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Libye : le dictateur, 
les acteurs et les spectateurs
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Zone franche

Libye : le dictateur, les acteurs et les spectateurs

La guerre, personne n'est « pour », évidemment. Mais être « contre » en général, qu'est-ce que ça veut dire ?

Hugues Serraf

Hugues Serraf

Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Son dernier roman : Deuxième mi-temps, Intervalles, 2019

 

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J’écoutais avec perplexité et agacement, mardi matin sur France Inter, Rony Brauman exprimer son hostilité à toute forme d’intervention militaire en Libye et sa préférence pour la « diplomatie »…

Attention, j’aime bien Rony Brauman : lorsqu’il ne tente pas d’expier son péché originel personnel (il est né en Israël et ne se pardonnera sans doute jamais cette terrible faute de goût) l’ancien président de MSF (82-94) dit souvent des choses pertinentes et stimule la réflexion. Je l’aime moins, en revanche, lorsqu’il enfile les sophismes et les clichés pacifistes sans dimension pratique.

La « stratégie diplomatique » avec Kadhafi, c’est précisément ce qui était reproché à Sarkozy lorsqu’il acceptait toutes les exigences grotesques du dictateur afin d’obtenir la libération de cinq infirmières bulgares et d’un médecin palestinien quasiment accusés d’avoir inventé le sida.

La « stratégie diplomatique », c’est précisément ce qui était renvoyé à la figure de Blair lorsque, en 2003, il acceptait de croire à un renoncement du « Guide » (le Duce ? Le Caudillo ? Le Führer ?) au terrorisme et à la violence en échange d’un retour progressif de la Libye dans le « concert des nations ».

On voit ce que ça a donné…

La morale et l'intérêt national ne sont pas incompatibles

Bien entendu, on a raison de croire à une certaine forme de calcul chez Sarkozy lorsqu’il prend la tête des opérations de soutien aux rebelles de Benghazi ― organisant sa « posse » de shérif de l’ouest sauvage comme Audie Murphy dans « Les cavaliers de l’enfer ». Mais un président, c’est son job de faire des calculs même lorsqu’il a « la morale » avec lui : d’abord parce qu’il doit soigner son opinion publique s’il veut être réélu, ensuite parce qu’il cherche légitimement à mettre son pays « sur la carte ».

Incidemment, un chef d’Etat français qui ne ferait ni l’un ni l’autre ferait mieux de changer de métier. Ou de tenter sa chance en Norvège, un pays qui n’aspire pas à diffuser ses valeurs et ses voitures à travers le monde depuis 1789 (au moins pour les valeurs, pour les voitures, c’était plus tôt encore).

On a évidemment raison de penser que cette intervention militaire est mal coordonnée, voire improvisée. Peut-être même qu'elle tournera mal, comme semblent désormais l'espérer certains mauvais esprits pratiquant la schadenfreude à l'occasion... Mais l’on aimerait bien savoir comment on prépare avec méthode sa réaction à une révolution six mois à l’avance. Et comment on réconcilie les susceptibilités et les agendas divergents de dizaines de protagonistes ― de la Turquie à la Ligue arabe, de l'Allemagne à la Russie.

Pour toutes ses fautes, Sarkozy a fait exactement ce qu’il fallait faire au moment où il fallait le faire. Sans l’OTAN parce qu’on n’envoie pas la troupe occidentale mater un leader arabe, sans des Etats-Unis trop ostentatoires parce qu’ils sont déjà embourbés ailleurs ; mais avec les Britanniques parce que, comme nous, ils savent qu’ils ont un rôle à jouer (protéger des victimes) autant qu’un rang à tenir (rester capable d’assurer cette protection dans les années qui viennent).

La légitimité de la violence face à la tyrannie

Brauman, mardi matin, proposait essentiellement de ne rien faire. De prétendre qu’un dictateur dingue comme Kadhafi ― plus réminiscent, au final, d’Amin Dada ou du Joker de Batman que d'un Ben Ali ―, on peut tergiverser avec et ignorer ses menaces d’aller massacrer ses opposants jusque dans leurs placards

Ne rien faire, c’était pourtant lui donner un blanc-seing, mettre un coup d’arrêt à ce fameux printemps arabe après s’en être bruyamment réjoui et, surtout, promettre 40 nouvelles années de kadhafisme aux Libyens maintenant que Saif est sur orbite.

« Les vieilles démocraties ne supportent pas l’opacité des transitions, le tumulte de l’histoire en mouvement, les conflits et les chaos de la politique en marche (…).  Sans doute, si la politique se réduit à une technique de gestion conservatoire du donné. Certainement pas si la politique est aussi volonté, tension vers la justice et acceptation et acceptation du conflit comme légitime. La France a voulu oublier le plus politique et le plus actuel des droits de 89, le droit de résistance à l’oppression. Elle a choisi d’ignorer la légitimité de l’usage de la violence face à la tyrannie. Ce faisant, peut-être malgré elle, c’est en faveur de la tyrannie qu’elle a légitimé la violence ».

La citation ci-dessus, elle est justement de Rony Brauman, lorsqu’en 94, il fustigeait l’apathie française (pour être gentil) face au génocide rwandais. La seule diplomatie, à l’époque, lui semblait bien vaine face à la folie meurtrière. Et tout serait différent aujourd’hui ?

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