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Emmanuel Macron Recep Tayyip Erdogan
Emmanuel Macron Recep Tayyip Erdogan
©BERTRAND GUAY / AFP

Escalade des tensions

Le chaos libyen, prochaine guerre UE-Turquie

Les tensions se multiplient en Libye et dans les eaux territoriales entre l'Union européenne et la Turquie. Cette crise peut-elle entraîner un nouveau conflit armé aux portes de l'UE ?

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret enseigne à Sciences Po Paris.

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Atlantico.fr : En Libye et dans les eaux territoriales, les tensions montent entre les forces déployées par l’Union européenne dans le cadre de l’opération IRINI de l’ONU et les forces turques envoyées par le président Erdogan en appui au GNA contre le général Haftar. Un nouveau conflit armé est-il en préparation aux portes de l’Union ?

Quelles sont les forces en présence en Libye et au large des côtes libyennes ? Pourquoi interviennent-elles dans cette zone ?

Cyrille Bret : En Libye aujourd’hui, la guerre civile a dégénéré en conflit international.

Tout part de la compétition interne à la Libye engagée depuis 2014. Cette lutte oppose trois camps, d’une part, le gouvernement d’entente nationale présidé par Fayyez el-Sarraj et internationalement reconnu depuis 2016 ; d’autre part, le gouvernement dit de Tobrouk dans l’est du pays dont le chef militaire est le général Haftar soutenu notamment par les Emirats arabes unis et l’Egypte pour leur combat contre les groupes djihadites ; enfin, le gouvernement dit de Tripoli dans le pays ou le Congrès général national où les Frères musulmans ont un grand poids et qui reçoit le soutien du Qatar et de la Turquie. Durant les derniers mois, les rapports de forces militaires se sont encore durcis et transformés. La Turquie déploie des troupes à partir de janvier 2020 et les troupes du général Haftar, avec l’appui de la société russe Wagner se sont emparées de la ville de Syrte. Le dispositif turc sur place est alors monté en puissance et la Turquie a envoyé des supplétifs recrutés en Syrie pour reprendre la province de Tripoli le 4 juin dernier.

Les camps en présences sont dont désormais multinationaux et les enjeux dépassent largement la guerre civile libyenne. Pour la Turquie, il s’agit de soutenir un gouvernement proche de la ligne confessionnelle du président Erdogan, de compenser les difficultés internes et la crise syrienne par des succès internationaux, de participer à l’exploitation des ressources en hydrocarbures de la Libye et de continuer à affirmer une ligne diplomatico-militaire si indépendante qu’elle peut le conduire à des tensions avec ses alliés de l’OTAN.

En effet, pour faire respecter la résolution 2292 (2016) du Conseil de sécurité des Nations-Unies (CSNU), l’Union européenne a en effet lancé, fin mars, une opération Irini pour le contrôle de l’embargo sur l’exportation d’armes vers la Libye. C’est à cette occasion que les navires turcs ont refusé de se soumettre au contrôle des forces navales de l’opération Irini. 

La crise libyenne concentre en elle les tensions du Golfe et la rivalité entre Emirats arabes unis et Qatar. Elle manifeste également la volonté nouvelle de l’Union européenne de déployer, y compris militairement, son autonomie stratégique.

Quel intérêt stratégique la Turquie a-t-elle en Libye ? Cela ne la met-elle pas en délicatesse avec l’OTAN ?

La Turquie déploie en Libye une politique de puissance autonome sur une base confessionnelle et en rupture assez nette avec ses alliances traditionnelles. Elle n’hésite pas à entrer en tension avec ses alliés de l’OTAN qui sont par ailleurs Etats membres de l’Union européenne. Elle se risque à des frictions avec la Russie comme en Syrie. Ce que la présidence Erdogan essaie de réaliser en Libye flatte le nationalisme d’une partie de l’opinion publique turque dans une période tourmentée. Mais cela achève de désorganiser son réseau d’alliance. A Washington, la politique étrangère turque est regardée avec suspicion. Et dans l’Union européenne on pose désormais ouvertement la question de l’exclusion de la Turquie de l’OTAN. Le président français a ainsi dénoncé le comportement des troupes turques comme « inacceptables » car en contradiction et avec les accords militaires et avec les résolutions du CSNU.

Quels sont les enjeux pour l’Union européenne ?

Même si l’opération Irini est modeste par les capacités qu’elle met en œuvre, elle met en jeu la crédibilité internationale de l’Union européenne. Le conflit libyen se joue à ses portes, à proximité des eaux chypriotes, grecques et italiennes. De son issue dépend la stabilité d’une région par où transitent les trafics d’êtres humains mais aussi d’armes qui ont un impact direct sur l’Union européenne. En outre, la Commission européenne donne aujourd’hui le ton d’une montée en puissance de l’Union sur la scène internationale. Josep Borell, son Haut Représentant (autrement dit son « ministre des affaires étrangères »), Charles Michels, le président du Conseil européen et Thierry Breton accélèrent le mouvement de construction d’une autonomie stratégique européenne. L’Union européenne doit prendre conscience que ce conflit touche directement à sa sécurité et à ses intérêts stratégiques. Il est urgent qu’une position commune sur la Libye, face à la Turquie et pour la sécurité en Méditerranée orientale soit adoptée et affirmée sur le terrain.

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