Les migrants, corps-frontière en Méditerranée | Atlantico.fr
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Des migrants s'assoient à proximité de leur camp de fortune non loin de la ville de Calais, dans le nord de la France, le 18 février 2019.
Des migrants s'assoient à proximité de leur camp de fortune non loin de la ville de Calais, dans le nord de la France, le 18 février 2019.
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Bonnes feuilles

Les migrants, corps-frontière en Méditerranée

Hugo Billard et Frédéric Encel publient « Atlas des frontières : retour des fronts, essor des murs » aux éditions Autrement. Les frontières sont multiformes : ni naturelles ni artificielles, ouvertes ou fermées, fronts ou murailles, politiques ou économiques… Comment sont-elles gérées, renégociées ou instrumentalisées en fonction d’intérêts économiques ou de passions géopolitiques ? Extrait 2/2.

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Hugo Billard

Hugo Billard

Professeur d’histoire géographie et géopolitique en prépa ECS dans un grand lycée parisien, diplômé d’histoire et de géographie, membre de jurys des concours des grandes écoles, Hugo Billard est directeur de nombreux ouvrages de géopolitique pour les classes préparatoires (Ellipses, PUF). Il est l’auteur de l’atlas de référence Mon Atlas de prépa  et de l'Atlas des frontières, retour des fronts, essor des murs aux éditions Autrement (2018 et 2021).

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Plus de migrants sans frontières ? Implacable question que les États-nations n’ont fait que formaliser, à mesure que les souverainetés s’affermissaient. Aux conflits se sont ajoutés la pauvreté, et, désormais les dérèglements climatiques, pour faire du phénomène migratoire l’un des principaux défis de ce monde, notamment du Sud. Et les migrants portent avec eux, à leur corps défendant, de nouvelles frontières, pour ne pas dire de nouveaux fronts.

 

Les migrations, entre fantasmes et réalités

Depuis les années 1970, certains cauchemardent une invasion massive de migrants du Sud vers le Nord. Or, depuis 1945, plus de 90 % des migrations se sont faites du Sud vers le Sud. On se déplace par absolue nécessité et/ou contraintes, et d’abord au plus près de chez soi, si c’est possible, afin de conserver ses codes linguistiques et culturels. Ce n’est que par dépit que l’on pousse plus loin, jusque sur les côtes et frontières des pays les plus riches. Les perspectives n’y sont pas, quoi qu’on pense des supposés fantasmes suscités par cet El Dorado, spécialement réjouissantes, d’autant que les entrées sont aléatoires et les voyages pour le moins très périlleux. Pour ces raisons, l’immense majorité des migrations concernent les pays du Sud, et, si ce n’est à l’intérieur d’un même pays, vers un pays d’un niveau économique similaire. C’est donc d’abord un défi pour des pays instables, pauvres, aux frontières déjà poreuses, et des risques supplémentaires de trafics ou de la prolifération de groupes terroristes. Pour les États-nations puissants, les enjeux sont davantage moraux et souverainistes : les populations réclament majoritairement des régulations, des contrôles, ce qui remet à l’honneur, ces dernières années, les frontières. Les images de migrants morts en mer, ou échoués sur les côtes, sont des désastres également en termes d’images, et de responsabilités humanitaires, et finalement humanistes.

 

Des frontières « migrantes » ?

Les réfugiés, migrants, itinérants, déplacés, circulants, selon les nomenclatures et identifications – toujours relativement subjectives –, apportent avec eux des cultures et des enjeux complexes et différents, changeant parfois la donne ethno-géographique, même si les statistiques sont souvent difficiles à établir. Les camps de réfugiés, dont certains ont plusieurs décennies d’existence –  plus de 70 ans pour les camps de Palestiniens en Jordanie ! – créent, par exemple, des situations inextricables, pour des pays présentant déjà de grandes difficultés. Les organismes internationaux gèrent ces groupes de populations, ajoutant une strate administrative et des contingences nouvelles pour les États « accueillants ». Les problématiques liées à la « jungle de Calais » – le terme consacré par les médias joue sur la présence d’une petite forêt, mais aussi sur un exotisme aux connotations anxiogènes et hostiles, voire racistes –, abcès de fixation français tourné vers le Royaume-Uni, depuis les années 2000, illustrent bien une conjonction de facteurs, récurrente dans ces cas : l’aspect humanitaire, bien évidemment, l’absence d’identités individuelles –  «  les  » migrants –, l’investissement d’associations plus ou moins politisées, les débats internes sur la responsabilité de l’État – entre une prise en charge et la gestion des peurs – et les tensions avec les États, de sortie ou d’entrée... Et cette situation ne concernait qu’entre 1500 à 9000 individus, pour un pays aussi stable, organisé et riche que la France ! Des années durant la « jungle » de Calais a ainsi constitué une frontière intérieure – ou plutôt un front – au cœur d’une Europe en proie au doute.

 

Y a-t-il des frontières infranchissables  pour un « migrant » ?

Les flux migratoires, plus ou moins importants, suivent des routes, des axes, selon les régions, les pays, les contextes sécuritaires et économiques. Il y a des frontières que l’on franchit allégrement, d’autres en payant, d’autres encore s’avèrent infranchissables. D’Afrique, la mer reste la porte la moins fermée vers l’Europe, même si elle coûte souvent la vie. Au sol, en effet, après la Libye ou le Soudan, on se heurte à une frontière égypto-israélienne infranchissable. Reste le pivot de la Turquie, qui a trouvé par la question migratoire et les angoisses qui y sont associées en Europe un inestimable – et inespéré – levier politique et financier en vertu des accords conduits dans les années 2010-2020, la Turquie ferme plus ou moins ses frontières, mais menace régulièrement l’Europe d’une «  invasion  », peur atavique remontant probablement au danger des Barbares déferlant en hordes et menaçant la civilisation... Et chaque visage de « migrant » noyé ou échoué sur une plage – comme le petit Kurde de Syrie Aylan, en 2015 – provoque une onde de choc aux répercussions forcément politiques.

A lire aussi : Le tourisme, créateur de frontières 

Extrait du livre d’Hugo Billard et Frédéric Encel, « Atlas des frontières : retour des fronts, essor des murs », publié aux éditions Autrement.

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