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Photo du chantier de construction du nouveau gazoduc European Gas Pipeline Link (EUGAL) le 26 mars 2019 près de Lubmin, dans le nord-est de l'Allemagne.
Photo du chantier de construction du nouveau gazoduc European Gas Pipeline Link (EUGAL) le 26 mars 2019 près de Lubmin, dans le nord-est de l'Allemagne.
©TOBIAS SCHWARZ / AFP

Crise de l'énergie

Les autorités allemandes préparent leur industrie à de possibles pénuries d’énergie l’hiver prochain. La France devrait-elle se sentir concernée ?

Les autorités allemandes et les compagnies d'électricité se préparent à un éventuel rationnement de l'énergie l'hiver prochain au cas où Vladimir Poutine fermerait les pipelines. Deux entreprises ont été averties par des fournisseurs locaux que les livraisons de gaz pourraient être réduites d'ici la fin de l'année.

Damien Ernst

Damien Ernst

Damien Ernst est professeur titulaire à l'Université de Liège et à Télécom Paris. Il dirige des recherches dédiées aux réseaux électriques intelligents. Il intervient régulièrement dans les médias sur les sujets liés à l'énergie.

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Quels sont les préparatifs que les entreprises allemandes doivent anticiper en cas de coupure du gaz russe ? Qu’est-ce que nous dit l’annonce du régulateur ?  

Damien Ernst : L’Allemagne a une importante capacité de centrales au charbon. Elle peut utiliser cette flotte-là pour son électricité et son énergie. Berlin peut également tenter de s’approvisionner ailleurs qu’en Russie.

Si une vraie rupture en approvisionnement en gaz en Europe intervient suite à une coupure avec la Russie, toute la question va être de savoir quels vont être les secteurs concernés par les restrictions.  Actuellement, un tiers de la consommation va vers les ménages avec le chauffage, un autre tiers est pour l’industrie et le dernier tiers  concerne l’électricité.  

Pour l’électricité, les consommateurs devraient être contraints de diminuer leur thermostat. L’industrie va également devoir revoir sa consommation. D’autant plus qu’elle le fait déjà actuellement. Beaucoup d’industries et d’entreprises ferment. Les industries de fabrication qui dépendent énormément du CH4 (du méthane) ont des difficultés pour survivre en Europe au regard des prix du marché et de la facture et du coût de l’énergie.

Si une rupture d’approvisionnement en gaz intervenait réellement vis-à-vis de la Russie et qu’il n’était plus possible de générer suffisamment d’électricité par manque de gaz, les entreprises seraient confrontées à un manque à cause de prix très élevés, elles risquent donc de fermer. Mais le régulateur devrait pouvoir contrôler les prix dans un tel scénario. Le régulateur pourrait imposer des restrictions aux entreprises pour la consommation de l’électricité et de l’énergie ou via un mécanisme de contrôle des prix. En temps de guerre, les cours du marché sont généralement gelés et une politique de rationnement se met en place.

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Selon un article du New York Times, le Federal Network Agency, le régulateur allemand, aurait entamé des discussions avec les entreprises pour se préparer à cette coupure du gaz russe, cette fermeture inévitable. Cela toucherait tous les secteurs de l’industrie. A quel point est-ce que cela va impacter les Allemands d’une part et ensuite nous, en France ? Quelles seront les conséquences des coupures de courant et des fermetures d’entreprises de manière forcée sur la vie quotidienne des Allemands, puis des Français ?

Concernant les entreprises, les coupures de courant vont entraîner une diminution du PIB. Cela va générer un mécanisme de récession de près de 6 % du PIB. Nous avons besoin de 1 500 térawatt-heure. Nous arriverons sans doute à nous procurer 500 térawatt-heure à l’étranger pour l’hiver prochain. Mais il nous manquera 1.000 térawatt-heure.

