez les Républicains, le poids de la « ligne Ciotti ». Cette « droitisation » de l’électorat, que l’on rencontre aussi dans les sondages quand on demande aux Français leur avis sur l’immigration ou l’insécurité, a d’ailleurs conduit les autres candidats LR, dont ceux qui avaient quitté le parti pour cause de « dérive droitière », à muscler leurs déclarations : Michel Barnier, Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse ont fait  assaut de mesures sécuritaires, et se sont inquiétés de l’ampleur de l’immigration ou du poids des juges européens… 

Assiste-t-on pour autant à une « refondation » droitière des Républicains, faisant des centristes des « born again » subitement touchés par la grâce ? Il est permis de penser que les deux lignes coexistent bien toujours, mais il est en tout cas peu probable que cela conduise à une implosion du parti. D’abord, parce que cette dernière a déjà – partiellement – eu lieu en 2017, avec des élus LR rejoignant LREM, ou, au moins, le camp d’Emmanuel Macron. Ensuite, parce que, les élections locales l’ont prouvé, le parti offre encore une rente de situation suffisante à un certain nombre d'élus qui ne vont donc pas courir le risque de nouvelles aventures.

Au sein de la majorité présidentielle, si certains continuent à s’affirmer de droite, comment cette mouvance peut-elle affirmer son identité ? Qu’est-elle vraiment sur le fond ? Est-ce désormais à la majorité présidentielle de prouver aux électeurs de droite qu’elle correspond à leur attente ? La "charge de la preuve" s’est-elle renversée ?

Derrière votre question il y a toute celle du clivage droite - gauche tel qu'il existe en France, et de son actuel dépassement : qu’est-ce qu’être de droite en 2021 ? Dans une première approche, le clivage entre la droite et la gauche est essentiellement économique et social : à droite la bourgeoisie libérale, à gauche le prolétariat collectiviste. Or le prolétariat existe de moins en moins – il faudrait parler des CSP- et lui agréger un certain nombre d'employés et de petits fonctionnaires -, tandis que la bourgeoisie est écartelée entre une bourgeoisie fortunée fermée sur elle-même et une moyenne bourgeoisie en voie de déclassement. 

C’est pourquoi, comme l’a bien relevé Emmanuel Macron, le clivage entre conservateurs et progressistes se substitue au clivage droite-gauche (ou renoue avec l’origine même de ce clivage et peut-être avec sa vérité). D’un coté, et ce quelques soient leurs origines sociales, ceux qui ne conçoivent l’évolution de la société que prudente, en tenant compte d’une réalité humaine qui ne change que peu ; de l’autre ceux qui entendent au contraire faire table rase du passé pour permettre à un homme nouveau d’apparaître. 

Conservateurs donc les représentants de la droite traditionnelle, ancrés dans des traditions et des valeurs ; mais conservateurs aussi en 2021 ces prolétaires déracinés malgré eux, et tous ceux qui s’inquiètent de voir disparaître leurs repères en marche forcée. Et, inversement, progressistes eux aussi, les représentants d’une droite acquise à la mondialisation pour des raisons économiques, rejoignant ici une gauche qui a fait le même constat d’intérêt, les deux s’amusant au jeu intellectuel d’une déconstruction qui ne concerne jamais leurs statuts privilégiés.

La droite présidentielle – Édouard Philippe et Horizons par exemple – relève pleinement de cette droite progressiste. Si elle se dit de droite, en dehors d’un choix tactique destiné à élargir l’offre de la majorité présidentielle, on aura compris que c’est, en restant sur l’ancien clivage, pour des raisons économiques – mais en sachant qu’au libéralisme d’entrepreneurs à la française, mâtiné d’étatisme, elle a substitué un libéralisme financiarisé. Cette droite est en ce sens aussi éloignée de la droite conservatrice que peuvent l’être de la gauche ceux qui ont aujourd’hui substitué à un prolétaire décidément trop enraciné ces nouveaux damnés de la terre qui sont les seuls objets de leur attention. Il n’est pas certain que son auto-qualification  suffise pour convaincre les électeurs. 

Nombre de propositions de la composante de droite de la majorité sont, à quelques nuances près, les mêmes que celles formulées par une partie des candidats LR. Face à une droite plus forte, Édouard Philippe, ou d’autres membres de cette ligne politique, peuvent-ils apporter une valeur supplémentaire à la droite ou n’en représenteront-ils qu’une figure dégradée ?

