Machine à broyer ? : ces hommes blancs de plus de 50 ans évincés de France Télévisions | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Media
Une photo d'illustration prise le 26 mars 2019 montre le logo de la chaîne de télévision publique française "France 2", chaîne du groupe "France Télévisions", affiché sur un écran de tablette.
Une photo d'illustration prise le 26 mars 2019 montre le logo de la chaîne de télévision publique française "France 2", chaîne du groupe "France Télévisions", affiché sur un écran de tablette.
©LIONEL BONAVENTURE / AFP

Bonnes feuilles

Machine à broyer ? : ces hommes blancs de plus de 50 ans évincés de France Télévisions

Jean-François Laville publie « Viré histoire d’un « meurtre social » à France.TV » aux éditions Plon. « Viré » est le témoignage bouleversant d'un homme qui faisait son travail, tout simplement. Accusé à tort de harcèlement et de sexisme, il est contraint à la mort sociale. Voici la mécanique d'un licenciement orchestré et expédié dans les couloirs de France Télévisions. Extrait 1/2.

Jean-François Laville

Jean-François Laville

Jean-François Laville est journaliste sportif. Il a notamment été rédacteur en chef des magazines " Stade 2 " et " Tout le sport ". En juillet 2020, la direction de France Télévisions lui signifie son licenciement pour des faits de harcèlement.

Voir la bio »

Pourquoi ai-je cette image en tête, lorsque je me rappelle la scène?

L’image d’une balle de revolver stoppée en l’air, défiant les lois de la gravité. Une balle immobile façon Matrix.

On peut l’envisager sous tous les angles, elle ne bouge plus. Elle est freinée net. Le temps, l’espace n’ont plus de prise sur elle.

Comme un silence avant la fureur. Ce silence musical, le point d’orgue avant les tambours et les trompettes. Cette heure bleue où tout oiseau, déjà couché ou pas encore réveillé, se tait.

Ce moment précis juste avant le choc. Une gravité momentanée avant le retour à la réalité, dure, froide, implacable.

Cette balle est toute proche de moi, et file dans un couloir long comme une promesse d’open space.

L’open space a été instauré un an plus tôt à France Télévisions, comme l’alpha et l’oméga du lieu de travail.

Au service des sports, un long couloir de près de 400 mètres sépare la file des bureaux de droite de celle des bureaux de gauche. Il remet au goût du jour l’expression à perte de vue.

Quant à moi, j’ai 54 ans, je suis rédacteur en chef des magazines « Stade 2» et «Tout le sport», magazines consacrés aux événements sportifs. J’ai fait toute ma carrière télé à France Télévisions, vingt-neuf ans, dont vingt-deux à la direction des sports.

Bref, je suis un homme blanc de plus de 50 ans.

L’expression vient de la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte : «On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans, il va falloir que ça change.» Son interview en début de premier mandat, donnée à Europe 1 le 23 septembre 2015, a provoqué beaucoup de remous dans la bassine médiatique.

Trois ans plus tard, le 15 octobre 2018, l’hebdomadaire L’Express titre «Ces hommes blancs de plus de 50 ans évincés par Delphine Ernotte». L’article énumère les cas de Patrick Sébastien, Julien Lepers, David Pujadas, Frédéric Taddeï, Tex et j’en passe.

Je ne pensais pas alors que ce parti pris allait me toucher directement presque cinq ans plus tard…

En ce tout début juillet, il est 18 heures à France Télévisions par temps de Covid-19. Autant dire que je suis seul dans mon service. J’ai en tête et dans mon cartable le film de prime time que nous consacrons à Teddy Riner sur France 3.

Depuis deux ans, avec mon directeur de la rédaction, nous portons ce projet que nous qualifions de vertueux. Enfin! Grâce au talent de deux journalistes de notre service, nous avons réussi à imposer un documentaire sportif sur le champion olympique de judo Teddy Riner. Un événement en soi. De moins en moins de productions internes sont diffusées à France Télévisions. On préfère acheter aux producteurs privés. Il a fallu donc vaincre les scepticismes et mettre le pied dans la porte pour imposer notre point de vue. Le rendez-vous est d’autant plus attendu que l’enjeu est d’importance.

Notre patron des sports est, de fait, sur les nerfs. Il a failli renoncer, mais le renfort de poids de Teddy Riner, associé au projet, et du coproducteur, France.tv Studio, la filiale de France Télévisions, a eu raison des derniers atermoiements. Mon patron appelle plus souvent que de coutume pour poser des questions évidentes sur la promotion du film. Une façon à lui de se persuader et de vaincre ses angoisses. L’encadrant intermédiaire que je suis prend cela avec philosophie…

Lorsque son nom s’affiche sur mon téléphone, dans ce couloir sans fin du service des sports, je m’attends à une énième question évidente.

— Jean-François, c’est moi.

— Oui.

— Je t’appelle pour un truc pas très agréable…

— Ah bon?

— Oui, je préfère te le dire, plutôt que tu ne découvres un recommandé dans ta boîte aux lettres.

Tu es convoqué à un entretien préalable pouvant aller, le terme fait peur, mais on n’en est pas là, jusqu’au licenciement…

Le «truc » est irréel, la fameuse balle m’atteint de plein fouet, mais je ne ressens pas encore la douleur des chairs éclatées. On en est au choc, à la sidération.

— Mais qu’est-ce que j’ai fait?

— Je ne sais pas, je n’ai pas encore pris connaissance des dossiers.

Fin de l’appel.

Dans ce grand service abandonné, j’éprouve un sentiment de vide et d’incompréhension.

Je suis, depuis des années, rédacteur en chef des magazines. À ce titre, je dois prendre des décisions pour savoir quelle ou quel journaliste part sur les tournages, décider du nombre de jours de montage, organiser le travail et dire souvent non.

Je connais les inimitiés et les petites haines longuement recuites qui me concernent : je suis dans ce service depuis vingt-deux ans.

Lorsqu’on tranche, c’est parfois au détriment de quelqu’un, d’un ego écorché qui ne comprend pas toujours que le collectif reste la valeur emportant tout. Je sais que quelques caciques ne me portent pas dans leur cœur. Leurs thèses ont-elles porté? Il semblerait.

L’impensable se met en marche. La machine à broyer est en route, destinée à résoudre immédiatement et sans appel des problèmes complexes.

Le numéro deux de la rédaction, cadre depuis vingt-deux ans, est donc la cible idéale. Me voici pris dans la nasse.

J’appelle en premier ma femme. Journaliste reporter d’images, Chloé couvre à France Télévisions l’actualité pour les journaux de 13 heures et 20 heures, les magazines d’information, aussi bien en France qu’à l’étranger. Je l’aime et je suis fier d’elle, de son courage, de son enthousiasme pour ce métier. Bref, de ses valeurs. Elle n’a pas le féminisme en bandoulière. Elle s’est toujours imposée par son intelligence, son professionnalisme, son rapport aux autres et son œil, pas par son genre. Comme moi, Chloé est sidérée. Nous sommes le 1er juillet, l’été sera long…

Extrait du livre de Jean-François Laville, « Viré histoire d’un « meurtre social » à France.TV », publié aux éditions Plon

Lien vers la boutique : cliquez ICI et ICI

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !