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Les intérêts du Pakistan ne sont pas toujours les mêmes que ceux des occidentaux.

Réalité et fiction

Les talibans revendiquent la mort de plusieurs ambassadeurs étrangers : le Pakistan est-il un allié aussi “pourri” que ce qu'on voit dans Homeland 4 ?

Les ambassadeurs norvégien et philippin au Pakistan ont trouvé la mort dans un crash d'hélicoptère ce vendredi 8 mai dans le nord du pays. Une "attaque" revendiquée par les talibans pakistanais. La capacité de ces derniers à se mouvoir dans le pays est souvent mise sur le compte d'autorités pakistanaises qui seraient un peu trop "arrangeantes", et peu fidèles à "l'alliance" supposée les lier aux occidentaux. Au mois de décembre 2014 la saison 4 de la série Homeland avait d'ailleurs suscité l'indignation du Pakistan, car l'ISI (les services secrets pakistanais) ne tient pas le beau rôle : affichant une alliance de façade avec les Etats-Unis, ses agents se chargent en sous-main de protéger un chef terroriste.

Didier Chaudet

Didier Chaudet

Didier Chaudet est spécialiste de l’Asie centrale post-soviétique et de l’Asie du Sud-Ouest (Iran, Afghanistan, Pakistan). Il est directeur de la publication du CAPE et chercheur associé à l'IFEAC (Institut français d'études sur l'Asie Centrale). D'octobre 2013 à début 2015, il a vécu en Iran, en Afghanistan ou encore au Pakistan où il a été chercheur invité par plusieurs think tanks locaux. Auparavant, il a été chercheur à l'ISAS (Institute for South Asian studies) en charge de l'anaylse sur le Pakistan et l'Afghanistan. Il a également été enseignant à Sciences Po et chercheur à l'IFRI. 

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Atlantico : Dans les faits, la Pakistan est-il un allié aussi inconstant et roublard que ce que l'on peut voir dans Homeland 4 ?

Didier Chaudet : On ne peut pas dire que le Pakistan n’a pas été « inconstant » : l’Amérique a ses intérêts, le Pakistan a les siens, pas forcément toujours les mêmes, pas les mêmes priorités non plus. Par contre, les leaders pakistanais ont fait des choix politiques et diplomatiques bien peu judicieux par le passé, notamment d’ailleurs sous des dictatures pro-américaines (Zia, Musharraf). Et ce sont les Pakistanais d’aujourd’hui qui payent le prix de ces mauvais choix. On en reparlera quand il faudra évoquer l’Histoire.

Il faut toutefois dès maintenant garder quelques points en tête pour comprendre la situation du Pakistan :
- ce pays est d’abord une victime du terrorisme. Être un pays frontalier du « premier front » de la « guerre contre le terrorisme », le front afghan, ça se paye: plus de 80 000 Pakistanais sont morts dans ce conflit, vu comme extérieur par un certain nombre de Pakistanais mais qui a pris, à certains égards, l’apparence d’une guerre civile. Ce sont les chiffres pour la période 2004-2013. Il aurait été bon qu’Homeland montre aussi cette réalité là.
- les structures sécuritaires et politiques ont évolué, changé avec le temps. Donc les responsables des problèmes du Pakistan aujourd’hui ne sont plus aux affaires aujourd’hui. Sur le banc des accusés, on peut notamment mettre le régime du dictateur Zia.
- il faut éviter la division facile dans l’analyse, civils vs. militaires, les uns étant forcément ouverts, les autres forcément associés, en cachette, aux terroristes. C’est une vision caricaturale qui ne prend pas en compte les évolutions du terrain. Ceux qui disent le contraire sont restés trop peu sur le terrain pour pouvoir faire des affirmations catégoriques, comme celles qui accusent systématiquement l’armée aujourd’hui. Il y a beaucoup d’officiers, surtout ceux qui ont combattus contre les Taliban en zones tribales, qui veulent éradiquer les terroristes présents au Pakistan, et qui comprennent que certains choix du passé ont été désastreux pour leur pays. De fait, sur l’année 2014, on constate que l’armée s’est fortement positionné dans une logique d’éradication de la menace terroriste, et s’est montrée, à raison, dubitative face à toute idée de processus de paix avec les Taliban pakistanais (TTP).

