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Les Japonaises se passionnent depuis les années 1970 pour les yaois.

Passions dessinées

Mais pourquoi les Japonaises sont-elles folles de mangas à l'eau de rose sur des garçons qui s’aiment entre eux ?

Les Japonaises se passionnent depuis les années 1970 pour les yaois, ces mangas qui décrivent des histoires d'amour entre jeunes garçons.

Yaoi, quatre lettres pour décrire un phénomène que les garçons ne comprennent pas. Yaoi pour "YAma nashi, Ochi nashi, Imi nashi" ("Pas de climat, pas de chute, pas de sens"), ces mangas qui fascinent tant les filles et déroutent tout autant les garçons. Pourtant, a priori, rien de bien original. Comme dans les autres bandes dessinées japonaises, les yaoi racontent des histoires de baisers volés, d'amours impossibles, de terribles secrets, de morts tragiques, de sosies et autres rebondissements rocambolesques dignes des meilleurs feuilletons. Mais une chose diffère néanmoins dans les yaoi : toutes ces histoires se déroulent exclusivement entre garçons. Au Japon, l'équivalent commercial du yaoi s'appelle d'ailleurs le "Boys' Love", traduisible par "l'amour entre garçons".

Le yaoi, sous-genre du shôjo, ces mangas destinés aux jeunes filles, met ainsi en scène une relation homosexuelle entre personnages masculins et comporte très souvent des scènes sexuelles. Destinés aux jeunes filles, les yaoi, qui fait son apparition en 1974 avec Thomas no shinzo (Le cœur de Thomas) de Moto Hagio, est aujourd'hui un genre très populaire au Japon même s'il suscite toujours l'interrogation des hommes. Comment expliquer en effet que les adolescentes se passionnent autant pour des histoires d'amour entre garçons ? Les réponses sont multiples.

Pour commencer, les jeunes filles aiment lire ces romances homosexuelles masculines car elles ont l'impression d'être en "position de force", ce qui n'est pas nécessairement courant dans un monde encore très sexiste. Si les yaoi mettent des hommes en scène, leurs sentiments sont très proches de ceux des jeunes filles à qui ils s'adressent. Les shôjo se focalisent en effet très souvent sur des jeunes filles un peu cruches qui réussissent parce qu'elles sont jolies. Dans les yaoi, comme par exemple Junjo Romantica, les relations sont plus libres que celles dans les shôjos. Les questions de contraceptions, de grossesse, de femmes au foyer qui peuvent enfermer les femmes dans des stéréotypes n'ont pas cours. Ainsi, si les soucis féminins n'ont pas vraiment leur place dans les yaoi, ce n'est pas le cas des sentiments. Dans le modèle du genre Thomas no shinzo, l'un des personnages principaux, Juli, a été violé plus jeune et essaie donc de mettre de côté son dégoût de soi, sa honte pour s'autoriser à aimer et être aimé, des traits de caractères perçus comme très féminins et une problématique – le viol – que les femmes auront plus de facilités à appréhender.

Le fait de raconter des romances entre garçons permet également aux femmes de ne pas nécessairement s'identifier aux personnages et de rester en position d'observatrices. Ainsi, dans tous les cas, qu'elles s'identifient ou pas, les amatrices de yaoi restent toujours en position de force, soit en tant qu'observatrices, soit en tant que personnes plus indépendantes et plus réfléchies que les personnages décrits dans les shôjo habituels. 

Autre raison pour expliquer l'attrait des jeunes filles pour les yaoi : le graphisme, particulièrement important lorsqu'on s'intéresse aux mangas. Le style des dessins des shôjo sont souvent très similaires, ce qui n'est pas du tout le cas des yaoi. En effet, d'un yaoi à l'autre, les traits de dessins seront très différents, et donc, chaque manga de ce genre à une identité visuelle bien particulière.

Atlantico a interrogé Hervé Brient, directeur de la publication et auteur d'un des textes du livre Homosexualité et manga : le yaoi.

Atlantico : Comment expliquer que les Japonaises se passionnent autant pour les yaoi, ces histoires d'amours homosexuelles masculines ? Quelles sont les raisons d'un tel succès ? Les histoires, le graphisme... ?