Cela aura un effet néfaste sur nos économies. Mais le problème n’est pas seulement la rupture. Cela concerne aussi le prix. Nous sommes à plus de 100 euros par mégawattheure pour le gaz. Nous sommes soumis à des prix aussi élevés depuis longtemps. Cette situation tarifaire va être de plus en plus difficile. Ce contexte va entraîner un mécanisme d’inflation qui va se propager un peu partout.

Il y a un coût énergétique pour l’Europe et pour son système manufacturier qui devient très dangereux et inquiétant. Les gens n’ont pas encore très bien réalisé et ne sont pas encore réellement conscients du problème. Une vague néfaste se répand sur le tissu économique européen. Même s’il conserve une certaine résilience, ce tissu économique est en train de s’user terriblement.

Dans ce contexte, les fermetures temporaires d’entreprises allemandes pourraient-elles avoir des conséquences sur la France et sur notre propre économie ?

Il y a déjà des conséquences sur le plan international avec l’inflation et des coûts très élevés. Des difficultés se font déjà ressentir dans les chaînes d’approvisionnement. Par exemple, pour se procurer une nouvelle voiture, il faut parfois attendre un an. Il y a aussi déjà des problèmes d’approvisionnement pour les semi-conducteurs, pour les puces électroniques.

Si l’approvisionnement des usines en gaz depuis la Russie est coupé en Europe, cela va aggraver les problèmes sur les chaînes d’approvisionnement. Cela va entraîner des ruptures de stocks, des projets de construction et certains chantiers vont avoir du mal à se terminer. Cela va déboucher sur une période difficile à tous les niveaux. Rares seront les domaines et les secteurs qui ne seront pas impactés.

Cette rupture dans les chaînes d’approvisionnement va aussi se manifester par de très grands mécanismes inflationnistes.

On sait que l’Allemagne est plus exposée que la France sur le plan énergétique vis-à-vis de la Russie. Pour autant, les entreprises françaises vont-elles devoir se préparer à un scénario similaire de coupures ?

La France est aussi concernée bien entendu. Ce n’est pas parce que l’Allemagne a plus de gaz russe et semble plus dépendante vis-à-vis de la Russie que la France est protégée. Tout le monde sera dans le même scénario. C’est un marché unique au niveau du gaz en Europe.  Il est difficile de croire que les Allemands pourraient avoir un prix élevé pour le gaz et que la France puisse échapper à cela miraculeusement.

S’il y a des ruptures d’approvisionnement en Allemagne, il y en aura en France aussi. Les deux pays vont sans doute être en compétition pour savoir qui en aura le moins.

L’autre interrogation majeure concerne également la manière dont les marchés pourraient être réorganisés dans les mois qui viennent face à cette situation. L’Union européenne pourrait négocier et acheter directement du gaz comme ce fut le cas lors de la crise sanitaire et de la pandémie de Covid-19 avec les achats de masques ou de doses de vaccin et pour ensuite procéder à des redistributions équitables. Mais les marchés eux-mêmes vont être très bouleversés.

Faut-il s’attendre à ce que des entreprises soient forcées à la fermeture, soit d’elles-mêmes ou soit par l’Etat à cause du manque de gaz ?

Très clairement. Il s’agit d’un scénario plausible pour la France si le gaz russe est coupé. Il ne sera pas possible d’être préparé ou de trouver des solutions miracles d'ici à l'hiver prochain.

La seule solution pourrait être de procéder à un jeu de chaises musicales. En ne comptant plus sur le gaz russe, des pays intermédiaires pourraient permettre à l’Europe ou à la France de récupérer ce gaz par des voies alternatives. Des difficultés se posent néanmoins car la majorité des exportations de gaz russe chez nous viennent de la Sibérie, de l’Ouest. Cela pourrait passer par la Turquie ou le gazoduc Yamal. Mais les quantités requises et les besoins nécessaires pourront-ils être réellement fournis et comblés ?  

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