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Le Kazakhstan envisage de changer de nom et il suffit de regarder une carte pour comprendre pourquoi
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Nouveau nom pour une nouvelle vie

Le Kazakhstan envisage de changer de nom et il suffit de regarder une carte pour comprendre pourquoi

Le pays est sur le point d'être rebaptisé Kazakh Yeli. Un changement qui souligne les ambitions économiques et géopolitiques du président Nazarbayev en Asie centrale.

Julien Thorez

Julien Thorez

Julien Thorez est chargé de recherche au CNRS. Géographe, il travaille au laboratoire « Mondes iranien et indien » (CNRS, Inalco, EPHE, Paris 3) où il étudie les évolutions contemporaines des pays d’Asie centrale post-soviétique. Il a récemment publié Nomadismes d’Asie centrale et septentrionale, Paris, Armand Colin, 2013, en collaboration avec C. Stépanoff, C. Ferret et G. Lacaze. 

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Atlantico: Le président kazakh Nusultan Nazarbayev souhaite changer le nom de son pays, le Kazakhstan. Kazak Yeli serait ainsi le nouveau nom du pays si celui-ci était accepté par la population. Or la population du Kazakhstan est composée de différentes ethnies, les Kazakhs étant l'ethnie majoritaire (63 %). Quelle signification donner à cette mise en avant des Kazakhs dans le nom du pays ?

Julien Thorez: Le Kazakhstan, comme les républiques d'Asie centrale voisines, est une construction politique et territoriale qui a été fondée  dans les années 1920, au moment de la création de l'URSS et de la soviétisation de l'Asie centrale. Dans le cadre de la politique soviétique des nationalités, il a en effet été décidé de créer des territoires dits "nationaux" associés à une population, à une nationalité,  les Kazakhs pour le Kazakhstan. Ce principe, très important, a dicté l'organisation territoriale de l'espace soviétique. Le Kazakhstan est donc lié à l'ethnie kazakhe, comme l’Ouzbékistan voisin est lié à la nationalité ouzbèke ou la Biélorussie liée à la nationalité biélorusse.

Au moment de l'effondrement de l'URSS, les républiques d’Asie centrale n'ont pas amendé ce principe de construction politique et territoriale alors même que la création des territoires nationaux avait fait l’objet de débats politique et scientifique. Au contraire, le modèle de l'Etat-nation-territoire  a été approprié et revendiqué par les élites politiques d'Asie centrale, notamment par  l'élite kazakhstanaise. Au cours des premières années de l’indépendance, les rares discussions ont porté sur la localisation de certaines frontières mais pas sur le modèle politique des nouveaux Etats indépendants.

Deux décennies après son indépendance, le Kazakhstan continue à perpétuer la distinction qui existait à l'époque soviétique entre citoyenneté, rattachée à l'Etat, et nationalité, liée à une ethnie (kazakhe, russe, ouïghoure, polonaise, allemande, etc.). La question de la place de la majorité kazakhe dans la société dans son ensemble, au regard des autres minorités existantes, est bien évidemment posée, d’autant que les Kazakhs étaient minoritaires dans leur propre république en 1991. A ce titre, depuis vingt ans, on peut noter une certaine ambiguïté entretenue par le pouvoir kazakhstanais qui a mené conjointement des politiques de " kazakhisation " et de " kazakhstanisation " visant respectivement à accroître l’importance de la nationalité titulaire et à façonner une identité étatique incluant l’ensemble des minorités nationales, notamment russophones.  La " kazakhisation "  a pris différentes formes : valorisation de la langue kazakhe, même si le russe demeure encore très employé, notamment dans les villes ;  mesures visant à encourager les Kazakhs habitant à l’étranger (en Ouzbékistan, en Chine, en Mongolie, etc.) à migrer vers leur " patrie historique ", etc  . On peut également parler de la "kazakhisation" du personnel politique; la part des minorités nationales, notamment de la minorité russe, dans les affaires de pouvoir, est désormais très inférieure à la part représentée par ces minorités dans la population du Kazakhstan. Changer de nom ne semble donc pas, à priori, remettre en cause le consensus politique construit autour du modèle de l’Etat-nation-territoire ni les places respectives de la majorité kazakhe et des minorités nationales.

L'une des motivations premières de ce changement de nom serait la volonté du président kazakh de rendre son pays plus attrayant aux yeux des investisseurs et des touristes. Le Kazakhstan ne devrait-il pas mettre en œuvre d'autres moyens à cette fin ?

Je ne crois pas que le nom du Kazakhstan soit un critère décisif pour Areva, Total, Chevron, Exxon, CNPC ou Eni lorsque ces  entreprises transnationales décident d'investir plusieurs dizaines ou plus centaines de millions d'euros. Ces investisseurs, à mon avis, accordent relativement peu d'importance au suffixe du pays dans lequel ils souhaitent investir. Surtout, il convient de rappeler que le Kazakhstan est déjà attractif pour les investisseurs étrangers car son sous-sol recèle d’importantes ressources en hydrocarbures, en minerais – le pays est ainsi le premier producteur mondial d’uranium.  Il polarise l’essentiel des investissements directs à l’étranger réalisés en Asie centrale. C'est ainsi qu'on retrouve des entreprises italiennes, américaines, françaises mais aussi chinoises. Ces investissements ont notamment soutenu le rapide développement économique du pays depuis le début des années 2000, lequel a fait du Kazakhstan la seconde économie de la CEI, après la Russie, devant l’Ukraine. Plus qu’un changement de nom, une modification des conditions d’accès au marché et aux ressources kazakhstanaises, qui restent marquées par des pratiques post-soviétiques, pourrait éventuellement stimuler les investissements d’entreprises étrangères.

