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Les Français déboussolés face à la complexité des allocations sociales : et si le revenu universel n'était pas qu'une utopie ?
©Reuters

Et pourquoi pas

Les Français déboussolés face à la complexité des allocations sociales : et si le revenu universel n'était pas qu'une utopie ?

Une majorité de Français ne maîtrise pas, ou mal, les subtiles nuances du système de prestations et d'allocations sociales, à en croire les embarrassants résultats de la dernière étude de la Drees à ce sujet. La complexité du système actuel et son manque d'efficacité confèrent d'autant plus d'attrait au revenu universel qu'il pourrait fournir des méthodes pour lutter contre la pauvreté.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : Selon une étude menée par la Drees, une trop faible proportion de Français maîtrise réellement les conditions d'attribution des différentes prestations sociales, ceci étant la conséquence de problèmes de lisibilité et d'une forte multiplicité de ces dispositifs. En quoi un dispositif simple, tel le revenu universel, pourrait permettre de répondre à une telle problématique ?

Alexandre Delaigue : Effectivement, il est important de souligner la multiplicité des dispositifs d'aides qui, par conséquent, génèrent des coûts importants pour leurs administrations. Il est nécessaire d'avoir une bureaucratie, loin d'être innefficace en France, mais composée de plusieurs structures de paiement pour la protection sociale. Ces dispositifs sont peu lisibles et souvent attachés à des contraintes de revenus, de comportement, d'âge, entre autres. Ces mêmes contraintes nécessitent également une bureaucratie, en charge de la vérification de leur bonne application. Enfin, n'oublions pas le côté proprement stigmatisant que cela peut avoir pour les gens : non seulement ces dispositifs sont incompréhensibles, mais en plus ils classent les gens dans des catégories de pauvreté. De nombreux Français, par honte ou par ignorance, ne vont pas (voire refusent) collecter leurs prestations sociales. Tous ces éléments nuisent donc à l'efficacité du système.

Face à cela, un système de revenu universel aussi simple que possible résoud à la fois les problèmes de perception et d'administration, dans la mesure où il s'agit du système le plus simple que nous puissions envisager. Dans la mesure où ce revenu est universel, il n'y a plus ni contraintes, ni coûts d'administration. Tous les concernés (ici, les Français) touchent la même chose. De facto, il n'y a plus non plus la moindre notion de stigmatisation : Liliane Bétencourt ou un clochard touchent également le même revenu mensuel, via le revenu universel. En outre, ce revenu universel permettrait une lutte efficace contre la pauvreté, puisqu'il correspondrait précisément au seuil de pauvreté (estimé entre 803 et 964 euros par mois pour un individu célibataire en 2010). Automatiquement, le revenu universel annulerait le seuil de pauvreté, puisque personne ne se situerait en dessous. Dans sa dimension monétaire – et monétaire uniquement – le revenu universel supprime la pauvreté. Il ne rend pas les gens heureux, certes, mais il supprime la dimension principale de la pauvreté.

Revenons brièvement sur ce qu'est le revenu universel : l'idée a été initialement avancée par des socialistes, dans la mesure où on peut lui trouver des racines dans la description que Marx fait de la société communiste, dans laquelle tous peuvent vivre sans salariat et pratiquer les activités qu'ils souhaitent, en fonction de leurs goûts. Chez les libéraux, elle a d'abord été présentée par  Friedrich Hayek et Milton Friedman, avant d'être développée par Charles Murray. Elle est aujourd'hui défendue, à gauche, par Philippe Van Parijs, économiste et philosophe belge. Il est le principal auteur et promoteur de l'idée d'un revenu de base, quand bien même il existe des mouvements défendant cette idée. Les écologistes l'ont fait également, mais c'est aussi le cas de Christine Boutin qui en parlait dans le cadre d'une doctrine qu'on pourrait qualifier de social-christiannisme. C'est donc une idée qu'on trouve dans plusieurs groupes qu'on pourrait pourtant croire en opposition sur ces thématiques. Concrètement, il s'agirait de remplacer les aides actuelles et le système qui les fournit par un nouveau système de dividendes universelles. L'ensemble de la population toucherait donc un revenu mensuel tel que défini par le seuil de pauvreté, de la majorité au décès.

