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Le Liban n'est pas une nation, 
c'est une juxtaposition de religions
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Appartenance religieuse

Le Liban n'est pas une nation, c'est une juxtaposition de religions

"La Route des abeilles" de Rami Ollaik retrace le parcours d'un jeune chiite du sud du Liban, qui accédera, pendant treize années, aux échelons supérieurs du Hezbollah. Une première dans l'histoire de ce mouvement, peu habitué aux voix discordantes. Extraits (2/2).

Rami Ollaik

Rami Ollaik

Rami Ollaik enseigne aujourd'hui l'apiculture à l'université américaine de Beyrouth, avec l'obsession d'arracher la communauté chiite au Hezbollah.

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Un citoyen libre, vivant dans un système démocratique, par conséquent laïque, pourrait se demander pourquoi nous, Libanais, nous nous centrons sur l’appartenance religieuse comme si celle-ci était plus puissante et déterminante que l’identité nationale. En fait, pour une grande partie des Libanais, la religion est une identité. Et c’est à mon avis le fond du problème.

Quand on parle d’opposition politique, c’est souvent une religion qui s’oppose à une autre. Ici, on est chrétien ou musulman avant d’être libanais. Cela peut sembler difficile à comprendre, mais c’est ainsi. Mon pays est une juxtaposition de religions et non pas une nation : c’est le drame du Liban. D’ailleurs, notre système politique repose sur la religion, pour les élections législatives comme pour les hauts dignitaires de l’État.

Je ressentis tout cela lorsque je sortis de mon secteur pour aller dans les quartiers chrétiens. La capitale ayant été coupée en deux pendant les quinze ans de guerre, une branche de l’université libanaise avait dû être ouverte dans la région est de Beyrouth, à majorité chrétienne. C’est pour cela qu’il existe aujourd’hui une génération de quadragénaires chrétiens qui ignore les quartiers de Hamra et de Ras Beyrouth. Pour ma part, je découvris, dans les quartiers chrétiens, un tout autre monde, au premier abord plus uni, voire uniforme. Ici, on pensait pareil, on s’habillait pareil, on parlait pareil. Il n’y avait pas de différence chez les étudiants. J’avais été habitué, quand même, à un semblant de mélange de cultures à l’AUB où se côtoyaient des étudiants de religions et de milieux différents, même si l’université était située dans la partie musulmane de la capitale.

Certains chrétiens soutenaient Samir Geagea, leur héros de guerre. Chef des Forces libanaises, le parti chrétien, il était l’héritier politique de Bachir Gemayel, élu président de la République et assassiné avant même d’avoir pris ses fonctions en 1982. Ayant défendu les régions chrétiennes pendant la guerre, Geagea avait tenu tête aux Syriens, dans les années 1990, et croupissait dans une prison sous terre. On l’appelait « Hakim », surnom donné aux médecins, car il avait commencé des études de médecine à l’Université américaine de Beyrouth et les avait arrêtées au début de la guerre pour encadrer la résistance chrétienne ; aujourd’hui encore, il est toujours « le Hakim ». Ce terme signifie aussi, en arabe, le sage. À sa sortie de prison, ce personnage qui a porté les armes et participé à des massacres est devenu une sorte de père spirituel pour les chrétiens qui croient encore en lui.

Les autres sont fidèles à Michel Aoun, qui avait déclaré en 1989 la « guerre de libération » contre les Syriens considérés comme des occupants. En 1990, cette guerre en avait entraîné une autre, fratricide cette fois-ci, puisque les troupes de l’ancien chef de l’armée avaient été dirigées contre les Forces libanaises, qui refusaient de se plier à ses ordres.

Le résultat fut dramatique : des frères, des cousins s’entretuèrent et l’aviation syrienne bombarda les quartiers chrétiens.

Le 13 octobre 1990 restera à jamais dans la mémoire des Libanais comme un jour macabre. Des soldats assassinés et jetés dans des fosses communes non loin du palais présidentiel, lieu de résidence de Michel Aoun. Le général passa quatorze ans en France.

Un grand nombre de chrétiens ne jurent encore que par lui. Rentré au Liban en 2005, il a été accueilli comme un messie par ses partisans, et il est aujourd’hui à la tête d’un mouvement, le Parti national libéral.

Il m’arrive de sourire aujourd’hui en pensant à tous ces leaders du temps de la guerre qui se lancent encore des flèches empoisonnées. Les mots sont assassins, ils sortent volontairement ou involontairement de bouches mielleuses dont la seule revendication se voudrait être l’amour de la patrie. Les propos sont souvent vulgaires et mensongers, et le langage politique vole au ras des pâquerettes. Quand je pense qu’au même moment un

Libanais, Amin Maalouf, fait son entrée à l’Académie française ! J’ai un sourire amer.

En résumé, quand on est chrétien, on est soit avec « le Hakim » soit avec « le Général », et il existe une haine viscérale entre les deux camps. Les indépendants ne comptent pas, ne sont pas organisés et personne ne les écoute. Le plus comique est qu’on ne reconnaît pas les adeptes des deux camps à leurs idéaux politiques, puisque les deux croient en un Liban libre, indépendant, maître de son destin. La différence, ce sont les klaxons des supporters. Celui du Hakim est « tata tatata tatatata tata », et celui du Général « tararatatata Gé-né-ral ». Essayez, c’est très amusant. Pendant la période du « tutorat » syrien, entre 1991 et 2005, les partisans des deux camps se défoulaient en klaxonnant dans le tunnel routier de Naher el Kalb, endroit où ils étaient sûrs que les Syriens ne pouvaient pas les entendre.

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Extraits de La route des abeilles, Éditions Anne Carrière (1 mars 2012)

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