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Covid-19 Corée du Sud
Covid-19 Corée du Sud
©JUNG Yeon-Je / AFP

Stratégie de lutte contre le virus

Le Conseil scientifique juge "probable" une "reprise incontrôlée" de l'épidémie : que décideraient Taïwan, la Corée du Sud ou Singapour face à la même situation ?

Le Conseil scientifique estime "probable" l'hypothèse d'une "reprise incontrôlée de l'épidémie" de Covid-19 en janvier. Quelle serait la stratégie à adopter en prenant exemple sur des pays ayant réussi à endiguer l'épidémie comme Singapour ou Taïwan ?

Charles Reviens

Charles Reviens

Charles Reviens est ancien haut fonctionnaire, spécialiste de la comparaison internationale des politiques publiques.

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Collectif Du Côté de la Science

Collectif Du Côté de la Science

Le collectif Du Côté de la Science, groupe indépendant de scientifiques, alerte et conseille sur la lutte contre le COVID-19, et appelle à ce qu’elle soit fondée sur les données de la science et débattue avec des citoyens informés.

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Atlantico.fr : Le Conseil scientifique juge "probable" une "reprise incontrôlée" de l'épidémie. De l'autre côté de la planète, des pays comme Taïwan, la Corée du Sud ou Singapour semblent avoir vaincu l'épidémie. Que décideraient-ils à notre place ? Et quelles méthodes asiatiques serions-nous bien inspirés d'appliquer ?

Collectif Du Côté de la Science : Tout d’abord, dans ces pays d'Asie du sud-est, on intervient précocement. Le tester-tracer-isoler qu'on a mis en place en France est une pâle copie de ce qu'ils ont fait. Eux y parviennent parce qu'ils n’attendent pas d'avoir 10 000 contaminations par jour pour intervenir. Quand on a 10 000 contaminations par jour, le tester-tracer-isoler français ne peut pas fonctionner. L'Australie a mis 800 000 personnes sous lockdown à partir de 50 cas. Au Vietnam, le premier village où l'on a repéré 5 ou 10 cas a été fermé à double tours. Plus personne n’entrait ou ne sortait.  

Ces pays adoptent une stratégie de tests efficace centrée sur des lieux précis quand nous, en France, pratiquons une vague « pêche au filet » avec des campagnes de dépistage massif. Au Japon, la stratégie des 3 C s'est révélée très efficace, notamment pour identifier les super contaminateurs. Plutôt que de tester toute la population, les Japonais se sont concentrés sur trois types de lieux : "closed" (les lieux fermés avec faible ventilation), "crowded" (les lieux avec une densité d’occupation élevée) et "close contact" (les lieux avec une faible distance entre les personnes). Dans chacun de ces types de lieux (musées, gymnases, bars et discothèques...), les personnes qui ont été en contact avec une personne contaminée sont systématiquement testées et isolées. Cela montre que le test n'est pas une solution en soi et que tester massivement toute une population ne sert à rien, surtout si les résultats sont donnés plus de 48 h après.

Plusieurs méthodes de tests ont été utilisées en Asie, notamment le pooling dont on pourrait s’inspirer. Lors d’un pooling salivaire, vous prenez les salives de 30 personnes, par exemple les soignants d'un service, et vous faîtes un seul test sur l'ensemble des salives, et cela tous les jours. Le but est de trouver des super contaminateurs avec une très forte charge virale.

Ces pays veillent aussi à ce que les isolements soient effectifs. En France, environ 20 % des mesures d'isolement le sont. Il y a beaucoup de choses dont on aurait pu s'inspirer. Malheureusement plus notre situation se dégrade, plus il devient trop tard pour les utiliser avec efficacité.

Charles Reviens : Le conseil scientifique indique en effet dans sa note du 23 décembre rendue publique le 29 décembre que « la fin d’année intervient dans un contexte de forte incertitude épidémiologique et une possibilité de reprise incontrôlée de l’épidémie en janvier 2021. » Le conseil scientifique a souvent joué pour l’exécutif le rôle du « bad guy » ou de Cassandre préparant l’opinion à des décisions délicates de restrictions des interactions sociales, comme cela par exemple été le cas au début de l’automne.

La comparaison entre situation française et celle des pays asiatiques depuis le début de la pandémie, conclut à une gravité ou un impact de la covid-19 considérablement plus faible dans les économies développées d’Asie du Sud-Est par exemple en cumulé : 983 morts par millions d’habitants en France contre 25 au Japon, 17 en Corée du Sud, 5 à Singapour… et 0,3 à Taiwan.

Ces pays d’Asie ne se sont donc jamais trouvés dans la situation de la France (situation très proche à date de celle des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne), la fameuse situation « incontrôlée » évoqué par le conseil scientifique et cela est le fait d’une très grande réactivité au début de la crise sanitaire souvent couplée à une communication pédagogique et crédible.

Mais on peut imaginer un peu ce que ces pays feraient dans la situation française en regardant par exemple la situation du Japon qui connaît depuis quelques semaines une montée importante de cas alors qu’il avait réussi jusque là à éviter tout confinement général via une politique centrée sur l’éradication sélective des clusters présentée dans une autre contribution. Face à l’augmentation forte des contaminations, le gouvernement japonais a avant tout décidé l’interdiction du territoire aux visiteurs étrangers jusqu’à fin janvier 2021 avec des niveaux de restrictions à l’entrée beaucoup plus élevés que ce que pratique la France.

La Corée du Sud qui est un peu dans la même situation que le Japon a choisi pour sa part de renforcer de façon localisée les restrictions des interactions sociales tout en planifiant un programme de vaccination qui doit toucher 85 % de la population mais seulement à partir de février.

