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Des traitements par voie orale à base de matières fécales pourraient bientôt voir le jour.
Des traitements par voie orale à base de matières fécales pourraient bientôt voir le jour.
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Les médicaments formulés à partir de matières fécales, c’est pour demain et vous n’y échapperez pas

Des traitements par voie orale à base de matières fécales pourraient bientôt voir le jour. Ils représentent notamment une opportunité pour lutter contre des diarrhées chroniques et l'obésité.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : Selon une expérience menée par une équipe de  chercheurs du MIT, la transplantation fécale -utilisée dans le traitement de diarrhées à répétition causées par une bactérie appelée Clostridium difficile- pourrait bientôt être remplacée par l'absorption de capsules fécales (voir ici). Quels sont les effets d'un tel traitement et quels sont les avantages à le prendre par voie orale ?

Stéphane Gayet : Les matières fécales se forment dans le gros intestin ou colon, après digestion des aliments et absorption des nutriments tout au long de l’intestin grêle. Le colon est le siège d’une réabsor­ption d’eau qui conduit à densifier les matières fécales. Leur concentration en bactéries est phénoménale, de l’ordre de 1000 milliards par gramme, constituant plus du tiers du poids des selles.

Trois flores cohabitent, l’une est dominante, il s’agit d’espèces bactériennes, non seule­ment sans pouvoir pathogène, mais qui plus est protectrices ; l’autre est dite sous-dominante, potentiellement pathogène ; la troisiè­me est dite fluctuante ou transitaire (en transit), très va­riée. C’est parmi cette dernière que l’on peut rencontrer la bactérie Clostridium difficile, agent bactérien potentiellement pathogène à l’origine de colites diarrhéiques.

Or, ces bactéries tran­sitaires, dont C. difficile, ne colonisent le colon qu’à condition que les autres flores leur en lais­sent la possibilité, car il existe une compétition entre les différentes flores. Le principe de la transplantation fécale ou greffe de flore fécale est de chasser C. difficile en colonisant artifi­ciellement le colon par des bactéries rivales dominantes venant d’un donneur. Elle consiste ainsi à prélever des matières fécales chez des sujets sains et à les implanter chez un sujet atteint par C. difficile, cela par endoscopie basse ou même haute, et après une évacuation du tube digestif du receveur. Bien sûr, des précautions sont prises pour s’assurer de l’absence de nocivité des selles du donneur, en particulier sur le plan microbien. Ce traitement est écologique — on utilise des bactéries dominantes non pathogènes pour chasser des bactéries pathogènes — et efficace. Le fait d’être parvenu à coloniser le colon d’un sujet atteint par C. difficile, non plus par endos­copie, mais par ingestion d’une capsule de matières fécales, est un progrès décisif. En effet, le non-recours à l’acte invasif coûteux, désagréable et non dénué de risques qu’est l’endoscopie apporte du confort, de la sécurité et de la facilité, en plus de l’économie. Grâce à une telle évo­lution thérapeutique, il sera possible de traiter davantage de personnes et de façon plus aisée.

Quelles sont les autres maladies qui pourraient bénéficier d'un traitement similaire ?

Une telle optimisation de cette méthode thérapeutique qu’est la transplantation ou greffe de flore fécale pourrait trouver des débouchés pleins d’intérêt. Les maladies inflammatoires chroni­ques touchant le colon et pour lesquelles une participation microbienne est plus que probable seraient peut-être susceptibles de bénéficier de ce procédé. On pense en particulier à la maladie de Crohn colique qui est invalidante et non rare. On pense également, dans le même ordre d’i­dées, à des états, non pas de maladie, mais de colonisation (présence non agressive de bacté­ries) par des bactéries indésirables, car potentiellement pathogènes : ces états dits de "portage sain", au niveau du colon, de germes comme des salmonelles, yersinias, shigelles, vibrions, liste­ria, ou encore des entérocoques hautement résistants aux antibiotiques. En somme, cette avan­cée thérapeutique qui simplifie la transplantation fécale pourrait constituer une aide détermi­nante à la prise en charge de ces différents états chroniques du colon, pour lesquels aucun traitement n’est à ce jour vraiment curatif, s’agissant en particulier des antibiotiques.

A quelle échéance peut-on espérer bénéficier de tels traitements ?

Le protocole de préparation de la flore colique à transplanter est relativement simple : sélection de donneurs sains, prélèvements fécaux, leur traitement et leur congélation. Mais avant de pou­voir en faire un médicament largement utilisable, il y a tout de même pas mal d’obstacles à franchir. Si l’intérêt de cette variante de la transplantation de flore fécale devait se confirmer, il faudrait attendre encore une paire d’années avant de l’essayer dans divers états de santé.

Alors que l'on sait aujourd'hui que certaines bactéries du microbiome humain ont une influence sur les comportements alimentaires, peut-on envisager des traitements à base de matière fécale pour lutter contre l'obésité ?

Il s’agit dans ce cas des bactéries du microbiote jéjunal et iléal, c’est-à-dire de l’intestin grêle. Elles sont quand même assez différentes de celles du microbiote colique, constitué principale­ment d’espèces anaérobies (tuées par l’oxygène de l’air) dominantes non pathogènes, microbio­te dont nous venons donc de parler. Néanmoins, l’utilisation de bactéries en thérapeutique n’est encore qu’embryonnaire et bien des applications sont à prévoir. Si l’on ne peut exclure complè­tement une telle voie de recherche, il convient de rappeler que nous disposons déjà de toute une palette de moyens thérapeutiques pour lutter contre l’obésité, maladie des pays à haut niveau de vie et à habitudes alimentaires dégradées.

Plus largement peut-on imaginer que des nouveaux régimes à base de matière fécale voient le jour ? 

La coprophagie est considérée comme un trouble du comportement de type psychiatrique, que l’on rencontre chez certains enfants et qui disparaît en général avec la préadolescence. Mais, pour rester sérieux, il n’est pas question actuellement d’utiliser des matières fécales humaines comme compléments alimentaires. Il serait plutôt question d’en faire, dans des conditions bien définies et en s’entourant de grandes précautions, un médicament destiné à traiter certains états pathologiques du gros intestin ou colon ayant une composante microbienne avérée.

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