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La consommation du pain, boussole culturelle
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Du pain et des Je

La consommation du pain, boussole culturelle

Le rapport entre le pain et son consommateur varie selon les mœurs de ce dernier, ce qui révèle une profonde mutation des traditions culinaires, notamment induites par la mondialisation. Extrait de "Anthropologie des mangeurs de pain" d'Abdu Gnaba, éditions l'Harmattan mars 2011.

Abdu Gnaba

Abdu Gnaba

Spécialiste des identités culturelles, Abdu Gnaba est intervenant dans de nombreuses multinationales. Abdu Gnaba a fondé l'institut d'études internationales SOCIOLAB.

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Les rapports à l’alimentation et au pain contemporain se caractérisent par un mouvement d’individualisation et de personnalisation des pratiques qui laissent aux initiatives originales, créatrices de nouveaux goûts et de nouvelles tendances, une plus grande marge de manœuvre que par le passé. La cartographie de la planète pain est ainsi à l’image de notre société contemporaine : multipolaire, complexe, mouvante, innovante, mais aussi instable.

De l’ensemble des Français émergent six profils représentatifs du mangeur de pain contemporain. Nous les appelons l’Authentique, le Nomade, l’Errant, le Déphasé, l’Hédoniste et le Bipolaire. Chacun d’eux entretient une relation particulière avec le pain et vit à sa manière la tradition. Attention ! Il s’agit de profils, donc de tendances avec des pôles dominants. Il convient de garder à l’esprit que ces types ne sont pas figés, mais évolutifs et qu’ils interagissent entre eux.


L’authentique (on ne change rien)

Gros ou moyen consommateur quotidien, l’Authentique est plutôt un homme, jeune ou adulte. Il mange de la baguette courante et/ou du gros pain (Faut que ça cale !). Il revendique un rapport direct au pain, c’est-à-dire simple et franc. Il ne s’imagine pas prendre un repas sans pain. L’évolution du pain l’indiffère. Il est assez réfractaire à la diversification de l’offre (pains spéciaux, etc.), à l’exception de la Baguette de Tradition française à laquelle il peut être facilement converti à moyen terme grâce à son habitude de la baguette courante. Adepte du repas traditionnel, il se définit comme le vrai mangeur de pain. C’est le mangeur de pain traditionnel, à tous les repas. Il vit tendanciellement à la campagne, ne se pose pas de questions. L’habitué de l’ancien temps. C’est la tradition arrêtée.


Le nomade (on s’adapte)

Le Nomade est jeune (génération 1980-1990). Sa consommation fluctue en raison de la multiplication des repères. C’est un créatif, un innovateur, qui combine les pratiques de consommation, les types de pain et les aliments comparables au pain (pizza, pâtes, etc.). Il vit au présent, dans l’instant, et tient les habitudes pour ringardes. Tantôt bruncher, tantôt bon vivant, il n’a pas de lieu fixe, pas d’horaires déterminés à l’avance. Adepte par excellence de la diversité, il est attentif à la qualité du pain et l’achète en général chez le boulanger. S’il est un mangeur potentiel de Baguette de Tradition française, ce ne sera jamais, contrairement à l’Authentique, d’un usage courant. Un urbain dans son temps. Il connaît la valeur du pain, mais adapte sa consommation à son rythme de vie. C’est la tradition en mouvement.


L’errant (c’est quoi le pain ?)

L’Errant est jeune, urbain. Sa consommation fluctue en raison d’une perte de repères : à la différence du Nomade qui génère de la culture autre, l’Errant est passif, subit sans en avoir conscience la réalité qui l’entoure, et ne sait pas très bien où il en est avec le pain et l’alimentation en général. Artisanal et industriel ne font pas sens pour lui qui considère que tous les pains se valent s’ils sont moelleux et chauds. Il n’aime pas la Baguette de Tradition française qu’il trouve trop cher. Il reste tendanciellement un petit ou moyen mangeur occasionnel. Il tend à être rejoint par une partie de la jeunesse rurale (surtout les plus jeunes) qui manifeste une forme de désaffection et d’indifférence par rapport au pain. Un Nomade sans culture, victime de la mal-bouffe et des fast-foods. Pour lui, le pain est une pâte comme une autre, et il peut s’en passer. C’est la jeunesse qui a perdu tout lien avec le passé. C’est la tradition disparue.


Le déphasé (on verra plus tard)

Le Déphasé n’imagine pas une journée sans pain, or son rapport à l’alimentation est déstructuré. Il fréquente occasionnellement, quoique régulièrement, les fast-foods et achète parfois son pain au supermarché. Il mange de la baguette artisanale de qualité et consommera potentiellement à la Baguette de Tradition française, car il aspire à revenir un jour, après sa période de jeunesse errante, à de bonnes habitudes où le pain serait présent à tous les repas. S’il n’avait ce filet de sécurité du
retour aux vraies valeurs, il pourrait devenir un Errant. Il est jeune et vit à la campagne. Il a son double
inversé en ville : un adulte (homme ou femme), moyen ou petit mangeur régulier, un Authentique désorienté, car pris dans un processus de déritualisation du rapport traditionnel au pain.
Il vit comme un Errant mais pense comme un Authentique. Il assimile le pain à la famille, donc il en
mangera plus tard (Quand je serai marié et aurai des enfants). C’est la tradition en suspens.


L’hédoniste (moi, ici et maintenant)

L’Hédoniste s’inscrit dans la mouvance de l’hyper personnalisation : mon goût d’abord. Il mange un pain individualiste et micro-tribal (à l’image de la déco, des ambiances sonores hyper personnalisées). Sa consommation est fonction des tempos sociaux : à chaque moment son pain. Nous ne sommes plus dans le temps long, la temporalité cyclique et les habitudes mais dans la microtemporalité et la microappartenance sociale. Comme l’Authentique, son rapport au pain est stable, sa consommation régulière et modérée (Parce que c’est bon pour la santé). Il préfère la Baguette de Tradition française à la baguette. Il est curieux des nouvelles tendances culinaires et des expérimentations. C’est plutôt une femme ou une jeune femme de la génération 1970-1980, la grande soeur de l’Errant. Jeune, urbain, nouvelle tendance, l’Hédoniste ne se fie qu’à son goût et privilégie le plaisir et la santé. Il apprécie la diversité et achète des pains spéciaux, bio, fantaisies. Un rapport ultramoderne au pain : un pain nouveau, pour soi et pour le plaisir. C’est l’antitradition.


Le bipolaire (j’aime la tradition, moi non plus)

Souvent une mère de famille, urbaine. Sa consommation est moyenne et régulière. C’est une Authentique (la semaine) qui se laisse occasionnellement aller (le week-end) à devenir une Hédoniste. Le pain est le ciment familial, mais on aspire parfois à prendre du temps pour soi-même.
C’est la tradition en pointillé.

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Extrait de "anthropologie des mangeurs de pain" d'Abdu Gnaba, éditions l'Harmattan mars 2011

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