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Le péril jeune : la génération qui rêve d'un monde radicalement différent sera-t-elle l'obstacle au nouveau monde souhaité par Emmanuel Macron ?
©Reuters

Contestation(s)

Le péril jeune : la génération qui rêve d'un monde radicalement différent sera-t-elle l'obstacle au nouveau monde souhaité par Emmanuel Macron ?

Alors qu'Emmanuel Macron mène son quinquennat sur le thème d'un "nouveau monde", une partie de la jeunesse française et occidentale semble, de son côté, souhaiter un renouvellement bien plus profond : un véritable renversement du système existant.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Aux Etats Unis, au Royaume Uni, comme en France, les candidats d'une nouvelle gauche (Jeremie Corbyn, Bernie Sanders, Jean Luc Mélenchon, emportent les faveurs de la jeunesse (30% au 1er tour de l'élection présidentielle pour Jean-Luc Mélenchon soit un survote de près de 11 points par rapport à l'ensemble de la population). Selon les données publiées par l'Université de Harvard, une minorité (42%) de jeunes Américains soutiennent le capitalisme, tandis qu'une étude publiée par le "​Journal of ​Democracy" indiquait l'érosion progressive de la foi en la démocratie chez les jeunes générations. Alors qu'Emmanuel Macron mène son quinquennat sur le thème d'un "nouveau monde", ne peut-on pas voir une sous-estimation d'un phénomène "jeune" qui appelle à un renouvellement bien plus profond, et pouvant prendre des formes inattendues ?

Vincent Tournier : Les candidats de la gauche radicale rencontrent effectivement un succès conséquent auprès des jeunes. Bien sûr, il y a toujours eu une propension plus forte à la contestation et à l’engagement chez les jeunes. Mais les conditions actuelles sont particulières. On n’est plus dans le contexte qui a suivi la chute du Mur de Berlin, où l’avenir paraissait radieux. La crise économique de 2008 suivie par celle de l’euro, la montée de l’islamisme, les tensions internationales ont créé un contexte beaucoup plus sombre. De plus, le recentrage des partis socialistes a ouvert un espace politique à la gauche de la gauche. Parallèlement, la confiance dans la démocratie s’amenuise. Cette crise de confiance était déjà visible depuis quelques années avec la montée des partis dits « populistes », qui ont prospéré dans les milieux populaires inquiets pour leurs emplois et leur identité. Mais ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est qu’une partie des milieux éduqués paraissent aussi se détacher de la démocratie, notamment chez les jeunes. Cela peut s’expliquer : à force de marteler que les démocraties contemporaines fonctionnent mal, que les discriminations sont omniprésentes, que la police est raciste, que la classe politique est corrompue, que le monde va mal à cause de l’Occident, ou encore que les électeurs de base sont des idiots dangereux puisqu’ils votent pour des partis supposés fascistes, il fallait s’attendre à ce que l’image de la démocratie en prenne un coup. On l’a bien vu lors de l’élection de Donald Trump : une partie des élites éduquées a fortement contesté, parfois même dans la rue, le résultat du vote, ce qui n’est pas anodin.

Il faut également tenir compte d’un autre élément, peut-être plus inquiétant : la tendance à la montée dans la violence, dans la radicalité. Peut-être s’agit-il ici d’un effet indirect des attentats islamistes, qui ont en quelque sorte déplacé le curseur. Avec les tueries de masse, l’échelle de la violence n’est plus la même. L’action radicale est aussi justifiée par le sentiment que la police est elle-même très violente. Les bavures en France font écho aux bavures qui se produisent aux Etats-Unis et sont exploités pour se donner bonne conscience et s’autoriser tous les excès. On peut voir un signe de cette évolution inquiétante dans le procès qui se déroule actuellement au sujet de l’attaque au Cocktail Molotov d’une voiture de police. Certes, la haine du flic n’est pas nouvelle. Mais avec cette affaire, on a l’impression que se trouve remis en cause le gentleman agreement qui s’est plus ou moins imposé après Mai-68, à savoir que la violence doit rester limitée. Aujourd’hui, non seulement les assaillants n’ont pas hésité à lancer leur bombe à l’intérieur du véhicule, mais de plus, ils reçoivent un soutien sans faille de leur entourage qui accuse la justice de mener un procès politique. Cela dit, le problème est plus général : on a vu récemment un groupe d’hommes cagoulés et armés réaliser une vidéo assez inquiétante, sur le modèle des indépendantistes corses, pour annoncer qu’ils voulaient régler eux-mêmes le problème des ours (https://www.ladepeche.fr/article/2017/09/14/2645335-ariege-armes-encagoules-hommes-annoncent-reouverture-chasse-ours.html). Ce n’est peut-être qu’une simple blague, mais cela peut-être également le signe annonciateur du début d’une nouvelle phase.

Selon une étude publiée de l'IFOP réalisée par Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach, le vote de la France Insoumise a prospéré dans les zones des maquis de la résistance, ou de contestations rurales plus récentes,​ (Larzac, Notre Dame des Landes, Sivens etc..)​, soulignant l'aspect radical de l'opposition pouvant se rapprocher de la confrontation de la jeunesse. En considérant que le vote "présidentiel" des 18-24 ans s'est majoritairement porté vers les extrêmes (30% pour Jean Luc Mélenchon, 21% pour Marine Le Pen, 6% pour Nicolas Dupont Aigan, et 3% sur l'extrême gauche), dans quelle mesure peut-on estimer que la recherche de radicalité supplante la recherche d'un projet politique alternatif dans les aspirations de la jeunesse ?

