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Melissa Gibson, Michael Kelly et Frank Pugliese assistent à l'événement "House of Cards" de Netflix aux studios Raleigh, le 04 juin 2019, à Los Angeles, en Californie.
Melissa Gibson, Michael Kelly et Frank Pugliese assistent à l'événement "House of Cards" de Netflix aux studios Raleigh, le 04 juin 2019, à Los Angeles, en Californie.
©EMMA MCINTYRE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

Bonnes feuilles

Les séries politiques sont-elles trop stéréotypées ?

Virginie Martin publie « Le charme discret des séries » aux éditions HumenSciences. Les séries que nous aimons influencent notre façon de voir le monde, nos représentations politiques, sociétales, économiques, écologiques. Elles s'invitent désormais dans les débats sur le pouvoir, l'avenir de la planète, les minorités, les sexualités. Extrait 2/2.

Virginie Martin

Virginie Martin

Virginie Martin est une professeure-chercheure à Kedge Business School et politologue française. Elle est présidente du Think Tank Different, laboratoire politique créé en 2012, et est l'auteur de Ce monde qui nous échappe : pour un universalisme des différences paru en 2015 aux éditions de l'Aube.

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Le monde politique au sens strict – élections, conquête du pouvoir, partis – est longtemps resté le parent pauvre des séries. Il était, en effet, considéré comme peu attractif pour des téléspectateurs qui ne s’intéressent pas à la politique en général.

Puis, un jour, est arrivé Aaron Sorkin, le showrunner de À la Maison- Blanche. Son idée pour convaincre les chaînes d’aller sur le terrain politique ? Juste un angle mais qui plaît beaucoup : des histoires se déroulant au travail.

À l’hôpital, au cabinet d’avocats, au commissariat, vont s’ajouter le Bureau ovale, les couloirs des ministères, les palais présidentiels, les antres des lobbyistes et autres lieux de la vie politique. Nous sommes en 1999 sur le réseau NBC. À la Maison-Blanche va durer presque dix ans et proposera 155 épisodes.

À cette époque, nous ne sommes pas encore au temps des DAN et À la Maison- Blanche se regarde sur l’écran d’une télévision. Peu à peu, émancipé des canaux traditionnels de diffusion, le politique vu au travers du prisme des séries va générer de multiples histoires et la politique en série devenir un véritable sujet.

Mais comment mettre en scène quelque chose qui est déjà de l’ordre de la mise en scène ? En effet, la politique et ses représentants sont partout, tout le temps, sur nos écrans de télévision, à la radio, dans les journaux, sur Internet. La nature même de ce monde est de façonner la meilleure image possible pour rester au pouvoir ou bien le conquérir. Séries et politique sont toutes deux affaires de représentations et se déploient sur le même mode, celui de la communication. Les mondes des séries et de la politique font usage de scripts, de sondages, de marketing et de mises en scène. On parle même de « politique spectacle », de « peopolisation » pour dire la surexposition médiatique des personnalités politiques, de leurs faits et gestes et de leur vie privée.

La politique fait d’ailleurs son entrée en série en mêlant souvent les sphères privée et publique. Les histoires d’amour, d’amitié, d’intimité, de famille viennent sans cesse se mêler au politique.

L’intrigue sur l’intrigue

Quel que soit l’angle, ces opus mettent en scène un enchevêtrement de public et de privé, décrivent avec précision les jeux de pouvoir, relatent ce qui se trame dans les couloirs des palais, les jeux d’influence. L’intrigue se joue avec plaisir des intrigues politiques.

Ces séries prennent des atours historiques via des sagas au cœur du pouvoir telles The Crown, Rome ou Les Médicis, usent du second degré, voire de la satire comme dans Spin City ou Veep, elles sont traversées par des enjeux géopolitiques, des questions liées au terrorisme, comme dans Homeland ou Le Bureau des légendes, terrorisme qui peut même surgir sur le canapé d’un psy du côté d’Israël ou d’un Paris post- attentat du Bataclan comme En thérapie débarquée en France en février 2021 et qui mêle malaises intimes et effroi collectif. Parfois, c’est la révolte qui sera mise en scène à la manière de La Casa de Papel.

L’intrigue, c’est bien ce qui nous retient dans les séries : ce qui forme le nœud de l’action jusqu’au dénouement. Mais dès que l’on ajoute « politique », on pense immédiatement au secret, à l’illicite. En particulier en France, où le désintérêt est croissant pour la politique et le doute profond quant aux capacités, voire à la volonté des personnalités politiques à agir pour le bien commun, sur fond d’affaires et de « tous pourris » qui décourage par avance les citoyens et citoyennes que nous sommes. De façon corollaire, la machine politique semble s’être enrayée et se retrouve dans l’incapacité, depuis plusieurs décennies, de proposer aux électeurs et aux électrices un véritable récit collectif, fort et enthousiasmant.

Que nous proposent alors les séries qui se déploient sur fond de politique ? Ici, l’univers fictionnel n’est plus aussi heuristique que dans d’autres univers, il manque un peu d’oxygène, d’imaginaire, de vision… Peut- être qu’il n’est pas si évident de mettre le politique en épisodes, peut- être que les scénaristes si créatifs sur les mondes queer ou les dystopies manquent de souffle quand ils abordent le politique… Il existe de bonnes, voire d’excellentes séries sur ce sujet, mais où nous mènent-elles ? Que viennent- elles perturber en nous ? Font- elles bouger des lignes ? Le plus souvent, elles nous renvoient à la vie privée et aux petites intrigues, à la montée des extrêmes, à la lutte contre le populisme ou aux récits identitaires.

ALLIANCE, HAINE ET TRAHISON

Les séries politiques proposent avant tout des intrigants et des intrigantes. Pas question de parler de Politique, très peu d’intérêt général, et encore moins de bien commun. Le monde politique paraît sans projet. Les idées sont annexes. Les hommes et femmes mis en scène ne semblent travailler qu’à leur propre survie.

Les scénaristes restent du côté des bruits de couloir ou des outrances liées au pouvoir : Scandal, Marseille, Baron noir, Designated Survivor, House of Cards, The Politician. C’est principalement cela que l’on voit dans ces fictions : des alliances, des manigances, des trahisons, des complots, des duels, des volontés de destituer, de prendre le pouvoir… La politique semble se résumer à des jeux de pouvoir. Calculs et intérêts paraissent recouvrir la totalité des activités politiques. C’est comme si rien n’avait changé depuis les luttes centenaires entre monarques européens, celles-là mêmes qui ont inspiré la série Game of Thrones.

Machiavel est partout dans ce monde-là ; et quand ce n’est pas lui, c’est Clausewitz, le théoricien de la guerre et sa logique « ami/ennemi ». Kad Merad a bien appris ces leçons de guerre politique quand, dans Baron noir, il affirme à propos du débat pour la présidentielle : « C’est plus que de la politique là, deux bonshommes : un vainqueur, un vaincu. » Et sa comparse de répondre : « Darwin quoi. » La violence politique et sa logique ami/ennemi est toute contenue ici.

A lire aussi : Bras de fer idéologique : la géopolitique des séries télévisées diffusées via Netflix 

Extrait du livre de Virginie Martin, « Le charme discret des séries », publié aux éditions HumenSciences

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