D'un point de vue pratique, un tel dispositif de revenu universel est-il simplement réalisable ? Quels en sont les défis, aussi bien budgétaires que pratiques ? S'agit-il d'une utopie politique ?

Le revenu universel est clairement une utopie politique. Rappelons le premier problème rencontré : il coûte extrêmement cher. Quand bien même il viendrait remplacer tout un ensemble et toute une série d'allocations, ce dispositif ramènerait malgré tout les dépenses publiques à plus de 60% du PIB. Cela correspondrait concrètement à une augmentation d'environ 10% des prèlevements obligatoires. Ce n'est pas rien. 

Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas pour autant inenvisageable. C'est, certes, peu probable mais pas pour autant irréaliste, budgétairement parlant. Quant aux effets que cela peut avoir sur l'économie, de nombreuses critiques existent, parmi lesquelles on compte notamment sa tendance à inciter les gens à ne pas travailler. Néanmoins, un revenu universel versé au niveau du seuil de pauvreté ne garantit pas un grand confort : cela créé une base vitale susceptible d'inciter les gens à prendre, par exemple, des emplois à temps partiels pour améliorer leur ordinaire, sans avoir de contrainte de survie. En outre, des  études ont été réalisées sur le revenu universel et le dispositif a même été expérimenté aux Etats-Unis dans les années 1970. Nous avons constaté un effet de désincitation au travail réel, mais raisonnable. Par conséquent, cela ne détruirait pas l'incitation au travail et contraindrait les employeurs à offrir des conditions de travail plus intéressantes aux employés. Davantage que détruire le tissu social ou d'inciter les gens à rester chez eux et boire des bières, ce genre de modèle rendrait des arguments de négociation aux salariés, améliorerait les conditions de travail, les relations de travail – tout particulièrement dans les métiers difficiles. Si on ne peut pas prétendre que cela n'aurait aucune conséquence économique, ces dernières seraient largement surmontables. Les effets économiques pourraient, pour certains être bénéfiques selon la forme que prendrait l'impôt. Néanmoins, ce dernier serait nécessairement désincitatif.  Ne cherchons pas à comparer cela en matière de gains économiques, mais bien en matière de gains sociaux avantageux et de coûts économiques raisonnables. Les bénéfices sociaux sont plus avantageux que ces coûts économiques, pour tout un tas de mesures déjà existantes.

Aujourd'hui, trois arguments majeurs penchent en faveur d'une mise en place du revenu universel. Nous avons déjà évoqué le premier, relatif à la complexité du système actuel, mais aussi à son rapport coût-efficacité. Malgré de lourdes dépenses, la pauvreté existe et continue souvent sur plusieurs générations. Ce système peu lisible pour ses principaux bénéficiaires est souvent critiqué en cela qu'il ferait "tout pour les pauvres et rien pour les autres". Le passage à un revenu universel constituerait donc clairement une amélioration compte-tenu de ces problèmes techniques.

En outre ; nous en avons aujourd'hui les moyens. Nous pouvons nous offrir un système de la sorte, cher mais pas insurmontable ou hors-de-portée. Faire disparaître la pauvreté est un objectif noble, et nous n'avons pas véritablement de raison de refuser, maintenant que nos sociétés occidentales peuvent se le permettre.

Enfin, le progrès technologique menace de plus en plus de métiers. Si ce troisième argument reste plus spéculatif, il est tout à fait envisageable qu'à l'avenir, une multitude de métiers (peu qualifiés ou même très qualifiés) soient considérablement changés ou voués à disparaître. De la même façon que les vidéoclubs ont tous disparus, remplacés par le téléchargement, de nombreux métiers pourraient disparaître. Si cela devait arriver, nous serions surement heureux d'avoir mis en place un système de revenu universel, dans lequel le revenu tiré du travail de robots est reversé à l'ensemble de la population. Cela pourrait être la bonne réponse aux défis de demain, si les machines en venaient à se substituer aux travailleurs, si le salariat – qui a existé deux siècles durant – en venait à disparaître.