Une figure dégradée non. Une figure différente oui. Ce sont en fait deux droites qui s’opposent que ces droites conservatrice et progressiste, qui n’ont idéologiquement que peu de points communs. Dans ce cadre, les similitudes entre les projets ne peuvent relever que de deux choses : soit il s’agit, d’un côté ou de l’autre, d’une adaptation programmatique à des nécessités tactiques, vielle ruse de guerre compréhensible en politique ; soit il s’agit de vraies similitudes, et alors il faut se poser la question de savoir qui est qui. S’il y a ainsi des points communs ce peut être parce que certains élus et/ou certains militants LR sont finalement plus proches de cette droite progressiste qui a rallié Emmanuel Macron en 2017 que de la droite conservatrice. Où l’on retrouve donc ce clivage initial de cette formation politique et la question jamais réglée de ce qui la rassemblerait idéologiquement.

Bien sûr ensuite, un apport extérieur est toujours possible : nul ne saurait prétendre détenir le monopole de la vérité. La droite progressiste peut ainsi avoir sur certains points de bonnes idées, comme la droite conservatrice, et leurs programmes respectifs s’enrichir de ces confrontations. Mais c’est la limite de l’exercice : on ne peut être « en même temps » conservateur et progressiste, car il faut toujours faire à un moment un choix décisif et ces deux visions du monde incompatibles ne peuvent aboutir au même. 

L’apport politique existerait en fait dans l'éventualité d'une fracturation des Républicains, si le parti implosait et si sa part progressiste rejoignait celle déjà partie dans une nouvelle structure. Nous aurions alors un pôle progressiste bipartisan placé au centre de notre échiquier politique, avec LREM et un Horizons doublant de volume, ayant à sa droite un pôle conservateur et à sa gauche un pôle « déconstructionniste », « woke » ou « décolonial ». Mais Emmanuel Macron a pour l’instant échoué à faire imploser LR, ce qui pourrait lui poser un problème.

À terme, quel avenir pour cette droite macronienne si Éric Ciotti est le candidat LR ? Et quel est-il si Valérie Pécresse est élue au Congrès du parti ? Et si le regain de force de LR se poursuit ?

Je n’aime guère tirer des plans sur la comète et multiplier les « si », mais amusons-nous à l’exercice. Puisqu’ils auraient eu l’un comme l’autre la majorité, on ne se posera pas la question de savoir s’ils réussiront ou non à fédérer derrière eux leur parti pour la campagne électorale, le tenant pour acquis, mais il est certain que les conséquences des deux choix pourraient être très différentes. 

Prenons d’abord le cas de l'éventuelle victoire d'Éric Ciotti. Son programme, clairement ancré à droite, aura nécessairement des points communs avec ceux d'autres candidats, si du moins ils obtiennent les parrainages qui ne sauraient manquer au candidat LR, ceux de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour. Leurs électorats seront alors très proches, au point que l’on pourrait envisager des glissements : Éric Zemmour devenu trop clivant ouvrirait-il la voie à Éric Ciotti, ou, au contraire, les électeurs de ce dernier ne trouveraient-ils pas finalement le nouveau venu plus rigoureux ? Comment l’électorat d’une Marine Le Pen, qui a modifié son discours, réagira-t-il face à ces deux offres complémentaires ? Une chose est certaine cependant : tout cela, qui ne concerne finalement en grande partie que la droite conservatrice,  ne peut que servir l’expansion de la droite progressiste macronienne qui, même si elle ne récupère pas les élus LR, le parti n’implosant pas, pourrait séduire une part de ses électeurs aux législatives.

Par contre, si c'est Valérie Pécresse qui est choisie, il sera beaucoup plus difficile pour cette droite progressiste macronienne d’exister, car, par son programme, par ses réflexes, par ses choix passés, la présidente de la région Ile de France a montré qu’elle en était proche. Cela affaiblira d’autant le camp présidentiel, qui pourrait alors craindre de se trouver au second tour face à une personnalité bien moins clivante, tandis que ses réserves de voix à gauche seraient limitées, quand, inversement, une part de l’électorat de la droite conservatrice, même peu séduit par la personnalité de Valérie Pécresse, pourrait faire le choix du TSM, « tout sauf Macron », et soutenir la candidate LR si elle arrivait à ce stade. 

Tout cela fait beaucoup de « si », mais il n’en est pas moins vrai que ces hypothèses sont certainement à l’étude, et qu’elles auront peut-être même guidé le choix de certains militants des Républicains.

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