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Une statue de Socrate, à Athènes.
Une statue de Socrate, à Athènes.
©Aris MESSINIS / AFP

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Les Grecs savaient tout, même le « ciel d’airain »

La nouvelle (et troisième) édition du « Savoir Grec » (Flammarion) est une promenade en cette Antiquité qui fonde notre civilisation. L’ouvrage de référence indispensable à l’« honnête homme » d’aujourd’hui.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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« L’idée est aussi réelle que la chose », affirmait Victor Hugo. Pensée sublime qui résume tout travail intellectuel et qu’ illustrent parfaitement l’ambition et les objectifs atteints par « Le Savoir Grec » (nouvelle et troisième édition). « Si l’ouvrage que nous présentons sous ce titre a une ambition centrale, elle est sans doute de faire apercevoir cette dimension fondamentale de réflexivité qui nous paraît caractéristique de la pensée grecque, et qui lui donne encore maintenant sa valeur formatrice et sa puissance d’interrogation», avaient précisé dès 1996, dans la première édition, les philosophes et historiens de la philosophie Jacques Brunschwig et Geoffrey Lloyd. Mission accomplie. Cet ouvrage est un devenu un classique sur tous les continents. Une sorte de visa pour la culture gréco-latine. L’ouvrage e- traduit dans le monde entier à chaque nouvelle édition- contient environ 1300 pages et se divise en quatre sections  : la philosophie et la figure du philosophe « Du temps de Socrate  (cf. « comment dois-je vivre ou la philosophie morale »), puis de Platon » (cf. « le concept platonicien du bien, réalité objective»), avec par exemple en page 48 « ouranos », le fameux ciel d’airain (et/ou de fer) cher à Homère, suivi d’une analyse de l’Iliade et l’Odyssée comme « le drame des rapports entre les hommes et les dieux »  (« Les dieux agissent de façon mystérieuse, leurs caprices sont dangereux, leur pouvoir indéniable » note le philosophe Pierre Pellegrin. Son analyse de la Théogonie dit comment Zeus est devenu le souverain suprême ) ; après l’éthique, vient le long et passionnant chapitre sur la science politique, avec les figures du politique (champions de la démocratie ou « tyrans de sinistre mémoire ».) « Vu l’état de nos sources précise l’un des contributeurs, Richard Bodéus (canadien, spécialiste de l’Histoire de la philosophie antique), c’est l’histoire athénienne qui s’impose et offre les profils les mieux connus »  (cf.« L’homme est un animal politique, Cité vécue et Cité pensée, etc. ») ; superbe étude sur la science, la recherche et les savoirs (entre autres sciences et formes d’arts : la musique, l’histoire, la logique, les mathématiques, la poétique, la rhétorique etc.) ; puis viennent -sans que notre attention soit le moins du monde affaiblie tant ces discours sont empreints d’intelligence et d’une rare érudition-, le défilé de tous les courants de pensée, avec l’apparition triomphale des figures de l’antiquité, d’Aristote à Démocrite et Diogène, sans oublier- entre autres personnalités ayant traversé les siècles - Empédocle, Epicure, Héraclite et Hippocrate : tous « people » de l’éternelle scène antique. Le chapitre consacré au père de la médecine «  qui a donné à l’école de Cos, dont il était issu, un rayonnement exceptionnel » frappe les esprits en pleine pandémie : « Il ne faudrait pas croire que le médecin ne voyait dans son malade qu’un cas théorique. Au contraire « La Collection Hippocratique » (cf. (en latin Corpus Hippocraticum),  regroupe une soixantaine de livres de médecine signés par Hippocrate et apportant tous -et dans le détail- un constant témoignage de l’humanité du médecin face à son malade » . Il se trouve en effet qu’« Hippocrate a exercé pendant plus de vingt siècles sur la pensée médicale une influence analogue à celle d’Aristote sur la pensée philosophique . » Tout disciple d’Hippocrate se reconnaît au fait qu’il exerce cet art qu’est la médecine en étant à la fois technique ET humain (cela semble une évidence, mais c’est loin d’être le cas chez tous les praticiens qui, soit à force de renommée, ou tout simplement par le fait du surmenage, ont oublié les impératifs catégoriques du fameux serment). Si votre médecin est à fois humain ET savant (donc ni hautain ni invisible)  : gardez -le précieusement. Fils d’Hippocrate, il est un excellent thérapeute car il se souvient à chaque instant du fameux serment. Non seulement ne vous « nuira »-t-il jamais, mais sa technique, son diagnostic et… son humanité camusienne (cf. La Peste) font de lui un grand médecin.