À quoi la géopolitique du Pakistan obéit-elle? Historiquement, de quels événements avérés le scénario de Homeland est-il le reflet ?

Pour comprendre le scénario de Homeland, et donc les critiques américaines du Pakistan, il faut comprendre l’Histoire géopolitique pakistanaise (pas vraiment prise en compte côté occidental, d’où incompréhensions et tensions). Et cette dernière peut être définie par deux traumatismes :

- la période 1947-1949, particulièrement sanglante, malgré par la Partition, entre Inde et Pakistan, et la première guerre indo-pakistanaise. Ce conflit a signifié la perte du Cachemire. Pour les Pakistanais, le Cachemire, c’est l’Alsace-Lorraine des Français d’avant 1914. Territoire à majorité clairement musulmane, selon le principe de la partition, du point de vue pakistanais, il devait naturellement leur revenir. De cette époque s’est implanté dans l’esprit de bien des Pakistanais l’idée que l’Inde voulait la destruction pure et simple de leur pays. Les pogroms anti-musulmans qui ont eu lieu parfois en Inde, comme le fameux massacre de Gujarat en 2002, n’a fait que renforcé ce sentiment de citadelle assiégée ;
- la sécession du Bangladesh en 1971, doublée de la troisième guerre indo-pakistanaise. Du côté pakistanais, cela a posé une question existentielle, sur l’identité du pays, et sur sa capacité à rester uni face à l’Inde.

A ces deux traumatismes, il faut ajouter une peur : les revendications territoriales afghanes, qui voulaient récupérer les territoires pachtounes du Pakistan, afin de transformer l’Afghanistan en grand « Pachtounistan ».

Face à ces craintes, historiquement, des choix ont été fait sous le dictateur Zia, principalement dans les années 1980, même si on retrouve cette tendance déjà dans les années 1970 : s’appuyer sur les islamistes radicaux pour s’opposer aux nationalismes ethniques et sécessionnistes. Pour le général Zia, c’était une question de conviction, mais c’était aussi une arme redoutable contre les nationalistes afghans. Soutenir des islamistes radicaux afghans dans les années 1980, c’était la possibilité d’obtenir le soutien américain, Reagan étant obsédé par l’idée de faire de l’Afghanistan un Vietnam pour l’armée soviétique. Choix machiavélique et désastreux, certes. Mais surtout, hélas, qui a trop bien marché : la menace nationaliste afghane a été brisée pour longtemps, et des islamistes afghans ont été le principal outil de cette victoire géopolitique. De là, après Zia, des forces au Pakistan ont pu pouvoir continuer à utiliser l’arme de l’islamisme radical pour faire pression sur l’Inde au Cachemire, et pour garder une influence en Afghanistan. Ce qui n’a pas aidé, bien sûr, c’est l’abandon du Pakistan comme de l’Afghanistan par l’Occident une fois que les Soviétiques ont été battus, et pendant toutes les années 1990. Cela a décrédibilisé l’alliance avec les Américains, considérés comme des gens qui viennent sur place, ne pensent qu’à leur intérêt, et ne pensent pas une seconde aux conséquences pour les pays alliés, notamment le Pakistan.