Hervé Brient : Si un nombre non-négligeable de lectrices japonaises se passionnent pour le yaoi, on peut penser que cela est surtout dû à une recherche d’évasion. Je ne pense pas  que ça soit dû au graphisme : le lectorat japonais n’est pas très exigeant sur ce point. L’histoire prime ! Ici, il s’agit de romance entre hommes, ce qui donne une plus grande liberté d’identification aux lectrices. Elles peuvent se projeter dans l’un des protagonistes du couple ou dans l’autre, voire dans l’un et l’autre alternativement. Et comme expliqué dans votre article, rien dans cette histoire d’amour ne risque de ramener les lectrices à leur quotidien.

Elles peuvent oublier, un instant, les conventions sociales souvent pesantes (même si c’est nettement moins vrai au Japon depuis quelques années).  Elles ne risquent pas non plus de croiser des personnages féminins auxquels elles pourraient se comparer, généralement à leur désavantage : il n’y en a pas !  Quant aux lectrices les plus jeunes, on peut aussi penser que cela leur permet de découvrir le sexe masculin sans avoir à s’impliquer soi-même, d’autant plus que certains yaoi sont très chauds. Enfin, il y a certainement une dimension voyeuriste, d’autant plus que les hommes y sont tous très beaux.  Après tout, si les lecteurs aiment "mater" de jolies femmes, pourquoi les filles ne pourraient-elles pas profiter, elles aussi, du "plaisir des yeux" ?

Les homosexuels sont-ils l'autre cœur de cible des yaoi ? Pourquoi ?

Non, il y a très peu de lecteurs masculins de yaoi au Japon, même si leur nombre semble augmenter d’après les informations que nous avons pu avoir auprès de professionnels de l’édition ou d’universitaires japonais. Par exemple, la rédactrice en chef adjointe du principal magazine boys love au Japon estime à 1%, le lectorat masculin de yaoi. Parmi cette minorité, on peut penser qu’il y a  principalement des homosexuels mais rien ne l’indique clairement. A l’inverse, le rédacteur en chef d’un magazine de mangas gays nous disait qu’une part non négligeable de femmes lisait sa revue, ce qui lui permettait de continuer à paraître. Il faut bien comprendre qu’au Japon, l’homosexualité n’est pas un choix de vie mais une pratique sexuelle. Peu assument leur orientation sexuelle de façon explicite. Néanmoins, le yaoi a, ces dernières années, une influence sur la représentation graphique des hommes dans les mangas gays : l’homme hyperviril est de plus en plus remplacé par l’éphèbe longiligne.

En France, il n’y a pas réellement un marché gay de la bande dessinée. Nous avons cherché à nous adresser à ce public avant de conclure qu’il n’existait pas. Par contre, il y a des amateurs de mangas qui sont gays, ce qui les amène à être lecteurs de yaoi. Mais, statistiquement, leur nombre est forcément réduit. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les files d’attente pour les dédicaces d’auteures japonaises de yaoi à Japan Expo ou de se promener dans les allées d’une convention spécialisée comme la YaoiYuriCon où les garçons sont extrêmement minoritaires.

Dans quelles conditions s'est fait l'essor des yaoi ? Cela a-t-il été difficile ? Y a-t-il un public pour ce type de mangas ailleurs qu'au Japon, notamment en France ? Pourquoi ?

Il y a incontestablement un public hors du Japon. Dans son pays d’origine, le yaoi est apparu dans le milieu des années 1970, lorsque le manga pour filles a été révolutionné par une nouvelle génération d’auteures. Puis il s’est développé avec le boom du manga des années 1980 et s’est installé définitivement en résistant mieux que les autres genres  à la crise du manga des années 1990-2000. Enfin, il a profité de la recherche de diversification et de relais de croissance des éditeurs dans les années 2000. En France, cet essor est beaucoup plus récent puisqu’il date de 2008, bien après la vague manga de 2004-2005.

Deux éditeurs, Taïfu et Asuka, par des choix plutôt judicieux, ont réussi leur pari, alors que Tonkam, le précurseur, n’a jamais osé s’y lancer franchement. Cependant, on peut se demander pourquoi il a fallu attendre autant de temps puisqu’aux Etats-Unis, le yaoi a trouvé son public depuis plus de 10 ans. Peut-être qu’en France, nous sommes particulièrement frileux dès qu’il s’agit d’homosexualité… Néanmoins, sur le marché francophone, cela reste un marché de niche qui commence à donner des signes d’essoufflement. Aux Etats-Unis, la crise du marché de la bande dessinée des  années 2008-2009 a emporté de nombreux éditeurs spécialisés.

Antoine Kalewicz

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