Les contributeurs du « Savoir Grec » sont d’éminents spécialistes de la Grèce ancienne, tels le regretté Jacques Brunschwig donc, Julia Annas,  Jacques Jouand,Richard Bodéus,  Pierre Pellegrin, Monique Canto- Sperber , Christian Jacob entre autres « sachants » de l’époque hellénistique. Américains, britanniques, italiens ou français, tous savent pourquoi et comment la pensée grecque devient de plus en plus actuelle.  Les Grecs savaient tout, en particulier ce qui compte aujourd’hui. Alors que nous sommes ballotés entre médecine et politique, quel serait le meilleur parti -pris pour vivre ce difficile aujourd’hui? Le citoyen grec se définissant d’abord par la Cité, faut-il faire passer le politique avant tout forme de culture pour qu’advienne en chacun d’entre nous cet « homme sensé »  d’Aristote ? En effet, ce n’est que « dans une cité à la constitution droite qu’un individu peut atteindre le bonheur ». Quand la constitution semble aller de travers, les hommes ne sont pas heureux. Le premier chapitre des « Politiques » d’Aristote présente d’ailleurs les diverses sortes de pouvoirs que les humains se plaisent à exercer les uns sur les autres. A méditer. S’agit-il de faire du pouvoir politique l’aspect essentiel de toute forme de culture ? Sans doute, affirme Pierre Pellegrin (chercheur au CNRS, spécialise d’Aristote), car« les barbares ne peuvent pas réussir les relations entre égaux, mais seulement des rapports de domination » (Pierre Pellerin a collaboré -entre autres- à l'ouvrage « Généalogie de l'Europe- atlas de la civilisation occidentale », sous la direction de Pierre Lamaison) . On admire au passage les beaux « moments » de la pensée de Jacques Brunschwig (1929-2010),grande figure des études antiques en France «  offrant à l’étudiant autant qu’au spécialiste une élucidation vivante, patiente et stimulante des textes aristotéliciens « ; c’est Jacques Brunschwig qui définit le mieux ce qu’est un stoïcien : « Le Stoïcien est un hypocrite au sens du mot grec hypokrites qui signifie acteur de théâtre ». Bernard Vitrac (spécialiste des sciences mathématiques) présente un portrait inédit  d’ Euclide d’Alexandrie .

Cette nouvelle édition du Savoir Grec permet d’explorer « ce que les Grecs croyaient savoir, ce qu’ils ont inventé » . En particulier, au cœur du politique, de la philosophie, de la science, de la médecine, de la poétique et de l’Histoire,cette éthique « d’actualité » qui installe et précise les figures de la sagesse .Les pages intitulées « Le Feu divin » sont parmi les plus belles de l’ouvrage : «  il ressort des principes précédents que l’introspection est la clef qui ouvre à la compréhension de la nature du monde ».

Devenus par la grâce de ces contributeurs dont certains -et non des moindres- nous ont quittés, hélas, nous sommes en fin de lecture du Savoir Grec au courant des crises et catastrophes qui se produisent dans la Cité «  quand les gouvernants gouvernent à leur seul avantage ». Cet ensemble de textes philosophiques faciles à lire éclaire notre présent et fixe un cap. L’éthique est sur la passerelle. Nous suivons car tout devient soudain compréhensible. Lisible. L’âme et l’intellect semblent liés pour nous rappeler pourquoi et comment nous sommes humains.

Le savoir grec est la source de la civilisation occidentale. Il est notre histoire, notre mémoire inconsciente et continue d’irriguer nos entreprises intellectuelles. C’est l’un des grands mérites de cette anthologie que de nous rappeler ce que nous devons à l’époque hellénistique. Manière de vérifier ce que disait aussi Hugo : «  la fin de l’ignorance est le début de la liberté ». A.G.

Le savoir grec par Jacques Brunschwig, Geoffrey Lloyd, Pierre Pellerin -nouvelle édition-/Flammarion/ 1248 pages/35 euros

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Machine, as-tu du cœur ?

Comment programmer tous ces algorithmes qui prolifèrent pour qu’ils prennent les bonnes décisions lorsqu’ils sont confrontés à des choix vitaux ? Quelle morale pour l’IA ? Dans « Faire la morale aux robots » Martin Gibert s’intéresse à l’éthique des algorithmes.

« Comment faire la morale aux robots si l’on ne sait pas ce qui est bien et ce qui est mal ? Comment faire, en d’autres termes, si l’ ne sait pas ce qu’est la morale ?

Après tout, si certains préfèrent sauver le vieillard et d’autres l’enfant, cela pourrait signifier qu’il n’existe pas une et une seule bonne programmation morale. Avant même de nous demander si nos robots devraient être déontologistes, utilitaristes ou vertueux (ou un savant mélange des trois), ne faudrait-il pas trancher ce genre de questions ? Les programmeurs entrent ici dans le royaume de la métaéthique, cette branche de l’éthique qu’on peut définir comme « L’étude des questions philosophiques qui portent sur la morale sans être elles-mêmes des questions morales ». Cette discipline soulève des enjeux souvent fondamentaux, et très abstraits. On y croise des problèmes en épistémologie : devrait-on se fier à ses émotions, à ses intuitions ? En ontologie : qu’est-ce qu’une norme, une valeur, une vertu ? En psychologie : nos jugements moraux sont-ils suffisants pour nous motiver à agir ? Dans le cas qui nous occupe, celui de l’éthique des algorithmes, au moins deux questions métaéthiques paraissent incontournables : est-ce qu’une programmation morale peut être meilleure qu’une autre ? Et est-il possible de construire un bon robot ? »

Copyright Martin Gibert/Climats.

« Faire la morale aux robots -une introduction à l’éthique des algorithmes » /Martin Gibert /éditions Climats/160 pages/17 euros

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