Après le 11 septembre, le pouvoir en place, du dictateur Musharraf, a fait le choix de soutenir les Etats-Unis, donc de se retourner contre des forces tolérées tant qu’elles gênaient les ennemis géopolitiques du Pakistan (djihadistes combattant au Cachemire, Taliban afghans). Le fait que les islamistes radicaux avaient également un impact désastreux au Pakistan même n’avait pas été pris en compte par les élites à Islamabad à l’époque. Or quand il a fallu choisir le camp des Etats-Unis, il a fallu lutter contre les djihadistes et Taliban tolérés encore hier, et qui s’étaient bien implantés sur différents territoires, notamment dans les zones tribales pakistanaises, pour les Taliban. Le Pakistan n’a pas voulu, pendant longtemps, entrer dans une confrontation directe avec les Taliban afghans, dans une logique simple : comme à la fin des années 1980, les Américains partiront, abandonneront l’Afghanistan, donc le Pakistan… mais les Taliban, eux, resteront sur place. S’opposer à eux signifierait ne plus avoir que des ennemis en Afghanistan, et retomber dans le cauchemar géopolitique du Pakistan : Kaboul et New Delhi ligués dans leur haine commune d’Islamabad…

Ce à quoi le scénario de Homeland fait référence, c’est cet état d’esprit côté pakistanais, qui, dès le début de la guerre contre le terrorisme, a signifié une politique pas totalement en phase avec les attentes américaines. Ainsi, les Pakistanais n’ont pas hésité à livrer aux Américains des hommes d’Al Qaïda. Par contre, la chasse aux Taliban afghans a été bien moins poussée. Il est clair que les liens n’ont pas été coupés, après le 11 septembre, avec les Taliban. Et que lorsque ces derniers ne s’attaquaient pas au Pakistan, la logique qui régnait était plutôt la non-agression sur le terrain. Certains vont jusqu’à parler de soutien à certains Taliban afghans. Côté américain, on s’est mis à parler de double jeu, mais sans jamais aller jusqu’à la rupture avec le Pakistan. Du côté pakistanais, on restait dans la même logique : demain, les Américains abandonneront la région, les Taliban afghans, eux, seront toujours bien présents, et se souviendront de leurs ennemis locaux…

Mais il est important de noter que les choses ont progressivement changées à partir du retour du Pakistan à la démocratie, en 2008. Entre 2008 et 2012 on voit chez certains dans les élites civiles et militaires du Pakistan qu’effectivement, le terrorisme djihadiste est un danger réel, et mortel pour le pays. Les militaires qui mènent de rudes combats contre les Taliban anti-Pakistan dans les zones tribales, les civils qui vivent dans la peur d’attaques terroristes dans les grandes villes, ne peuvent que le constater. Les craintes géopolitiques restent les mêmes. Mais on constate très clairement, dans le Pakistan démocratique, dans l’armée comme chez les diplomates, politiques, analystes pakistanais, une critique des méthodes du passé.

En clair, aujourd’hui, on peut parler, au Pakistan, d’une « vieille garde » avec une logique toujours centrée sur la géopolitique traditionnelle ; et une « jeune garde » qui, elle, a vécu le terrorisme djihadiste dans les villes, et pour les militaires qui a vécu dans sa chair les durs combats avec les Taliban pakistanais dans les zones tribales. Pour eux, l’approche géopolitique classique n’est plus suffisante pour définir les intérêts nationaux pakistanais.

Dans la série Homeland, cette « jeune garde » est représentée par le Lieutenant Colonel Aasar Khan.

Le cas de Ben Laden pourrait permettre d'abonder dans le sens du scénario de la série : comment expliquer qu'il ait pu rester pendant autant de temps sur le territoire pakistanais sans être inquiété pour autant ?

Ici, on tombe sur une faille qui a dominé l’analyse occidentale : on imagine un Pakistan totalement quadrillé et tenu par des services secrets et une armée toute puissante. Un fonctionnement prussien… qui n’a en fait jamais existé.

