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Dernière otage française, Isabelle Prime a retrouvé le sol français vendredi.
Dernière otage française, Isabelle Prime a retrouvé le sol français vendredi.
©Reuters

Traiter avec le diable ?

Ce que nous dit la libération d'Isabelle Prime des négociations menées par la France avec les preneurs d'otages

Dernière otage française, Isabelle Prime a retrouvé le sol français vendredi 7 juillet après 160 jours de captivité dont une grande partie passés au Yémen. En janvier 2013, François Hollande affirmait que le pays ne paierait plus, mais le doute perdure.

Alain Chouet

Alain Chouet

Alain Chouet est un ancien officier de renseignement français.

Il a été chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE de 2000 à 2002.

Alain Chouet est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et le terrorisme. Son dernier livre, "Au coeur des services spéciaux : La menace islamiste : Fausses pistes et vrais dangers", est paru chez La Decouverte en 2011.

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Atlantico : Que sait-on en général des négociations entre l'Etat français et les preneurs d'otages ? Quelle est la monnaie d'échange pour la France ?

Alain Chouet :Il n’y a pas d’exemple de prise d’otage qui ne comporte pas de volet financier. Même quand les ravisseurs expriment des revendications politiques ou exigent la libération de militants de leur mouvance, ils expriment toujours des réclamations de rançons. Et bien souvent, notamment au Sahel, les revendications "politiques" ne servent qu’à couvrir ou rendre respectables leurs exigences financières.

Dans le cas d’espèce - et jusqu’à plus ample informé - il apparaît que Isabelle Prime a été enlevée par un groupe qui n’avait pas de revendication particulière à faire valoir autre que l’exigence d’une compensation financière. Cela n’a rien d’exceptionnel au Yémen où la prise d’otage contre rançon est une sorte de "sport national" séculaire, même entre Yéménites. De nombreux Occidentaux ont été victimes de cette forme de piraterie locale depuis l’ouverture du pays sur le monde dans les années 60. Dans ces conditions, le seul moyen de libérer l’otage dans des délais raisonnables est de satisfaire, éventuellement après marchandage, aux exigences financières des ravisseurs

François Hollande s'était engagé à ne plus payer pour la libération d'otage français. En septembre 2014, Barack Obama déplorait : "Le président français, François Hollande, dit que son pays ne paie pas de rançons aux terroristes, alors qu'en réalité, il le fait." Qu'en est-il ? L'Angleterre a fait le choix de ne jamais payer. Quelle est la meilleure stratégie ?

La France est effectivement réputée pour négocier moyennant finances la libération de ses otages. Elle n’est pas la seule. L’Allemagne, la Suisse, l’Italie en font autant. Les pays anglo-saxons, la Russie, la Chine s’y refusent résolument. Ce sont là deux approches différentes du problème qui ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients. Payer est évidemment incitatif et offre incontestablement une prime aux ravisseurs crapuleux. Ne pas payer peut dissuader certaines tentatives d’enlèvement mais expose à des prises d’otages – certes plus rares  mais interminables - qui se terminent le plus souvent tragiquement pour les personnes enlevées.

La France a-t-elle toujours payé quels que soient les gouvernements en place?

Avec le recul et les informations qui finissent par filtrer, il apparaît que oui. Cela dit, le paiement n’est pas toujours effectué directement par le transfert de fonds publics français. Il peut être consenti par des compagnies d’assurance, des entreprises privées et parfois par des gouvernements étrangers moyennant des compensations indirectes qui peuvent prendre diverses formes politiques, économiques ou financières.

Les différents gouvernements français sont vigoureusement poussés dans cette voie par une spécificité française qui s’analyse en une hyper-médiatisation émotionnelle et compassionnelle entourant les prises d’otage, la création immédiate de « collectifs » de soutien exigeant bruyamment et publiquement la libération des personnes enlevées. Ce sont autant de manifestations qui incitent nos gouvernements à rechercher des solutions simples et rapides car elles font monter les enchères des exigences des ravisseurs et compliquent énormément la tâche des négociateurs. Dans le cas d’Isabelle Prime, la retenue, la discrétion et la dignité de sa famille et de ses proches ont permis une issue assez rapide à sa situation. On ne peut que s’en féliciter.

Doit-on comprendre l'absence de français retenus par des groupes criminels dans le monde comme une perte de valeur de l'otage français sur le marché des prises d'otages ?  Les français expatriés sont-ils encore une cible de choix pour les mouvements terroristes ?

Il n’apparaît pas que Mademoiselle Isabelle Prime ait été enlevée par un groupe terroriste. Cela dit, il est clair que les Occidentaux expatriés, et pas seulement les Français, sont une cible de choix pour les groupes criminels de nombreux pays du Tiers Monde car ils présentent un important potentiel de retentissement médiatique pour des revendications politiques, et – en général issus de pays riches – des perspectives de revenus financiers considérables.

Il n’y a actuellement plus de Français retenus en otage et c’est tant mieux. Cela s’inscrit dans un mouvement général qui fait qu’il n’y a plus non plus beaucoup d’Occidentaux retenus en otage dans le monde. Cette situation est due au fait qu’à la lueur de malheureuses expériences passées, les Occidentaux renoncent à se rendre dans des territoires à risque ou, si ils y vont, se montrent beaucoup plus prudents qu’avant à l’occasion de leurs déplacements et séjours.

C’est également dû au fait que la plupart des mouvements revendicatifs violents, en particulier dans le monde arabe et islamique, sont passés d’une stratégie terroriste déterritorialisée à des stratégies militaires d’occupation du terrain avec prise d’otages locaux (Etat Islamique, Shebab somaliens, Aqmi, Boko Haram, etc.). C’est cependant une situation précaire et il y a tout lieu de redouter une réorientation de l’agressivité de ces mouvements en direction des Occidentaux s’ils perdent pied sur le terrain et s’ils en ont l’occasion.

Propos recueillis par Rachel Binhas

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