Qu'est-ce que ces pays ont à nous apprendre en termes de tracing, sujet sur lequel la France est toujours en retard ? A la fin du mois de novembre, on identifiait 1,4 cas contact par personne infectée...

Collectif du Côté de la Science : Ces pays nous devancent largement sur le tracing. On sait qu’il y a eu en France près de 10 millions de personnes contaminées. Or au dernier recensement de Santé publique France, on en trouvé 2,6 millions. Quand on dit qu'on a 5 000 nouveaux cas par jour, en fait on en a 20 000... On fait donc du tracing sur ces 5 000 que l'on a trouvés. Mais quel tracing ? On trouve 1,7 contacts en moyenne par cas positif… Avec en tout et pour tout 10 000 agents qui font le travail de traçage. En Corée du Sud, ils sont 20 000 pour dix fois moins de cas. A un moment de pic de l’épidémie, les Coréens en étaient à vingt traceurs pour un cas, nous on est plutôt à un traceur pour vingt cas !

Ces pays d'Asie du Sud-est font un tracing plus intelligent : un tracing backward (ou rétro-tracing) en s'intéressant à ce qui s'est passé avant la contamination. En France, on ne s'intéresse pas à la façon dont les gens sont contaminés. On regarde uniquement qui a pu être contaminé ultérieurement par le cas positif. Si vous regardez les statistiques, sur 10 personnes contaminées, seuls 3 personnes contaminent ultérieurement une autre personne. Ça veut dire que le tracing qu'on fait aujourd'hui ne sert à rien dans 7 cas sur 10. Faire du backward tracing, c'est aussi trouver le lieu de contamination. Si on trouve un lieu de contamination, on trouve d'autres contaminés. Selon un épidémiologiste américain, la rentabilité du tracing backward est deux à trois fois supérieur au tracing forward appliqué en France.

Mais ce qu’il faut surtout savoir, c’est que les gens les plus contagieux le sont la veille et l’avant-veille de l’arrivée des symptômes. C'est ceux qui là qu'il faut trouver. Tant qu’on n’y arrivera pas, on n’arrêtera pas cette épidémie. Selon nous, le seul moyen de les arrêter, ce sont des auto-tests salivaires préventifs, itératifs et disponibles pour toute la population à effectuer avant toute sortie.

Charles Reviens : La gestion du tracing a fait l’objet d’une double contribution de Nature et du Lancet qui présentent les facteurs clés de succès des stratégies de tracing et constatent qu’il y a globalement plus de revers que de succès éclatants en la matière.

Le succès autorise mais est aussi causé par le traitement le plus en amont possible de la pandémie avec isolement immédiat des personnes contaminées et de leurs contacts identifiés via leurs téléphones mobiles, ce qui devient extrêmement lourd lorsque la contamination atteint des niveaux massifs comme dans de nombreux pays occidentaux.

Concernant le déploiement des solutions numériques, le ratage du lancement des premières applications peut conduire à détruire la confiance du public et donc l’atteinte des objectifs puisque le déploiement le plus large est un élément clé de son succès. Surtout il faut que la solution numérique s’intègre dans un écosystème global : système « manuel » complémentaire de traçage, tests rapides des cas contacts et proportion des personnes contacts à risque qui souhaitent ou tout seulement peuvent s’isoler (20 % seulement des gens en Grande-Bretagne), support logistique et financier du programme de tracing.

La performance des systèmes nationaux de tracing est pour ces différentes raisons extrêmement disparate : 17 personnes contacts identifiées par personne contaminée à Taiwan, contre 2 en Grande-Bretagne ou 1,4 en France (98 589 nouveaux cas confirmés et 160 151 nouvelles personnes-contacts à risque recensées par Santé Publique France en semaine 51). Taiwan avait au début de la crise une avance considérable car le pays avait mis en place dès 2017 le système TRACE couvrant toutes les maladies infectieuses.

Certains jugent les méthodes asiatiques trop "liberticides", notamment en ce qui concerne le traçage et la gestion des données personnelles. Mais entre accepter temporairement une restriction de liberté avant de reprendre une vie normale et subir continuellement les aléas de l'évolution sanitaire, que faut-il choisir ?

Charles Reviens : Il y a clairement une acceptabilité sociale plus forte du tracing numérique dans les pays d’Asie de l’Est tandis que les pays de culture occidentale sont beaucoup plus sensibles à l’enjeu de la protection des données personnelles.

On peut citer le cas de Singapour (29 morts covid-19 à date pour 6 millions d’habitants) qui combine un double dispositif. D’abord le système SafeEntry, qui impose aux résidents de scanner un QR code et de fournir des informations pour l’accès et la sortie des bureaux, galeries commerciales, cinémas…, l’objectif étant d’informer les personnes présentes dans ces lieux s’ils ont été fréquentés par une personne contaminée. Ensuite l’application TraceTogether téléchargée par 70 % des résidents de la cité-Etat.

Le cas français démontre que les difficultés ne proviennent pas que de la sensibilité aux enjeux RGPD. La première application StopCovid lancée le 2 juin s’était déployée lentement et n’avait pas été aidée quand le Premier ministre Jean Castex avait déclaré le 24 septembre qu’il ne l’avait pas téléchargé. Le nouvelle application AntiCovid a été lancée le 22 octobre et le nombre total de téléchargement approche les 12 millions (18 % de la population). Elle ne semble pas avoir un impact massif au vu des données publiques fournies ; moins de 75 000 cas covid-19 déclarés (à comparer avec 2,5 millions de personnes positives en France en cumulé) et seulement 38 000 personnes notifiés suite à une exposition à la covid-19.

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