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Loto et jeux de hasard : des impôts indolores en temps de crise ?
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Flambe

Loto et jeux de hasard : des impôts indolores en temps de crise ?

Alors que la plupart des indicateurs de la consommation reculent, la Française des Jeux affiche 12,1 milliards de chiffre d'affaires en 2012. Les jeux d’argent apparaissent comme des remèdes au marasme économique et aux difficultés sociales, pour le consommateur, comme pour l'Etat...

Thomas  Amadieu

Thomas Amadieu

Thomas Amadieu est chargé d’enseignement à l’Université Paris-Sorbonne et doctorant en sociologie au GEMASS.

Ses recherches portent sur les jeux de hasard et d’argent. Il étudie la rationalité et les croyances des joueurs ainsi que la question de l’addiction au jeu.

Il a notamment publié L'argent du jeu. Les représentations normatives relatives aux jeux de hasard, Actes du colloque Les usages sociaux de l’argent, CENS, Université de Nantes, juin 2011.

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On a tendance à tout expliquer par la crise et les Français n’ont pas attendu les difficultés économiques actuelles pour se ruer sur les loteries. Pour autant, les excellents résultats de la FDJ en 2012 interpellent. Alors que la plupart des indicateurs de la consommation reculent, les jeux d’argent suivent la tendance inverse. Comme l’alcool ou le tabac, les jeux paraissent des remèdes au marasme économique et aux difficultés sociales. A la fois pour les consommateurs, qui espèrent ainsi améliorer leur condition et pour l’Etat, qui en tire de substantielles ressources.

Un impôt volontaire régressif

En réalité, la crise ne profite pas à tous les jeux : ceux requérant des mises importantes et donc une certaine prise de risque, comme on en trouve dans les casinos par exemple, connaissent des difficultés. La flambe des high-rollers semble dorénavant réservée à Macao. Ce sont les joueurs des bars-tabacs et des points de vente FDJ qui ont contribué comme jamais au budget national. En période de crise, on s’oriente vers des jeux abordables et faciles d’accès (il suffit d’acheter un ticket).

Or, toutes les études le montrent, plus les ressources d’une personne sont faibles plus la part de son budget consacrée aux jeux d’argent sera importante[1]. En ce sens, on peut bien parler d’un impôt régressif, puisque l’on prélève davantage à ceux qui possèdent moins. De plus, le jeu opère une redistribution inégalitaire entre les joueurs eux-mêmes : une masse de perdants cotise pour quelques grands gagnants. Une redistribution qui, à défaut d’être méritocratique, apparaît aux yeux de beaucoup comme démocratique : tout le monde a sa chance, même les moins dotés en capital culturel ou économique.  

Acheter une part de rêve

Dans une société qui valorise la réussite financière, ceux pour qui les chances d’y parvenir par la voie légitime du travail sont faibles emprunteront des chemins détournés. Le jeu en est un. La FDJ propose d’ailleurs des lots de plus en plus importants pour des mises de départ minimes (jusqu’à 190 millions d’euros pour l’euromillion, 17 millions au superloto, des jeux à gratter offrant 1 million ou 500 000 euros comme les populaires Millionnaire et Cash). La proposition est claire : un changement de vie radical et une ascension sociale fulgurante. Les grands gagnants sont même « coachés » pour apprendre à dépenser et gérer leur argent comme des riches.

Mais on joue aussi dans l’espoir d’améliorer son quotidien, ce qui est plus périlleux. Car miser sur la fortune pour assurer les fins de mois est un pari très risqué. Et s’acheter avec un ticket un peu de rêve n’est pas gratuit, surtout lorsque l’on a peu de moyens. Une majorité des personnes déclarant ne pas y arriver financièrement sans contracter de dettes le fait pourtant[2].

Certains ont vu dans le jeu une soupape de sécurité ou une forme d’opium qui assure la pérennité de l’organisation sociale par les vains espoirs qu’il entretient. Sans souscrire à cette perspective, on peut toutefois légitimement se demander s’il est du rôle de l’Etat d’entretenir l’illusion d’une réussite individuelle miraculeuse.

La crise n’explique pas tout

Si la plupart des joueurs n’y misent pas toutes leurs billes et ont bien conscience des faibles probabilités de gain, l’espoir de gagner demeure. Des rêves assez disproportionnés en regard des espérances mathématiques. Même si l’on considère les jeux de hasard comme un simple divertissement, leur intérêt réside bel et bien dans les espérances qu’ils suscitent.

Le succès des jeux de hasard repose pour une part sur nos limites cognitives. Les psychologues l’ont bien montré : nous avons tendance à mal interpréter le hasard et à exagérer nos chances de gain. La FDJ explique elle-même son succès par la superstition des ses clients. L’année passée a en effet été émaillée de dates symboliques : trois vendredi 13, le 10/11/12 et le 12/12/12. Dans leur majorité, les Français ne sont pas dupes et accordent peu de crédit à ces croyances. Pour autant, le plaisir qu’offrent les jeux repose en grande partie sur ces inférences fantaisistes (jouer les dates de naissance des enfants ou les jours de chance).

Les médias participent de cette « disponibilité mentale » en se faisant l’écho des cagnottes géantes et en mettant en scène le rituel de la loterie. Lorsqu’on évoque les gagnants, on en dresse le portrait sociologique auquel chacun pourra s’identifier et on insiste sur la modestie du bureau de tabac dans lequel le ticket a été acheté. 

Les limites du jeu responsable

Généralement, les risques liés aux jeux sont associés à l’addiction. Le thème s’est progressivement imposé en France, avec plusieurs années de retard sur les pays anglo-saxons. Que l’on prenne la mesure du problème est une bonne chose, mais à trop insister sur l’aspect médical ou psychologique on en oublie que le jeu est avant tout un phénomène social. Les jeux de hasard grèvent le budget de gens souvent fragilisés économiquement par la crise, ne mettant pas seulement en danger les 0,4% de Français en situation de jeu pathologique.


[1] Voir l’étude de G. Blalock, D.R. Just et D.H. Simon, “Hitting the Jackpot or Hitting the Skids: Entertainment, Poverty, and the Demand for State Lotteries”, American Journal of Economics and Sociology, 66, 2007.

[2] D’après les données de l’INPES, « Baromètre Santé », 2010.

 

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