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Des gens se rassemblent devant la porte de Brandebourg à Berlin le 24 mai 2021.
Des gens se rassemblent devant la porte de Brandebourg à Berlin le 24 mai 2021.
©John MACDOUGALL / AFP

Peau de léopard

Le Covid a impacté de manière très différenciée la situation financière et la consommation des ménages européens

La crise sanitaire a généré un choc économique complexe qui a touché très différemment les ménages de la zone euro. Dans une nouvelle étude, des économistes ont étudié les effets hétérogènes de la pandémie de Covid-19 sur la situation financière et la consommation des ménages.

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Dimitris Christelis

Dimitris Christelis

Dimitris Christelis a rejoint l'Adam Smith Business School en août 2019. Il a précédemment travaillé à l'Université de Salerne, à l'Université de Naples-Frédéric II et à la Banque centrale européenne. Il est titulaire d'un diplôme de premier cycle de l'Université d'économie et de commerce d'Athènes et d'un doctorat en économie de l'Université de Pennsylvanie.

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Atlantico : Dans votre étude publiée sur VoxEU, vous mettez en évidence les effets hétérogènes que la Covid-19 a eu sur la situation financière et la consommation des ménages en Europe. Par quels mécanismes ces effets se sont-ils produits ?

Dimitris Christelis : La pandémie représente un choc majeur qui affecte les ménages de diverses manières : sur le plan de la santé, pour leur statut et la sécurité de l'emploi, pour les habitudes de travail, pour les prévisions de dépenses, sur le mode de vie, entre autres. Ce que nous observons dans notre étude, c'est comment ces différents chocs se manifestent dans l'inquiétude des ménages quant à leur situation financière, ainsi que dans leur crainte pour leur santé. Nous tentons ensuite d'estimer comment les préoccupations financières et les craintes pour la santé affectent les dépenses des ménages sur les biens non-durables.

Comment expliquer ces effets ?

Philippe Crevel : Selon les données de l’étude concernant la zone euro, les Etats membres n’ont pas été à la même enseigne en ce qui concerne l’évolution des dépenses de consommation. Les pays les plus durement touchés lors de la première vague de covid, ayant du pratiquer un confinement strict et ayant vu disparaître les flux touristiques ont fort logiquement connu de fortes baisses de leurs dépenses de la consommations, C’est le cas en France (-8,1 %), en Espagne (-10,9 %) et en Italie (-8,9 %) quand la moyenne de la zone euro est de -7 %. Les Etats industriels ont été moins affectés que les pays de services notamment domestiques (transports, hébergement, restauration, loisirs, services à la personne). Les services recourent en outre à un volant important de salariés à temps partiel ou en CDD qui du jour au lendemain ont vu leur activité réduite. Par ailleurs, le secteur tertiaire se caractérise par une forte proportion de travailleurs non-salariés qui sont vulnérables en cas de retournement de conjoncture.

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Comment ce choc économique a été perçu par les ménages de la zone euro ? Qui a été le plus défavorisé financièrement ?

Dimitris Christelis : Dans notre étude sur les ménages de six pays différents (Belgique, France, Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas), nous avons constaté une grande hétérogénéité dans l'insécurité financière induite par la pandémie. Les personnes d'âge moyen sont plus exposées à l'insécurité financière que les jeunes (moins de 35 ans) ou les personnes âgées (plus de 60 ans), très probablement parce que les jeunes ont plus de temps pour récupérer les pertes financières dues à la pandémie et peuvent plus facilement s'adapter aux nouvelles compétences nécessaires, tandis que les personnes âgées sont pour la plupart à la retraite et ressentent donc moins de menaces sur leurs revenus. Nous constatons également que les personnes qui ont fait des études supérieures, qui travaillent à temps plein, qui disposent de plus de liquidités et qui ont des revenus plus élevés se sentent moins menacées que celles qui sont moins privilégiées. En outre, les préoccupations financières sont également moins fortes chez les hommes. Nous constatons également que les ménages allemands et néerlandais se sentent plus en sécurité financièrement que leurs homologues des quatre autres pays, tandis que l'insécurité financière diminue en moyenne d'avril 2020 à octobre 2020.