En fait, les services de renseignement, au Pakistan comme ailleurs, ne sont pas toujours aussi bons qu’on le pense. On a du mal à l’accepter, notre imaginaire est trop dominé par les caricatures à la James Bond. Mais ceux qui affirment autre chose n’ont souvent aucune preuve concrète, à part les dires d’autres journalistes ou chercheurs qui eux-mêmes n’ont pas le background militaire, ou l’accès direct aux sources, pour corroborer leurs dires. Oui, dans les années 1980 et 1990, les djihadistes ont été utilisés comme un outil par des forces de l’Etat pakistanais. Mais ce n’est pas suffisant pour imaginer une sorte de grand complot où les services secrets pakistanais iraient jusqu’à collectivement « couvrir » l’homme le plus recherché du monde après 2001.

Tenir la frontière afghano-pakistanaise a été impossible à faire et ce n’est pas étonnant : l’armée pakistanaise en a été incapable, mais c’est également le cas de l’OTAN… donc en fait, passer de l’Afghanistan au Pakistan, et vice-versa, n’a jamais été difficile. Surtout pour Ben Laden et ses hommes, qui avaient des anciens compagnons d’armes de la guerre contre les Soviétiques des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise. Donc passer d’Afghanistan au Pakistan était tout sauf difficile pour le leader d’Al Qaïda après 2001. Une fois sur place, il a très probablement bénéficié de l’aide de tout un réseau de personnes idéologiquement proches de lui. Un certain nombre était très probablement des anciens des services de renseignement. D’autres peuvent avoir encore été actifs. Il y a tout un travail, sous Musharraf puis sous le gouvernement démocratiquement élu de Zardari, pour écarter ces éléments. Mais cela a demandé quelques années, et certains étaient sans doute toujours en place quand Ben Laden a passé la frontière.

Mais encore une fois, face à une telle situation, l’analyste sérieux est forcément obligé de parler au conditionnel. Ce qui est évoqué ici est le résultat de plusieurs années de rencontres avec des analystes, des anciens militaires, des anciens hommes de pouvoir, au Pakistan même.

Ce qui par contre apparaît comme improbable, c’est d’imaginer que le pouvoir politique civil dans son intégralité, et l’ensemble du commandement militaire, savait pour la présence de Ben Laden quand il a été tué en mai 2011 à Abbottabad. Quand on connaît la machine administrative pakistanaise, ses lourdeurs, ses failles (surtout côté civils, mais même côté militaire), on imagine mal un tel secret tenu par un nombre important de personnes. Encore une fois, d’autres peuvent être plus audacieux dans leurs analyses : ils oublient juste de rappeler qu’ils ne font que fournir des points de vue, des avis, invérifiables, car nous n’avons pas accès aux documents qui pourraient nous donner de plus grandes certitudes.

Le cerveau présumé des attentats de Bombay qui avait fait 166 morts en 2008 a été libéré en avril 2015 par la justice pakistanaise, à la grande colère de l'Inde et des "alliés" occidentaux du Pakistan. Comment expliquer cette décision ?

La réponse est dans votre question, et en partie dans mes réponses précédentes. Il n’y a pas de grand complot par une structure politico-militaire toute puissante: il s’agit d’une décision de justice, dans un pays où il y a une séparation des pouvoirs, et où une force extérieure ne peut pas imposer des décisions à une cour de justice.

En fait, Zakiur Rehman Lakhvi, le cerveau présumé des attentats de Bombay, aurait pu être libéré sous caution dès décembre dernier. Mais le gouvernement a utilisé les pouvoirs à sa disposition pour le garder en prison. Preuve qu’un certain nombre avu le problème d’une libération même provisoire. Et le fait est qu’aujourd’hui, cette libération est un authentique problème. Elle va, à elle seule, faire monter les tensions, et renforcer le manque de confiance, entre Inde et Pakistan. Et aujourd’hui, il est vraiment essentiel d’aller vers une plus grande capacité de dialogue entre ces deux pays, comme entre l’Afghanistan et le Pakistan. C’est à cause des vieilles tensions géopolitiques que les djihadistes ont pu prospérer en Asie du Sud. Et dans cette configuration là, en fait, Islamabad, Kaboul et New Delhi ont collectivement été perdant…

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