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Les dérives des réseaux sociaux : la fabrique de la haine et de l’instinct grégaire
©DENIS CHARLET / AFP

Bonnes feuilles

Les dérives des réseaux sociaux : la fabrique de la haine et de l’instinct grégaire

Bénédicte Flye Sainte Marie publie "Les 7 péchés capitaux des réseaux sociaux" chez Michalon. Facebook, Twitter, Instagram rongent nos capacités d'attention jusqu'à les monopoliser. Nous passons 608 heures par an sur les réseaux sociaux, soit un peu plus d'une heure et demie par jour ! Extrait 2/2.

Bénédicte Flye Sainte Marie

Bénédicte Flye Sainte Marie

Bénédicte Flye Sainte Marie est journaliste spécialisée sur les questions santé et beauté. Elle a publié "Le pouvoir de l'apparence" aux éditions Michalon et "PMA le grand débat" chez le même éditeur.

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Les réseaux sociaux auraient pu être une formidable conquête. Abolissant l’ère de la parole confisquée par les élites, les experts et autres « sachants », on a pensé un temps qu’ils permettraient à tout un chacun de faire publiquement entendre sa voix, de témoigner d’une réalité qui n’est pas forcément celle qui se raconte au sein des ministères, sur les plateaux télé et dans les colonnes des journaux. À l’aune du rôle qu’ils ont joué dans le Printemps arabe, du mouvement vert iranien de 2009 au soulèvement tunisien de 2011, en passant par la révolution égyptienne survenue la même année, on a aussi rêvé qu’ils soient l’antichambre et la rampe de lancement des combats humains les plus honorables et de transformations démocratiques majeures. 

Une décennie ou presque plus tard, force est de constater que la promesse n’est pas tenue. Si certaines causes prises isolément leur doivent d’avoir progressé, telle la promotion du Body Positive, qui vise à aller contre les stéréotypes de beauté, nos Twitter, Facebook et autres plateformes n’ont ni rendu le monde plus démocratique ni embelli le verbe. Elles ont plutôt contribué à le brouiller. Si l’on excepte les quelques jolies nouveautés qui jaillissent parfois de cette « nouvelle » donne numérique et viennent contredire ce principe, par exemple, le fait qu’Instagram et ses Insta-rimeurs ou faiseurs de prose aient réconcilié les Américains et les Anglais avec la poésie (un sondage Nielsen a montré que les ventes d’ouvrages de ce type ont progressé de 66 % entre 2012 et 2017 au Royaume-Uni), les réseaux sociaux se muent malheureusement beaucoup plus souvent en vaste marigot d’aigreur qu’en charmant et réjouissant champ de libre opinion. Anne, 69 ans, maître de conférences en sciences de l’éducation et bénévole en milieu carcéral, regrette que l’un prenne trop souvent le pas sur l’autre : « Je trouve que Facebook, seul réseau social que j’utilise, est un formidable outil d’échange. Et les groupes permettent d’entretenir des communautés d’intérêts, d’idées, ou d’activités. Ce que je ne supporte pas, en revanche, c’est l’utilisation de Facebook pour la diffusion de propos haineux sur tel ou tel groupe. J’ai toujours combattu, professionnellement et personnellement, les stéréotypes sur telle ou telle catégorie (ou prétendue catégorie) et je déplore qu’au nom de la liberté individuelle d’expression, certains messages porteurs de mépris ou de haine soient tolérés… J’ai du mal aussi avec le caractère primaire, réducteur de certains posts ou commentaires, mais après tout, ils ne sont que les reflets de l’opinion publique dans ses dimensions les plus sommaires. Le manque d’humour me gêne mais ça n’invalide pas pour moi le média… Facebook est donc pour moi susceptible de favoriser le meilleur mais de susciter le pire, de devenir un espace où se concentrent des jugements aussi virulents que non argumentés… Je suis convaincue que ce déversement est facilité par l’absence de prise de risque liée à l’impression de distance qu’introduit l’espace virtuel par rapport aux cibles visées. »

Comment la liberté de s’exprimer est devenue celle d’insulter

Sur Twitter ou sur Facebook, une petite phrase mal reçue ou mal interprétée, un simple trait d’humour pas très inspiré peuvent en effet mettre le feu aux poudres et faire qu’on se retrouve enseveli sous des tombereaux d’injures, quand celles-ci ne se transforment pas en menaces, en appels à la violence, voire en harcèlement. Dans son Panorama de la Haine en ligne, 2019, la société Netino, spécialisée dans la modération de contenu a analysé 15 000 commentaires sélectionnés aléatoirement parmi un total de quinze millions sur vingt-cinq pages Facebook de grands médias français, radio, télé ou presse écrite nationale et régionale. Et il s’avère que 14,3 % des  commentaires sélectionnés aléatoirement étaient agressifs ou haineux, soit un sur sept. 

La chose est déjà en soi alarmante mais elle l’est encore davantage si on compare ces chiffres aux résultats de 2018, où ce type de message ne constituait « que » 10,4 % de l’ensemble. En un an seulement, ils ont bondi de presque quatre points, des concentrés d’acrimonie qui se polarisent très souvent autour des opinions politiques, de l’appartenance ethnique, des croyances religieuses, de l’orientation sexuelle, de la femme et du féminisme et du physique des gens. Les stars, en devenir ou au firmament, y sont également constamment attaquées : on leur reproche en vrac d’être trop grosses, trop maigres, trop riches, pas assez fardées ou, au contraire, trop trafiquées, ou tout simplement d’être dans la lumière… Il a ainsi suffi à Iris Mittenaere, pourtant Miss France et Miss Univers, de poster sur Instagram une photo au naturel durant l’été 2019 pour récolter une quantité insensée d’épithètes peu élogieuses : elle a ainsi été jugée « moche », « masculine », « vilain petit canard », « quelconque » alors que son visage sans maquillage était perçu « méconnaissable ». « Déception », expliquait un courageux rhéteur installé derrière son écran… Quant à la ravissante jeune actrice Héloïse Martin, une avalanche de grossièretés ponctuée par des phrases comme « Ah cette grosse vache d’Héloïse Martin dans #FortBoyard. Quelle incapable… » ou « Si l’épreuve d’Héloïse Martin avait été de bouffer du pâté et des churros, elle n’aurait pas fait la belle, la gamine en face » s’est abattue sur elle, stigmatisant son poids et ses formes lors de la diffusion le 27 juillet 2019 de l’émission « Fort Boyard » à laquelle elle a participé. Le phénomène a pris une telle envergure que la star de Tamara a décidé de fermer son compte Twitter : « C’est dingue de recevoir autant d’insultes sur mon physique. J’ai participé à Fort Boyard et nous avons joué pour une magnifique association. Je n’étais pas là pour faire la belle, mais pour me surpasser, et pour essayer de réussir des épreuves très difficiles. Et ce ne sont pas mes formes qui m’ont empêchée de gagner des clés et des indices. C’est de la bêtise et de la méchanceté gratuite, je vous plains tellement. Allez, ciao Twitter, bonne continuation les haters. »

Extrait du livre de Bénédicte Flye Sainte Marie, "Les 7 péchés capitaux des réseaux sociaux", publié chez Michalon

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