Nous pourrions réussir à créer un tel système de revenu universel, mais il faut malheureusement craindre les raisons qui ont fait de notre système actuel ce mastodonte compliqué. Nous avons une certaine tendance à la complexification, un goût pour la complexité qui peut se justifier.  Cette tendance des législateurs à ne pas accepter la simplicité pourrait probablement nous mener vers une complexification d'un revenu universel. Dès lors le revenu universel perdrait son caractère universel et tous ses avantages pour devenir un système de redistribution plus comparable à ce que nous avons déjà. On a toujours tendance à complexifier : c'est le jeu de l'idéologie, des lobbies... Cela étant, je serais surpris que la France mette en place un système comparable dans l'immédiat. En revanche, l'Europe du Nord pourrait être pionnère. A mon sens, dans le domaine des utopies sociales, cette idée est l'une des plus intéressantes.

Alors qu'une telle réforme est généralement associée à des politiques de "gauche" comment expliquer que des libéraux s'intéressent également à ce genre de procédés ? En quoi les défis économiques actuels ont-ils permis de faire émerger une telle idée ?

Parmi les premiers libéraux à avoir voulu la mise en place de ce genre de système, il est important de citer Milton Friedman. Son argument essentiel revenait à expliquer qu'il était opposé à la redistribution, mais que quitte à en faire, il valait mieux – d'un point de vue libéral – procéder de la façon la plus simple possible. Puisqu'après tout les pauvres ont besoin d'argent, donnons-leur de l'argent, point. Tout l'argument repose sur la simplicité de ce modèle. L'Etat ne devant pas trop intervenir, la redistribution ne peut être faite autrement d'après les penseurs libéraux. Charles Murray, auteur libéral de l'ouvrage "In our hands" (Dans nos mains) consacre son livre au revenu universel qu'il décrit comme un moyen de renouveler l'Etat providence dans une perspective libérale-conservatrice. Mettre fin à l'interventionnisme étatique, à la discrimination positive, pour mettre en place un système aussi simple que précis. Voilà l'argument des libéraux à l'égard du revenu universel. En outre, la mise en place d'un tel système serait l'occasion pour les libéraux de faire disparaître d'autres mesures qu'ils n'apprécient pas : salaire minimum, dépenses publiques, retraites, assurances santé publiques... D'après Murray ou Friedrich Hayek, ce serait le plus libéral des systèmes de redistribution. C'est donc loin d'être une idée nouvelle chez les libéraux, présente chez une grande partie d'entre eux.

Pour ce qui est des défis économiques, ce sont des éléments que nous avons déjà abordés : la pauvreté, que nous ne parvenons pas à faire reculer, notre capacité à mettre en œuvre ce genre de moyen aujourd'hui plus que jamais ; et l'évolution technologique ainsi que les craintes relatives à l'emploi sont autant de facteurs qui permettent effectivement l'émergeance d'une telle idée. Dans une société où de nombreux empois pourraient être détruits, à l'image des chevaux de traits du XX ème siècle, remplacés par la mécanique, le revenu universel pourrait ne plus être une utopie et devenir une nécessité.

​Outre le revenu universel, existe-t-il d'autres alternatives potentielles – et efficaces dans le cadre de la lutte contre les inégalités – au modèle actuel ?

Une autre idée a effectivement été présentée : il s'agit de celle du "living wage". Cette idée souligne le fait que le travail devrait toujours permettre de vivre. C'est une idée en provenance de Grande-Bretagne et qui s'impose comme le véritable concurrent au revenu universel, modèles plus classiques mis-à-part. A là différence du revenu universel, le living wage est donc un revenu de travail : il nécessite le plein-emploi, et dans ce plein-emploi, des revenus suffisamment élevés pour qu'ils permettent en toute situation de vivre.

Une autre idée, plus proche de celle du revenu universel, est celle d'une rente universelle. Concrètement, à partir de la majorité, l'Etat fournit à ses citoyens un capital, comparable à des parts dans une sorte de fond de pension national. Dès lors, il est possible de vivre des dividendes de ce capital ou de l'investir pour créer sa propre entreprise, etc... A l'inverse d'un revenu universel, il s'agirait donc d'un capital universel.

Propos recueillis par Vincent Nahan

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