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Un bâtiment de l'université d'Oxford, au Royaume-Uni.
Un bâtiment de l'université d'Oxford, au Royaume-Uni.
©Adrian DENNIS / AFP

Le droit des minorités à l’assaut des démocraties libérales

Le privilège blanc résiste-t-il à l’épreuve de la réalité ?

Des statistiques britanniques sur qui a le plus et le moins de chances d’accéder à l’université jettent un jour singulier sur la crise de la démocratie représentative

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Ces jeunes Anglais qui n’accéderont pas à l’université

Ce sont des statistiques qui ne pourraient pas être publiées en France; mais le ministère britannique de l’Education indique des caractéristiques « ethniques » dans ses statistiques. Et cela a permis à un observatoire britannique de l’égalité des chances étudiantes (Office for Students) d’attirer l’attention du pays sur le fait que les adolescents pauvres des familles « blanches », en particulier dans les villes industrielles, le Nord, le Midland et les villes côtières d’Angleterre, ont moins de chances encore d’avoir accès à l’université: les adolescents blancs représentent 92% du quintile inférieur dans les chances d’accéder un jour à l’université. 26% des enfants ayant accès à un repas gratuit à l’école ont une chance d’entrer à l’université. Dans la catégorie que nous envisageons, ce sont seulement 16%. Dans les groupes issus de l’immigration, la proportion est de de plus de 50%. Si l’on en croit les statistiques anglaises, donc, la notion de « privilège blanc » est loin de la réalité. 

Boris Johnson a fait campagne en décembre 2019 en s’adressant à cette Angleterre périphérique, lui promettant qu’elle s’en sortirait grâce au Brexit. Entretemps est survenue la lutte contre le COVID 19 et « l’Angleterre périphérique » n’est plus la priorité d’un gouvernement qui doit lutter contre la récession tout en palliant les dysfonctionnements du système de santé publique. A un moment où les universités se sont mises à dispenser de nombreux cours en ligne, la question de l’accès à l’université se pose avec encore plus d’acuité: les étudiants qui sont du mauvais côté de la fracture numérique constituent un autre pan de cette « Angleterre périphérique » dont les enfants ont moins de chances d’accéder aux établissements académiques. 

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La confiscation du débat public par les sociétés métropolitaines 

Le cas anglais nous fait entrevoir le décalage entre les débats menés dans les grandes métropoles nord-américaines ou européennes et la réalité sociale des pays considérés. Depuis des années, les campagnes électorales offrent de rares occasions de poser des questions qui ne sont pas posées habituellement car la « société d’en-haut » s’empresse de les oublier dès que l’élection est passée. Elle s’efforce même de plus en plus de limiter ce qui se dit durant les campagnes électorales. Le Brexit l’a emporté par surprise lors du référendum de juin 2016; et sans la constance de quelques nostalgiques du conservatisme à la Benjamin Disraeli, qui ont refusé toute inversion du vote populaire par le parlement, jamais Boris Johnson n’aurait pu, en décembre 2019, donner une deuxième fois la parole à l’Angleterre périphérique - et la faire à nouveau gagner dans les urnes. Aux Etats-Unis, la « périphérie » occupe, si l’on ose dire, tout le centre géographique du pays; elle a remporté, fin 2016, elle aussi, une victoire inattendue grâce à Donald Trump; et l’Amérique des métropoles n’a eu de cesse d’empêcher qu’un succès de Trump ne se reproduise. La France des métropoles a réussi à écarter, en 2017, le candidat conservateur, François Fillon; Emmanuel Macron s’est faufilé dans le grand vide laissé par l’effondrement du PS et l’auto-destruction de LR; depuis lors, le candidat de la France d’en haut/ France métropolitaine prépare activement le conditionnement des esprits pour la présidentielle de 2022: loi sur les « fake news » en campagne électorale en 2018; répression dure des Gilets Jaunes en 2019; utilisation tactique de la lutte contre le COVID 19 transformée en « guerre » pour geler le débat politique; mise en place d’un storytelling sur l’inéluctable affrontement Macron-Marine Le Pen au second tour etc...Mais le phénomène de confiscation du débat par les sociétés métropolitaines/sociétés centrales va plus loin que les campagnes électorales. 

