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Les aléas financiers : l'épée de Damoclès au-dessus des agriculteurs
©Reuters

Bonnes feuilles

Les aléas financiers : l'épée de Damoclès au-dessus des agriculteurs

Camille Beaurain publie avec Antoine Jeandey "Tu m’as laissée en vie" aux éditions du Cherche Midi. Cet ouvrage est un témoignage à visage découvert sur le suicide paysan. Camille, veuve à 24 ans, témoigne de la misère qui s'est emparée des campagnes au point d'en tuer ses fils. Extrait 2/2.

Antoine Jeandey

Antoine Jeandey

Antoine Jeandey est journaliste et auteur de « Tu m’as laissée en vie, suicide paysan veuve à 24 ans ».

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Camille Beaurain

Camille Beaurain

Camille Beaurain a publié avec Antoine Jeandey, "Tu m'as laissée en vie" aux éditions du Cherche Midi, le récit de son quotidien dans le milieu agricole et sur le suicide de son mari. "Conjointe collaboratrice" au sein de l'exploitation, Camille Beaurain garde aujourd'hui des enfants.

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Dès 2012, nous avons mis au point un pont financier avec la banque, dont tous les agriculteurs peuvent, il me semble, bénéficier – une démarche presque banale, finalement. Il s’agit d’une sorte d’emprunt de portage, accordé en début d’année, et directement lié aux subventions européennes (les fameuses aides PAC, de la politique agricole commune), perçues, elles, en fin d’année. L’emprunt crédité en février est d’un montant légèrement inférieur aux aides que l’agriculteur touche en octobre (en principe, s’il n’y a pas de retard de paiement de l’État français). En fin d’année donc, la banque se rembourse et il reste un petit quelque chose de ces aides pour arrondir le budget annuel de l’exploitation. Nous sommes obligés d’opérer ainsi sinon, nous ne pourrions payer nos factures que lors des ventes d’animaux, et pour peu qu’il y ait un problème supplémentaire et inattendu, nous serions tout de suite dans le rouge. Notre compte bancaire d’exploitation ne pouvait pas être à découvert de plus de 3 000 euros. Il ne l’a jamais été, aussi en vertu de cette avance sur les subventions européennes. 

Le problème d’un élevage comme celui de porcs, c’est qu’il est très difficile de prévoir son revenu. Trop d’aléas, à l’intérieur de l’élevage comme à l’extérieur. Et le fait d’avoir des cultures à côté ne constitue pas vraiment une variable d’ajustement : si une portée de porcelets est moins fructueuse, alors il y aura a priori moins besoin d’aliments, et mieux vaut donc vendre une partie des céréales récoltées, qui sont d’habitude autoconsommées, non ? Mais ce n’est que partiellement vrai. Car si nous vendons trop de céréales (en espérant équilibrer notre budget) et qu’il manque finalement de l’aliment, il nous faudra en racheter, ce qui est beaucoup plus cher que de l’avoir cultivé soi-même ! La « bonne idée » devient alors tout simplement de la « mauvaise gestion ». Bien sûr, les céréales ont une valeur marchande. Mais, dans des fermes comme la nôtre, les cultures doivent rester la future nourriture des cochons. Sinon, ça ne fonctionne plus. Et le moment où nous pourrions vendre des céréales ne correspond pas à celui où on connaît de manière sûre les besoins en aliments. 

Quand Augustin a récupéré la ferme, la base du calcul de la reprise prévoyait un nombre conséquent de porcs à l’engraissement. Il fallait arriver à une vitesse de croisière de l’ordre de 650 à 700 porcs pour rentrer dans les clous du financement prévu. Mais en 2012, l’élevage transmis par la mère d’Augustin n’avait pas été renouvelé – seuls 265 porcs sont sortis. 

Donc, dès le départ, nous savions que seul un travail énorme sur l’élevage nous donnerait les moyens d’augmenter ce chiffre. Et c’est ce que nous avons fait. Augustin a eu des cadences infernales, et moi, je l’ai toujours soutenu – y compris dans les galères, comme celle des rats. Et ce travail a porté ses fruits : dès 2013, nous avons sorti 500 porcs. Ça ne suffisait toujours pas, mais nous étions sur la bonne voie.

Tout de suite, nous avons compris que le taux du prêt bancaire était excessif. Vous savez, ces 6 % sur l’emprunt initial de 60 000 euros. Mais pas moyen d’obtenir quoi que ce soit de la banque. Dans l’immo bilier, un propriétaire peut rediscuter avec son banquier. Pour nous, alors que nous avions des enjeux économiques importants, impossible de renégocier le taux. Et jamais les autres banques n’ont accepté de faire jouer la concurrence. 

Nous étions captifs de ce contrat initial, qui n’était pas viable pour nous, mais qui rapportait visiblement de quoi satisfaire nos banquiers. Nous étions donc sauvés par les subventions européennes. Mais même à ce niveau, tout n’était pas très logique. Les aides PAC sont calculées sur les terres, et non sur l’élevage. Les vaches laitières, et d’autres élevages, ont un supplément d’aides du fait de leur production. Mais ce n’est pas le cas pour les porcs. Alors que nous veillions à la qualité de notre production, que notre exploitation était à l’échelle familiale… Ces aspects-là ne sont pas reconnus au titre des subventions européennes. Desquelles nous dépendions. À vrai dire, la somme de toutes nos charges atteignait 3 500 euros. Il eut donc fallu gagner cette somme chaque mois rien que pour rentrer dans nos frais. Sans les aides, c’était impossible. Cette somme n’était atteinte que quelques mois dans l’année et, le reste du temps, nous en étions loin !

D’où l’importance de notre déclaration antérieure au versement des aides PAC. Et c’est là que les centres de gestion entrent en jeu. Vous l’avez compris, les banques font leur beurre en imposant des taux qui enfoncent ceux n’ont pas les moyens de négocier dès leur installation. Mais même une fois installé, le paysan reste une « vache à lait » pour bien des saprophytes. Dont les centres de gestion, donc. 

Près de chez nous, à moins de dix minutes en voiture, Cerfrance est spécialisé dans le conseil aux agriculteurs. Pour aider le paysan à remplir sa déclaration PAC, il faut une demi-heure à l’un de ses agents, avec à la clé une facture à honorer. Sachant que parallèlement la Chambre d’agriculture rend le même service, mais gratuitement, à certaines heures de permanences (et cette gratuité est logique, puisque les chambres vivent déjà en grande partie des cotisations des agriculteurs). Autant dire que la déclaration PAC, nous ne l’avons faite qu’une fois chez Cerfrance. 

De même, l’agence de ce centre de gestion, située à deux kilomètres de la ferme seulement, nous facturait annuellement 4 000 euros notre comptabilité – tarif comprenant trois déplacements du comptable ou de l’aide-comptable sur l’exploitation. Soit 12 kilomètres en tout, en comptant les allers et retours. Quand nous n’avons plus eu le choix, qu’il a fallu resserrer tous les boulons, nous leur avons demandé s’il n’y avait pas un moyen de baisser leurs émoluments. Ils nous ont répondu : « Oui, c’est possible, en arrêtant les déplacements. Vous passerez à l’agence avec vos papiers. » Et là nous avons reçu la note : 2 000 euros. Ce qui signifie que trois déplacements dans l’année, de quelques kilomètres à peine, avaient été jusque-là facturés 2 000 euros. Ça fait cher les dix minutes de route !

L’industrie agroalimentaire aussi profite des paysans, en dupant au passage le consommateur.

Extrait du live de Camille Beaurain et Antoine Jeandey, "Tu m’as laissée en vie", publié aux éditions du Cherche Midi 

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