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Marine Le Pen et Geert Wilders, fondateur du PVV.
Marine Le Pen et Geert Wilders, fondateur du PVV.
©Reuters

Cliché

Le danger populiste en Europe vu par Arte

La chaîne franco-allemande a diffusé un reportage sur le "danger populiste" contenant des propos convenus et un traitement méprisant pour les électeurs des partis concernés... Cette vision du "populisme" souligne le décalage croissant entre une partie des médias et la réalité.

Albert C.  Querfiniec

Albert C. Querfiniec

Albert C. Querfiniec est journaliste. Il écrit pour Atlantico sous pseudonyme.

 

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N’étant pas un fan du club qatari qui portait les derniers espoirs des supporters français en Ligue des champions de football, j’ai joué à me faire peur d’une autre manière en suivant mardi sur Arte la soirée « Théma » intitulée « Populisme, l’Europe en danger ». Avant même le début du programme, j’avais une assez claire idée de l’objectif poursuivi : la présentation qui en était faite  dans le « Figaro TV magazine » ne laissait guère place au doute : « Marine Le Pen en France, Geert Wilders aux Pays-Bas, Viktor Orban en Hongrie, Beppe Grillo en Italie … Ils prétendent parler au nom du peuple, dont ils épousent les attentes. A chaque problème, ils offrent les mêmes réponses : haro sur l’immigration, l’Europe et les élites ».

D’entrée de jeu, le journaliste allemand présent à l’écran lança une mise en garde ( « les élections européennes pourraient réserver de bien mauvaises surprises ») avant de passer le relais à un long documentaire réalisé avec pas mal de moyens et de savoir-faire ; le ton était sérieux et pédagogique sans être pontifiant, les interviews étaient menées de manière courtoise, le tout avait l’apparence d’une enquête de terrain, à ce détail près que la thèse de l’auteur pré-existait au reportage, que les images et les propos recueillis devaient coller au but recherché et que l’auteur, pour s’assurer que le téléspectateur lambda aurait bien compris et assimilé la leçon, proposait de temps à autre un décodage des arrière-pensées ou du sens caché qu’il fallait savoir percevoir dans les interviews de ces « populistes ».

Au fait, quel aréopage est chargé de déterminer ce qui est « populiste » et ce qui ne l’est pas ? Je l’ignore encore à ce jour. A-t-on le droit d’être en désaccord avec les politiques mises en œuvre ? Il m’arrive d’en douter.

Les premiers mots du documentaire avaient de quoi glacer le sang : « Une vague populiste déferle sur l’Europe… Le populisme offre des solutions simplistes et des formules choc… Il se nourrit des peurs et des souffrances… Si les leaders populistes se disent démocrates, tous menacent la démocratie ».

Première étape : l’Italie et le redoutable « Mouvement cinq étoiles », patchwork idéologique avec des propositions empruntées à l’extrême gauche comme à l’extrême droite et un accent mis sur les nouvelles technologies comme moyen de contrôle en temps réel des représentants élus. Beppe Grillo dit vouloir rendre le pouvoir au peuple, faire en sorte que le citoyen italien existe vraiment. On peut être en désaccord avec la méthode préconisée, en désaccord avec la transformation des parlementaires en simples marionnettes actionnées à distance par des clics sur internet mais on ne peut nier que le parlementarisme à l’italienne ait connu, dans le passé, quelques dysfonctionnements et que la propension des hommes politiques à travers l’Europe à en prendre à leur aise avec les desiderata exprimés par le peuple pose problème.

Ensuite, excursion en Lorraine, chez Florian Philippot ; rencontre avec des militants de base ou des sympathisants FN présentés comme des proies faciles pour les rumeurs les plus folles au service d’une stratégie diabolique : trouver des bouc-émissaires afin d’expliquer le mal-vivre à Forbach. Des chalets destinés à des Roms seraient en cours d’installation à la périphérie de la ville. Le limier d’Arte se rend sur place ; il constate de visu : aucun chalet dans les parages, tout est calme, pas de Roms à l’horizon, autrement dit les électeurs FN de Forbach sont des êtres facilement manipulables et tous les discours en Lorraine et ailleurs sur un prétendu laxisme à l’égard de l’immigration irrégulière ne sont que pièges grossiers.