Il est toujours intéressant de rappeler, comme le fait l’IFOP, qu’il existe des continuités territoriales du point de vue politique. Certaines régions ont effectivement un tempérament plus ou moins typé qui survit à travers les âges, que ce soit par le vote ou par les mobilisations collectives. Malgré la mondialisation, malgré les déplacements de population, tout ne change donc pas. Cela dit, ce qui est compliqué, c’est de trouver des explications. S’agit-il d’une reproduction des idées au sein des familles ou bien a-t-on affaire à des effets de contexte, comme si les localités marquaient et façonnaient les mentalités par leurs caractéristiques propres ? Les deux facteurs sont possibles : il se peut que, d’une part, les parents transmettent la mémoire des événements marquants de la région et que, d’autre part, le contexte local ait tendance à faciliter le développement de certaines attitudes. On peut penser, en particulier, que ces dynamiques contestataires naissent plus facilement dans les territoires qui se situent en marge des grands centres politiques. Ces lieux forment comme un terreau favorable pour la contestation, laquelle est ensuite alimentée par l’arrivée de militants en manque d’action qui viennent de toute la France, comme on l’a vu pour l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou pour le barrage de Sivens. Ces contestations radicales ont un certain succès parce qu’elles présentent un double avantage : elles offrent une grille de lecture simple et elles donnent le sentiment d’être utile, de pouvoir agir sur le monde. Cela peut séduire les jeunes pour qui la politique n’est que le règne du discours et de l’impuissance. Le problème est que cette forme d’engagement ne dit rien sur les procédures qu’il faudrait mettre en place pour produire des décisions plus efficientes que celles qu’ils contestent.

Ce 21 septembre débute la deuxième journée d'actions contre le loi travail portée par Emmanuel Macron, dans un climat d'opposition qui semble prendre de l'ampleur au travers des différents sondages publiés ces derniers jours. Dans un tel contexte, comment peut-on anticiper d’agrégation du mécontentement de la jeunesse à un tel mouvement ? Quelle pourrait être le point de rupture d'un tel mouvement (cas de l'extension d'un mouvement aux banlieues, etc...) ?

A ce stade, la réforme du travail ne paraît pas vraiment menacée. Les manifestations sont loin d’avoir fait le plein et les syndicats sont divisés. Quant aux partis politiques, en dehors de la France insoumise, ils sont dans une attitude d’approbation plus ou moins explicite des réformes : la droite est globalement d’accord et le PS se tait puisqu’il est lui-même à l’initiative du processus de réforme avec la loi El Khomri. Et puis, même si la légitimité électorale d’Emmanuel Macron est contestée, le principe de l’élection est encore suffisamment solide pour venir tempérer les oppositions, au moins pour quelque temps. Cela dit, on se souvient que le grand mouvement social de décembre 1995 s’est produit à peine six mois après l’élection de Jacques Chirac. Tout est donc possible.

Concernant les jeunes, ceux-ci ne sont pas directement concernés par la réforme et n’ont pas vraiment de raison de rejoindre le mouvement. Toutefois, un basculement peut se faire. Non seulement le contexte général s’y prête, mais de plus, la situation sur les campus est assez tendue. Les effectifs ont fortement augmenté au cours des dernières années, alors que le budget des universités n’a pas suivi. Rappelons que la hausse du nombre d’étudiants est une des raisons qui ont conduit à l’explosion de Mai-68. La situation actuelle n’est évidemment pas comparable, notamment parce que les libertés individuelles ont considérablement progressé par rapport aux années 1960, mais un autre élément doit être pris en compte : l’aggravation des disparités au sein de la population étudiante entre les universités et les filières sélectives, ce qui explique d’ailleurs le débat actuel sur la sélection à l’université. En disant cela, il ne s’agit pas seulement de pointer le problème des classes préparatoires et des grandes écoles, qui bénéficient d’un régime dérogatoire par rapport aux universités ; il s’agit plutôt du problème des écoles de commerce, dont les frais d’inscription ont considérablement augmenté au point de devenir inaccessibles à 99% des étudiants. Or, ce sont ces écoles qui tirent aujourd’hui le jack pot de la mondialisation.

Quant aux banlieues, la situation risque d’être d’autant plus difficile que le gouvernement vient d’annoncer des coupes dans les crédits de la politique de la ville, coupes qui viennent s’ajouter à la diminution des emplois aidés. Certes, la politique de la ville n’a pas vraiment fait la preuve de son efficacité, mais les restrictions budgétaires vont fatalement créer du ressentiment, notamment dans la frange la plus motivée et la plus intégrée de ces quartiers, parmi les militants et les leaders d’opinion, ce qui risque de produire des effets en cascade dans des lieux où les trafics en tout genre ont instillé une contre-culture dangereuse. La moindre bavure policière peut vite faire dégénérer la situation.

Pour éviter le pire, le gouvernement serait peut-être bien avisé de dissocier ses réformes et, surtout, de donner quelques biscuits ici ou là, histoire de ne pas coaliser tout le monde contre lui en un temps si court.

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