En revanche, cette mesure pourrait éventuellement avoir un impact sur le tourisme, bien que le Kazakhstan soit loin d'être un grand pays touristique. Encore que la plupart des touristes étrangers, notamment occidentaux, se rendant en Asie centrale sont en quête d’exotisme et " d’authenticité ", de sorte que leur représentation des pays de la région est tout à fait compatible avec le suffixe " stan " !

La concurrence avec la Mongolie, pays qui attire de plus en plus d'investisseurs dans la région, semble être l'un des principaux leitmotivs de cette volonté de changer le nom du pays. Est-ce là le principal concurrent du Kazakhstan dans la région ? Quelle attitude le pays devrait-il adopter face à son grand voisin chinois ? 

Nazarbayev a effectivement pris en exemple, pour le Kazakhstan, la Mongolie afin de souligner que le changement de nom pourrait apporter des bénéfices à l'économie kazakhstanaise. J'ai tout de même du mal à penser que la Mongolie puisse apparaître comme un exemple pour le Kazakhstan, dans la mesure où il s'agit d'un pays moins peuplé et moins développé que lui. Dans la rhétorique étatique, d’autres pays asiatiques comme Singapour, la Malaisie ou la Corée du Sud  ont été régulièrement convoqués comme modèle de développement. Il est vrai, en revanche, que les investissements se multiplient en Mongolie, notamment dans le domaine minier.

La question chinoise, elle, est importante, dans la mesure où la Chine est devenue l'un des principaux partenaires économiques du Kazakhstan. Plus largement, la Chine est désormais l'un des principaux acteurs économiques et politiques en Asie centrale, dans le cadre notamment de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), à laquelle participe également la Russie. Aujourd'hui, les Chinois sont de plus en plus présents au Kazakhstan à travers notamment des investissements dans le secteur des hydrocarbures : présence de l’entreprise CNPC dans l’exploitation de gisements kazakhstanais, construction d’oléoducs et de gazoducs reliant le Kazakhstan, mais plus généralement l’Asie centrale à l’ouest de la Chine. Il convient de rappeler que les échanges sont déséquilibrés : les exportations  de l'Asie centrale vers la Chine sont essentiellement des matières premières tandis que sont surtout  importés par le Kazakhstan, et plus largement, les autres pays d’Asie centrale, des produits manufacturés.

Dans ses déclarations, le président Nazarbayev reconnaît également vouloir se différencier des autres pays d'Asie centrale dont le nom se termine par le suffixe "stan". Nazarbayev souhaiterait-il que son pays ne soit plus associé à la réputation peu flatteuse des autres pays de la région  dont le nom est composé par ce suffixe (Afghanistan et Pakistan par exemple) ?

Le Kazakhstan a l'ambition de se considérer comme un pays important dans l’espace eurasiatique. Il a ainsi développé une doctrine géopolitique fondée sur l’eurasisme, selon laquelle le Kazakhstan se pense comme un pont entre l'Asie et l'Europe, entre l’Orient et l’Occident. Cette rhétorique a notamment été conçue en prenant compte qu'au moment de son indépendance, le Kazakhstan avait une majorité de sa population qui n'était pas kazakhe, ni musulmane. Cela n'est plus le cas aujourd'hui, même si le pays compte une importante minorité russophone. Cette doctrine a été associée à une politique diplomatique multivectorielle qui fait que le Kazakhstan entretient des bonnes relations avec l’ensemble des acteurs internationaux impliqués dans le champ géopolitique centre-asiatique, aussi bien avec la Russie et la Chine qu’avec les Etats-Unis et l’Union européenne, la Turquie ou l’Iran. 

En revanche, il est évident que le Kazakhstan se pense très différent  de pays comme l'Afghanistan ou le Pakistan. Son histoire, son niveau de développement, son organisation sociale et politique, la morphologie de ses villes, justifient dans une grande mesure cette prise de distance avec ces deux pays, tant le Kazakhstan apparaît comme européanisé.

Les écarts grandissants entre le Kazakhstan et les autres pays d’Asie centrale post-soviétique peuvent également inciter les autorités d’Astana à signifier, par un changement de nom, le nouveau statut géopolitique et géoéconomique acquis par le pays au cours des dernières années. Dans une certaine mesure, cette façon de se différencier des pays moins développés du monde turco-iranien pourrait faire écho à la distinction effectuée en URSS entre le Kazakhstan et "l'Asie moyenne ", qui rassemblait l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan. Plus largement, elle renvoie au refus des autorités kazakhstanaises de voir leur pays explicitement rattacher au " Sud " dans les grandes lignes de partages du monde contemporain.

Reste que changer de nom peut aussi apparaître comme une pratique héritée de la période soviétique, tant les autorités soviétiques ont modifié les toponymes en fonction des circonstances politiques. Au Kazakhstan, plusieurs villes, de nombreuses rues, ont vu leur nom modifier depuis l’indépendance pour les adapter au nouvel environnement, national et capitaliste. Depuis la fin des années 1980, la nouvelle capitale – Astana [qui signifie " capitale " en kazakh] –  s’est ainsi successivement appelée Tselinograd, la ville des terres vierges, puis Akmola, toponyme kazakh  signifiant "la tombe blanche", afin d’être renommée Astana à l’occasion du transfert du pouvoir. Et des propositions ont déjà été formulées de rebaptiser la ville " Nursultan ", du nom du président ! 

Propos recueillis par Thomas Sila



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