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En effet, si l’on regarde bien, il se met en place un mécanisme qui se répète d’un pays à l’autre. Les médias, dont les journalistes se recrutent dans les métropoles, ne s’intéressent guère qu’aux enjeux du monde ouvert, dont font partie les dites métropoles - ils regardent la périphérie uniquement quand ils n’ont pas le choix, comme lors de la crise des Gilets Jaunes. Comme on est en démocratie, il faut bien cependant de temps en temps tenir compte de ce qui se passe dans la société d’en bas/société périphérique. Mais comme cette société périphérique n’est pas représentée habituellement dans les débats politiques, elle porte ses suffrages vers des forces politiques ou des personnalités aussitôt disqualifiés par la société des métropoles, qui les traite de populistes et en fait des repoussoirs permanents.  La société périphérique a le choix de se réfugier dans l’abstention ou de voter pour des partis honnis de la société des métropoles. Comme les enfants de la société périphérique vont moins à l’université - voir les statistiques britanniques citées plus haut - ils s’y trouvent, quand ils y accèdent, en minorité, et ont tendance à passer du côté de la pensée dominante de la société d’en haut, pour réussir. 

Faux débats et crise de la démocratie représentative

Quand on a repéré ces mécanismes, on comprend la crise de la démocratie représentative. Une partie de la société n’est plus écoutée et ses représentants ne sont pas traités sur un pied d’égalité par les partis de la société centrale. Cette dernière organise ses propres débats, qui ont de moins en moins besoin du vote. Emmanuel Macron a même créé un véritable laboratoire en s’appuyant sur des « commissions citoyennes » tirées au sort. D’une manière générale, on voit se multiplier les « agoras », les espaces de débats où la société métropolitaine prend des décisions sans que ces dernières aient de véritable légitimité démocratique. Ce sont les campus d’université, ceux auxquels ont peu accès les enfants de la société périphérique, où des minorités actives mettent en scène des débats sur le genre, les discriminations etc... - et, au passage interdisent d’autres débats. La question du « privilège blanc » est typique de ces débats factices, très loin de la réalité sociale, dont raffolent les campus universitaires et les médias. Ce sont également les réseaux sociaux sur lesquels de puissantes entreprises s’efforcent, par la censure, de plus en plus, d’orienter les débats dans le sens des intérêts de la société des métropoles. Ce sont aussi, évidemment, tous les forums internationaux, des grandes organisations supra ou transnationales en passant par des réunions plus informelles où l’on décide loin des peuples. 

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Regardons les décisions prises depuis des années par nos gouvernements. Elles intéressent rarement la majorité des Français. Elles sont même, le plus souvent, le fait de la préoccupation de petites minorités. En pleine crise économique et sociale, le gouvernement français s’acharne à faire passer une loi bioéthique qui n’intéresse que des groupes influents mais très minoritaires.  Etre une minorité sociale, culturelle, politique, n’est pas un inconvénient quand vous appartenez à la société des métropoles. Pour peu que vous sachiez vous organiser et que vous défendiez la cause de l’hyperindividualisme, vous avez toutes les chances d’être repris par les médias et d’intéresser la classe politique. Mais si votre minorité relève de la France périphérique, alors vous avez perdu d’avance. La crise de la démocratie représentative se traduit bien entendu en termes sociaux mais aussi géographiques et culturels. C’est là que la question de l’accès à l’université devient significative. Peu importe que les formations et les diplômes soient souvent inadaptés aux besoins de notre société et de la troisième révolution industrielle. L’enseignement supérieur, au sens le plus académique du terme est devenu essentiellement un lieu de réseautage et de cooptation sociale. Ceux qui y passent ont de bonnes chances de s’intégrer avec succès à la société métropolitaine. Les autres sont condamnés à végéter dans la société périphérique - ou du moins la plupart nos dirigeants le veulent-ils ainsi. 

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