Troisième étape, les Pays-Bas, rencontre avec le Diable en personne, et là, il y a problème pour l’enquêteur d’Arte : Geert Wilders fait partie de l’establishment politique, il bénéficie d’une imposante protection policière, il y a même des journalistes qui le trouvent sympa et se montrent complaisants à son égard (ce n’est pas en France qu’on verrait ça, les journalistes y sont autrement plus impartiaux et professionnels, c’est bien connu !). Wilders est un libéral sur les questions sociétales (avortement, droits des homosexuels…), une seule passion l’anime aux dires d’Arte : « la haine de l’Islam, l’intolérance au nom de la tolérance ». A des citoyens dénués de toute identité, de toute conscience d’eux-mêmes, Wilders offrirait une identité par défaut, révèle notre enquêteur apte à sonder les reins et les cœurs : être néerlandais serait ne pas être musulman. Question : a-t-on encore le droit, en Europe, de penser, de dire, voire d’écrire, qu’il est possible d’avoir beaucoup d’estime pour des musulmans considérés individuellement, et de considérer en même temps que l’Islam politique constitue une menace ? Ce qu’ont écrit à propos de l’Islam de grandes figures comme Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Chateaubriand, Schopenhauer ou Tocqueville peut-il encore avoir droit de cité aujourd’hui, au royaume de la bien pensance ?

Enfin, dernier pays visité, le cœur de cet empire du mal, la Hongrie, car c’est un populiste qui gouverne ce pays et qui vient d’ailleurs d’y être brillamment réélu, reconnait l’auteur du documentaire. On a droit, d’abord, à quelques images de gros bras inquiétants dans le style « hell’s angels », des motards du mouvement « Jobbik », l’une des extrêmes droites les plus radicales d’Europe, nous précise-t-on. Objection : le Premier ministre au pouvoir, Viktor Orban, n’est pas membre de ce parti. Qu’à cela ne tienne, nous rétorque-t-on : Viktor Orban ne fait pas partie officiellement du « Jobbik » mais il multiplie les concessions à l’extrême droite, il en reprend de nombreuses idées (Nicolas Sarkozy, en son temps, a déjà eu droit au même type de critiques, c’est un grand classique). L’enquêteur d’Arte a beaucoup de mal à admettre que le chef du gouvernement de Budapest veuille ancrer son pays dans la foi chrétienne et dans ses traditions séculaires. Il dénonce une insidieuse érosion des libertés et formule avec gravité le diagnostic : « un des Etats membre de l’Union européenne est en train de quitter le chemin de la démocratie ». Problème : ce gouvernement tant décrié reste soutenu par le PPE, le groupe le plus important au Parlement de Strasbourg. Difficile pour Arte d’admettre qu’un responsable politique en poste depuis si longtemps ait pu se représenter de manière démocratique au suffrage populaire avec un bilan suffisamment positif pour gagner de nouveau les élections.

Qu’est ce qui peut rendre les élites politico-médiatiques si sûres de leur supériorité intellectuelle et morale pour dénier à des personnes ordinaires le droit de penser et de voter différemment de ce qu’elles ont décidé? Quand on croit sincèrement aux vertus de la démocratie, on doit se résoudre à accepter une idée toute simple mais très importante : c’est la règle un homme = une voix ; les bulletins de vote pèsent tous le même poids, ils ont tous la même valeur, la même légitimité et c’est au peuple dans son ensemble de dessiner souverainement les contours de son avenir. Puisse ce genre d’émission ne pas donner envie à trop d’européens exaspérés de faire, par réaction,  capoter le grand rêve européen !

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