Les résultats concernant les craintes pour la santé dues à Covid-19 sont légèrement différents. Les craintes en matière de santé augmentent avec l'âge, car plus on est âgé, plus il est probable qu'une infection entraîne de graves problèmes de santé. Une fois de plus, les personnes ayant un niveau d'éducation et un revenu plus élevés ressentent moins de menaces pour leur santé et celle de leur famille, tandis que nous n'observons aucune différence dans les craintes pour la santé entre ceux qui ont un emploi à plein temps et ceux qui ont un emploi à temps partiel ou qui sont au chômage. De plus, les craintes pour la santé sont à nouveau moins fortes chez les hommes.  Enfin, les ménages allemands et néerlandais ont moins de craintes en matière de santé que leurs homologues des quatre autres pays, et les craintes en matière de santé diminuent en moyenne d'avril 2020 à octobre 2020.

Philippe Crevel : Les préoccupations financières ne sont pas réparties uniformément dans la population des différents Etats. Les retraités étaient inquiets vis-à-vis de leur santé mais relativement confiants concernant leurs revenus à l’inverse des jeunes. Il convient néanmoins que le niveau de préoccupation financière des jeunes diffère peu de celui des autres actifs. Les femmes qui occupent des emplois plus précaires, plus exposées à l’épidémie que les hommes du fait de leur surreprésentation dans les services étaient plus préoccupées que la moyenne de la population en ce qui concerne leur situation financière. Fort logiquement, les personnes ayant des revenus se situant parmi les 40 % les plus faibles sont plus inquiètes que la moyenne.

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Quelle a été la volonté de la politique interventionniste pour les différents ménages ?

Dimitris Christelis : L'hétérogénéité des préoccupations financières dans la population, et en particulier leur prévalence plus élevée parmi les ménages les moins éduqués, les plus pauvres et les moins sûrs de leur emploi, suggère que les politiques économiques visant à soutenir financièrement les ménages les plus touchés par la pandémie devraient être ciblées sur les ménages les moins privilégiés. Nos résultats suggèrent également que la vitesse à laquelle les dépenses des ménages retrouveront leur niveau pré-pandémie dépendra de la rapidité avec laquelle l'insécurité financière ressentie par un grand nombre de ménages sera atténuée.

Philippe Crevel : En Europe, l’objectif a été le maintien de l’emploi avec le recours au chômage partiel et des revenus. Cet objectif a été atteint, en moyenne. Ainsi le niveau de vie des Français a augmenté légèrement l’année dernière, de +0,6 % quand le PIB reculait de 7,9 %. Evidemment, la moyenne recouvre des situations différentes selon les catégories sociales, les métiers, les statuts et les secteurs. Néanmoins, l’effort consenti par la Nation a évité une chute abyssale des revenus qui aurait provoqué un effondrement de la consommation. Celle-ci est restée compte tenu les circonstances assez dynamiques battant des records après le premier confinement et lors des fêtes de fin d’année.

Que suggèrent les grandes divergences dans les préoccupations financières entre ménages ?

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Dimitris Christelis : Étant donné que nous trouvons un nombre important de réponses négatives sur la question des dépenses en biens non-durables ainsi que des préoccupations financières plus importantes rapportées par les ménages, la grande hétérogénéité des préoccupations financières dans notre échantillon suggère également que la baisse des dépenses des ménages due à ces préoccupations financières varie largement entre les ménages. Les préoccupations financières ont entraîné une baisse des dépenses plus importante en pourcentage chez les ménages les moins éduqués, les plus pauvres et les moins sûrs de leur emploi, ainsi que chez les ménages d'âge moyen. En outre, la baisse des dépenses a été plus faible en Allemagne et aux Pays-Bas.

Philippe Crevel : Les divergences des préoccupations s’expliquent par le degré d’exposition à la crise. Elles sont également liées à la situation qui prévalait avant la crise. La faible évolution des salaires, ces dix dernières années, créent des tensions sociales que la crise a renforcées. Elles traduisent également que l’Etat providence ne peut pas tout corriger. Aujourd’hui, la France se caractérise par un niveau sans précédent de prélèvements obligatoires et de dépenses sociales ce qui n’empêche nullement qu’une part croissante de l’opinion publique estime que les inégalités augmentent. Les prestations sociales ne peuvent pas remplacer les revenus du travail. La crise sanitaire devrait déboucher sur une prise de conscience de la nécessité de revaloriser non pas les prestations mais les revenus professionnels. Par ailleurs, la crise a accéléré l’uberisation de l’économie avec le recours croissant à des indépendants pour les livraisons par exemple. Le télétravail peut également déboucher sur une réorganisation du monde professionnel avec la substitution des indépendants aux salariés. Cette transformation risque de remettre en cause la protection dont bénéficient ces derniers.

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