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Le pape François lors de son audience générale hebdomadaire dans la salle Paul VI du Vatican, le 16 février 2022.
Le pape François lors de son audience générale hebdomadaire dans la salle Paul VI du Vatican, le 16 février 2022.
©Alberto PIZZOLI / AFP

Russie / Ukraine, cet autre choc des civilisations

Mais comment expliquer le grand silence du Vatican sur la guerre en Ukraine ?

L’évolution de l’orthodoxie russe et de son patriarche Kirill joue pourtant un rôle majeur dans le nationalisme russe. Le dialogue inter religieux et la diplomatie vaticane auraient non seulement toute leur place mais ils n’ont jamais dans l’histoire été aussi peu mobilisés sur une guerre majeure en Europe.

Bernard Lecomte

Bernard Lecomte

Ancien grand reporter à La Croix et à L'Express, ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine, Bernard Lecomte est un des meilleurs spécialistes du Vatican. Ses livres sur le sujet font autorité, notamment sa biographie de Jean-Paul II qui fut un succès mondial. Il a publié Tous les secrets du Vatican chez Perrin. 

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Atlantico : Le Vatican a souvent été, lors des conflits qui ont secoué l’Europe et le monde, un acteur diplomatique important, tant ouvertement qu’en sous-main. A quel point la diplomatie vaticane est-elle puissante ?

Bernard Lecomte : La diplomatie vaticane est active et puissante, en effet, mais elle n’est pas toute-puissante ! Un exemple : quand Jean-Paul II devient pape, en 1978, il trouve sur son bureau un dossier urgent, celui du Canal de Beagle, qui oppose le Chili et l’Argentine. Il lance ses évêques, ses nonces et tout l’appareil du Saint-Siège à la recherche d’une solution pour empêcher ces deux pays catholiques de se faire la guerre. Et il réussit ! Vingt-cinq ans plus tard, quand éclate l’affaire de l’Irak, il déploie aussi les grands moyens pour empêcher le président Bush et Saddam Hussein de se faire la guerre : évêques, nonces, envoyés personnels, etc. Et il échoue ! « Le pape, combien de divisions ? », demandait Staline. Le Vatican dispose d’un bel outil diplomatique, il est peut-être l’Etat le mieux informé du monde (par ses nonciatures, ses évêchés et ses congrégations religieuses), les papes ont une voix qu’on écoute, une audience spirituelle et morale incontestable, mais ils ne font pas de miracles !

Au-delà des déclarations, pourquoi le Vatican n’est-il pas plus impliqué dans le conflit actuel ?

Le Saint-Siège est très impliqué dans l’affaire ukrainienne – vous avez vu que le pape François s’est rendu très tôt, et à la surprise générale, à l’ambassade de Russie près le Saint-Siège – mais il est très divisé car il se heurte d’emblée à un obstacle de taille : dans un conflit, nul ne peut être juge et partie ! Or le pape de Rome est considéré par Vladimir Poutine et le Patriarcat de Moscou comme le chef des catholiques, dont des catholiques ukrainiens, ces 5 à 6 millions d’ « uniates » (« unis à Rome » depuis le XVIe siècle) qui sont, depuis toujours, les populations les plus anti-russes du pays ! Le pape François rêve de se rendre à Kiev et d’être un médiateur entre les belligérants, mais il n’a aucune chance de le devenir. Se mettrait-il d’accord avec le patriarche de Moscou – ce qui me paraît totalement illusoire – pour lancer un appel commun pour la fin des hostilités, qu’il se couperait à la fois de ses propres fidèles, mais aussi des orthodoxes ukrainiens, ceux de l’Eglise autocéphale ukrainienne, et aussi, finalement, de ceux de l’autre Eglise orthodoxe, rattachée au patriarcat de Moscou, car celle-ci est en train de rompre, non sans drame, avec Moscou !

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Quel est le sens de la décision de consacrer l’Ukraine et la Russie à Marie dans le cadre des prophéties de Fatima ?

C’est une décision d’ordre spirituel. La consécration du monde, de la France ou de tel ou tel pays est une vieille tradition catholique. La consécration de la Russie « au cœur de Marie » date des apparitions de Fatima et visait la Russie soviétique. Pie XII, après avoir hésité, a procédé à cette consécration en 1952. C’est dans cette lignée historique qu’il faut replacer la cérémonie du 25 mars… en évitant de lui donner une quelconque signification politique, sauf à susciter de nombreux grincements !

