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Voir des discrimination partout peut être dangeureux.
Voir des discrimination partout peut être dangeureux.
©Reuters

Paranoïa

Le danger qu’il y a à voir des discriminations partout

Le Baromètre sur la perception des discrimination indique que 19% des salariés du privé et 22% de ceux du public déclarent avoir déjà été discriminés à cause de leur "apparence physique". Une catégorie qui, si on la détaille, réunit pourtant des critères pour le moins ambigus.

Jean-François Amadieu

Jean-François Amadieu

Jean-François Amadieu est sociologue, spécialiste des déterminants physiques de la sélection sociale. Directeur de l'Observatoire de la Discrimination, il est l'auteur de Le Poids des apparences. Beauté, amour et gloire (Odile Jacob, 2002), DRH le livre noir, (éditions du Seuil, janvier 2013) et Odile Jacob, La société du paraitre -les beaux, le jeunes et les autres (septembre 2016, Odile Jacob).

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Atlantico : Le 7e Baromètre sur la perception des discriminations dans l'emploi (ici) souligne que, derrière les "classiques" discrimination sur le sexe ou la couleur de peau, émergeraient celles liées au "physique". Et notamment celle liées au poids, à la manière de s'exprimer, de s'habiller, ou de correspondre aux critères de beauté ou de présentation. Mais toutes ces "nouvelles" discriminations en sont-elles vraiment ? Sont-elles à mettre au même niveau que les autres ?

Jean-François Amadieu : Clairement, ce qui est prévu dans la loi concernant l’apparence physique est tout à fait justifié quant il s’agit de la taille, du poids, ou de visages disgracieux à cause d’accidents de la vie par exemple. Il est parfaitement normal de le prendre en compte cela comme des risques de discriminations. Par contre, ce qui relève du look, des accessoires, le fait de mettre des piercings ou des bijoux, d’être tatoués ou pas, voire la façon de se présenter, de saluer, aujourd’hui, tout cela, selon le Défenseur des droits, est maintenant aussi une source de discrimination. Je trouve cela incroyable. Jean-François Trogrlic de l’OIT (Organisation internationale du travail) ou encore l’Association française des managers de la diversité (AFMD) considèrent également que l’apparence physique doit tout prendre en compte. Or, on ne peut pas mélanger la manière de se comporter au quotidien, avec les questions de l’apparence physique

Etre de couleur noire ou blanche, grand ou petit, obèse ou mince par nature, d’avoir un visage beau ou non, ne fait pas partie des compétences ou d’une manière de se comporter. Alors que savoir mettre une cravate pour un entretien d’embauche au lieu de venir avec une capuche sur la tête c’est assez différent, et on ne peut pas en vouloir à un employeur de prendre cela en considération.  

Quels sont les risques à termes de poser comme source de discrimination des critères physiques sur lesquels on peut influer (bonne présentation, bonne élocution, apparence physique respectant les exigences professionnelles...) par rapport aux caractéristiques imposées (taille, morphologie...)

A faire ce mélange, on va sous-estimer des éléments de discrimination physique qui sont de vrais problèmes pour certains – je pense notamment aux femmes obèses ou aux hommes petits. On va nuire à un critère incontestable – l’apparence physique – en rendant incompréhensible aux yeux des gens l’idée que l’on puisse vraiment lutter contre ces discriminations.

On va également amener l’idée, en mélangeant tout, que les questions liées à l’apparence physique concernent surtout les « jeunes des quartiers ». Or la « vraie » apparence physique, cela touche potentiellement tout le monde dans un pays où il y a 15% d’obèses. C’est un sujet qui mérite d’être mieux traité que la curieuse lecture que l‘on en fait.   

Le Défenseur des droits Dominique Baudis s'inquiète que les entreprises "obéissent encore trop souvent aux stéréotypes en matière de recrutement". Pourquoi les pouvoirs publics s'emparent-ils de ce thème ? Va-t-on restreindre, sur ces nouveaux critères, la possibilité pour une entreprise d'éconduire des candidats.

Il y a peut-être une volonté de ne pas voir, en brouillant l’analyse des discriminations sur l’apparence physique, celles qui sont liées à des critères sociaux. Dans les sondages du Défenseur des droits en effet, il n’y jamais une seule question posée aux Français sur le fait qu’ils pourraient subir des discriminations en fonction de leur origine sociale. C’est pourtant un motif de discrimination prévu par la loi.

Quant à savoir s’il faut restreindre les possibilités de refuser un candidat, le Défenseur des droits considère déjà que c’est le cas ! La discrimination sur l’apparence physique est prévue dans le code pénal, et le Défenseur des droits interprète que cela inclut le look ou la manière de se présenter. Pour le moment, je doute que les juges vont suivre cette voie-là, mais le Défenseur des droits est là clairement dans une volonté d’interprétation juridique de cette reconnaissance.

Selon vous, comment interpréter le fait que de plus en plus de personnes se déclarent discriminées par ce qui pouvait passer jusque-là pour des exigences professionnelles légitimes ? Qu'est-ce que cela nous apprend sur l'état du marché du travail et ceux qui le composent ? 

Depuis assez longtemps, les gens considèrent que le premier critère de choix de l’employeur était le look. Mais ils ne disaient pas que c’était une discrimination, on était dans le constat. Il se trouve maintenant, le Défenseur des droits leur propose dans ses sondages cette « possibilité » d’explication. C’est l’enquêteur qui va suggérer cette définition de l’apparence physique. Les gens n’ont pas changé, c’est la fonction dont les pouvoirs publics posent la question qui a évolué. Et cela contribue malheureusement à renforcer la conviction – notamment chez certains jeunes – qu’il y aura systématiquement de la discrimination quand ils se rendront à un entretien d’embauche.

Propos recueillis par Damien Durand 

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