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Vladimir Poutine Russie Europe Josep Borrell Sergueï Lavror Union européenne
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©Mikhail Klimentyev / Sputnik / AFP

Entre morale et réalisme

Mais que serait une stratégie intelligente de l’Europe vis-à-vis de la Russie ?

Le camouflet infligé à Moscou au Haut-représentant de l’UE ce week-end montre que les 27 ne savent plus à quelle stratégie se vouer.

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective. Il est également membre de l'Institut Notre Europe Jacques Delors.

Pour le suivre sur Twitter : @cy_bret

 

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Atlantico.fr : En déplacement à Moscou, le Haut-représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Josep Borrell, était chargé de tendre une main vers Moscou pourtant le voyage ne s‘est pas passé comme prévu. Lors de la rencontre avec Sergueï Lavrov, il a reçu en guise cadeau l’expulsion de trois diplomates européens. Comment l’UE a-t-elle pu tomber dans le piège russe ? Est-ce le symptôme de l’échec de la stratégie diplomatique choisie par l’Union européenne ?

Cyrille Bret : Le Haut-représentant Borell a-t-il péché par naïveté en se déplaçant en Russie? A-t-il au contraire fait preuve de cynisme en cautionnant indirectement les 11 000 arrestations par ce déplacement? La question est insoluble aujourd'hui comme l'est la nature du rapport entre Russie et Union européenne depuis l'annexion de la Crimée par la Russie le 18 mars 2014. L'Union européenne se trouve dans une alternative qui confine au dilemme. D'un côté, la voix des intérêts des Européens : la Russie est un acteur clé de ses défis de sécurité, en Iran, en Syrie, en Mer Noire, dans la Baltique et dans l'Arctique. D'un point de vue économique, l'Union européenne est le premier débouché du commerce russe et le premier investisseur étranger dans le pays. Josep Borrell porte les intérêts européens à l'étranger. C'est sa vocation première et il ne peut pas adopter une position de boycott à l'égard de la Russie sans faillir à sa mission. De l'autre, la voix des principes : l'Union  européenne est en profond désaccord avec la répression actuellement en cours en Russie. De manière générale, elle considère, par la voix de la chancelière allemande et du président français, que la Russie s'eloigne de l'Etat de droit. Josep Borrell porte aussi l'identité politique européenne sur la scène internationale et il se devait d'aller rencontrer les autorités russes pour leur exprimer, en face, son désaccord. Là encore, il n'a pas failli à sa mission. Tenir le bon équilibre entre la promotion des intérêts européens et la protestation au nom des principes de l'Union, voilà une ligne difficile à tenir. A Moscou, Josep Borrell n'est pas tombé dans un piège : il a entrepris une mission impossible.

Avec la probable homologation du vaccin Spoutnik V par les autorités sanitaires européennes prochainement, la Russie est redevenue un partenaire potentiel de l’Union pourtant la situation du week-end dernier semble rendre impossible un réchauffement. La relation entre l’UE et la Russie est-elle au plus bas ? Quelle stratégie doit adopter l’Union dans cette situation ?

La relation russo-européenne est bloquée dans la défiance réciproque. En matière politique, la divergence est patente entre le culte de l'autorité et la promotion de l'Etat de droit. En matière économique, la Russie, consciente de sa dépendance à l'égard des importations européennes, essaie de diversifier ses débouchés pour ses hydrocarbures et ses minerais. En matière de sécurité régionale, la seule avancée est réalisée avec les Américains alors que tous les autres conflits européens ne sont pas en voie de résolution (dans le Caucase, en Ukraine, etc.). En somme, les coopérations sont limitées à des projets concrets en matière d'énergie, d'automobile d'échanges universitaires et d'investissement. Mais les perspectives ne sont pas favorables.

Je ne compterais pas trop sur une coopération sanitaire entre Russie et Union européenne. Tout simplement parce que la lutte contre la pandémie, loin d'être un chantier de coopération multilatérale, est devenue une arène où les puissances rivalisent. D'abord pour contenir la pandémie, ensuite pour relancer leurs économies, enfin pour proposer leurs solutions de vaccinations. L'impact du vaccin russe sur l'Union européenne ne sera pas massif et risque d'être cantonné au symbole.

De nombreux membres de l’Union se méfient de Moscou et son influence néfaste sur leur souveraineté. Comment la diplomatie européenne peut-elle contenter ces pays et entamer des relations normalisées avec la Russie ?

L'initiative la plus tangible a été la série de rencontres entre le président français, Emmanuel Macron, et le président russe, Vladimir Poutine. C'est le fameux "esprit de Brégançon" suite à la visite du leader russe à la résidence d'été du chef de l'Etat français à la fin de l'été 2019. Ce dialogue "franc et exigeant" avec la Russie est la tentative de sortir du dilemme qu'a rencontré Josep Borrell : ne pas transiger sur les principes sans pour autant nuire à ses intérêts. Un signe en a été donné par le fait que le président français ne s'ingère pas dans le dossier Nord Stream 2. Considérant qu'il s'agit d'un projet s'inscrivant dans la stratégie énergétique de l'Union européenne, il a refusé de l'utiliser pour prendre des mesures de rétorsions contre la Russie.

Je suis frappé par un paradoxe : la Russie a plus besoin de l'Union européenne que l'inverse. Elle a besoin de ses capitaux, de ses technologies, de ses investisseurs et de ses achats internationaux. Pourquoi ne pas davantage faire sentir aux autorités russes la position de force de l'Union européenne?

Qu’est ce que devraient vouloir les Européens pour établir une politique intelligente entre réalisme et exemplarité morale ? 

Les Européens devraient vouloir rétablir le fonctionnement de l'OSCE pour traiter des questions de sécurité directement avec la Russie. Forgés en 1975 du temps de l'URSS, les mécanismes de sécurité collective de l'OSCE permettaient jusqu'en 2014 de vérifier mutuellement la réalisation des engagements en matière de désarmement et de sécurité collective. Aujourd'hui, ces mécanismes sont en lambeau. De même, les Européens devraient conditionner leurs investissements au respect de leurs intérêts par les Russes au Moyen-Orient en étant intégrés dans la résolution du conflit syrien. La Russie ne fera pas confiance à l'Union européenne, de même que l'UE ne fait plus confiance à la Russie. La situation ne peut être débloquée que par une politique des petits pas où les concessions mutuelles sont limitées et vérifiées par les deux parties.

Les pays européens n’ont pas tous la même vision, ni la même relation avec la Russie. Comment l'UE peut-elle gérer cette différence d'intérêts ?

Les divergences entre Etats membres sont importantes. Les uns ont des affinités culturelles et historiques avec la Russie comme la Grèce et la Bulgarie. D’autres ont des intérêts économiques évidents comme l’Italie et l’Allemagne. Enfin, certains partagent un statut stratégique comme la France et la Pologne. Pour le moment l’union a surmonté ces divergences par les principes et les sanctions. La politique russe de l’UE se résume actuellement aux sanctions imposées contre l’action de la Russie en Ukraine. Il est temps de surmonter cette vision négative et de proposer une politique commune. Intransigeance sur les principes et légitimité des intérêts, voilà un socle commun pour les Etats membres.

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