Quelle est la part de responsabilité du pape François dans cette apparente faiblesse de l’action vaticane face à la guerre en Ukraine ? Manque-t-il de connaissance des dynamiques européennes, notamment religieuses ?

Le pape François est argentin. Il n’est pas préparé, contrairement à ses prédécesseurs, à affronter les clivages très complexes et très anciens qui rendent l’Europe centrale si difficile à comprendre. Comme tous les papes modernes, il rêve de se rendre un jour en Russie et d’opérer la grande réconciliation entre Rome et Moscou, la « Troisième Rome », consacrée par le tsar Ivan III après la prise de Constantinople par les Turcs au XVè siècle. François avait même rencontré le patriarche Kirill à Cuba en 2016, ce qui avait fâché toutes les autres communautés orthodoxes de la terre. Il ne connaît pas ces sujets comme les connaissait Jean-Paul II, le pape polonais, qui avait lui-même enseigné la théologie morale pendant trente ans à l’université de Lublin, à la frontière de l’Ukraine. Il faut relire les discours prononcés par Jean-Paul II lors de son mémorable voyage en Ukraine, en juin 2001, pour comprendre qu’il connaissait l’Ukraine mieux que les Ukrainiens eux-mêmes. Rappelons qu’il avait dû à cette occasion, à Kiev, affronter des manifestations hostiles organisées… par le Patriarcat de Moscou ! Rappelons aussi son cri prophétique, lancé le jour de son départ de Kiev : « Merci à toi, Ukraine, qui a défendu l’Europe dans ta lutte inlassable et héroïque contre les envahisseurs ! »

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Quelle est la part de responsabilité de l'Église orthodoxe russe, celle que dirige le patriarche Kirill, dans le nationalisme russe actuel ? Le patriarche a été jusqu’à parler de "guerre sainte", à quel point a-t-il radicalisé le débat par ses prises de positions ?

L’orthodoxie russe a toujours été nationaliste et très proche du pouvoir politique, que celui-ci fût tsariste mais aussi, après qu’il eut failli disparaître sous Staline, proche du pouvoir communiste. Lors de la création de la « Troisième Rome » après la chute de Constantinople en 1453, il s’agissait bien de refonder la civilisation chrétienne sur des bases nouvelles. C’est donc davantage qu’une culture, c’est d’une civilisation que se réclame le patriarche de Moscou. Kirill, l’autre dimanche, a bien justifié son soutien à Poutine au nom d’une civilisation russe attaquée, à Kiev, par les nazis, dévoyés et autres sacrilèges. C’est d’ailleurs pour voler au secours des malheureux orthodoxes ukrainiens « moscovites » que Poutine a justifié par avance, le 21 février, son invasion. C’est une véritable « guerre sainte » que Kirill a béni, dans le but de lutter contre le « mal » qu’incarnent toutes ces sociétés occidentales minées, dit-il à plusieurs reprises, par les « gay prides » !

Entre l'Église catholique occidentale et l’Eglise orthodoxe russe, est-ce un choc de civilisation auquel nous assistons à l’heure actuelle ?

Pour les Eglises, non, bien sûr. Rappelez-vous Jean-Paul II appelant l’Europe nouvelle à respirer « avec ses deux poumons ». Il faut pourtant constater que l’ambition de Poutine, appuyé par Kirill, est bien de reconstituer cette « civilisation » dont la Russie est porteuse et qui englobe, évidemment, la Biélorussie et l’Ukraine. Il faut même craindre qu’un nouveau « rideau de fer » isole demain la Russie, flanquée de la Biélorussie, du reste du Vieux continent. Le drame de l’Ukraine étant qu’elle se trouve sur le tracé de cette frontière civilisationnelle – et qu’elle a clairement exprimé de quel côté elle entendait se situer, au grand dam de Poutine et de Kirill. La guerre déclenchée par Poutine le 24 février a provoqué le contraire du but recherché : la résistance à l’invasion russe est telle que jamais, absolument jamais, les Ukrainiens ne voudront dépendre, de près ou de loin, de la « troisième Rome » !

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