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Hervé Morin souhaite succéder à Jean-Louis Borloo.
Hervé Morin souhaite succéder à Jean-Louis Borloo.
©Reuters

Force d'appoint

Le centre mérite-t-il toutes les attentions électorales dont il est l’objet ?

Les militants de l'UDI peuvent désormais voter jusqu'au 13 novembre pour choisir un successeur à Jean-Louis Borloo. Bien que sans chef, le parti de centre droit est au cœur de toutes les convoitises politiques, de Nicolas Sarkozy à Manuel Valls, en passant par Alain Juppé. Reste qu'aujourd'hui plus que jamais, il n'est ni plus ni mois qu'une force électorale d’utilité marginale.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Que ce soit au PS par la voix de Valls ou à l'UMP par la voix de Juppé, les appels du pied au centre se multiplient. Qu'est ce qui pousse les partis à chercher une alliance avec le centre ? Dans le cadre d'une présidentielle, l'élection se gagne-t-elle systématiquement au centre ?

Jean Petaux : Même si cela mérite d’être corrigé, une forme de « bon sens politique » accrédite en effet assez facilement l’idée que les « élections se gagnent au centre ». En réalité rien ne permet véritablement de faire de cette proposition argumentative une  « loi électorale ». Tout est une question de contexte : l’élection présidentielle de 2007 a plutôt été gagnée à droite (Nicolas Sarkozy a, de fait, considérablement asséché l’électorat de Jean-Marie Le Pen), celle de 2012 l’a été par un discours plutôt ciblé à gauche de la part du candidat Hollande qui devait veiller à ce que Jean-Luc Mélenchon ne lui prenne pas trop de « parts du marché électoral ».

Aujourd’hui il est sans doute vrai que le centre est convoité. Mais le centre a ceci de particulier qu’il est partout et nulle part. Autrement dit en cherchant à s’en rapprocher, aussi bien Manuel Valls qu’Alain Juppé s’exposent au risque de courir après un mirage. Mais, pour autant, ils n’ont guère d’autre choix politique possible. Le centre est fort quand il parvient à écarter les mâchoires que constituent les deux blocs politiques traditionnels en France (et même dans la plupart des démocraties concurrentielles contemporaines) : la droite et la gauche.

Dans certains pays, du fait du mode de scrutin par exemple (c’est le cas au Royaume-Uni avec un scrutin uninominal majoritaire à un tour), il ne peut presque pas exister sauf si l’une des deux grandes formations politiques est en crise. C’est ainsi que les « Lib’ Dem » britanniques sont parvenus lors des dernières législatives britanniques à s’interposer entre les Conservateurs et les Travaillistes. Mais pendant des années le Parti Libéral (l’ancêtre du Lib’ Dem) qui avait pourtant gouverné le Royaume-Uni de 1906 à 1922 (Lloyd George était Libéral par exemple) n’a cessé de décliner. Il n’a connu un renouveau qu’en s’alliant avec une fraction minoritaire et dissidente des Travaillistes.

Le centre est un enjeu pour les partis de droite ou de gauche parce qu’il fonctionne comme un réservoir supplémentaire pour un avion de chasse : il permet d’emporter la décision en allant plus loin dans la conquête des voix.

Que représente le centre en termes de sympathisants ? Sont-ils plus indécis, moins fidèles que les autres lors des échéances électorales ? Comment l'expliquer ?

En France on peut dire que le poids électoral du centre est très variable. Il se situe dans un « serpent » entre 5 et 30% des suffrages exprimés. François Bayrou connait son plus beau score au premier tour de la présidentielle de 2007 avec 18,57% des suffrages exprimés. Alain Poher, face à Georges Pompidou en 1969, dépasse les 23% de suffrages. Cinq ans plus tard, lors de la présidentielle de 1974 provoquée par le décès du président Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing qui représente une forme du centre (en tous les cas qui est allié avec la plus grande fraction des centristes) obtient le score considérable de 32,6% des suffrages exprimés au premier tour. Jean Lecanuet, premier candidat centriste à une présidentielle (1965) obtient 3,7 millions de voix et 15,57% des voix. Bayrou recueille, en 2012, presque le même nombre de voix : un peu moins de 3,3 millions ; mais en 2007 il rassemble plus de  6,8 millions de bulletins sur son nom. Le score de Lecanuet en 1965 est estimé alors comme considérable et est retenu comme un des éléments forts de la mise en ballottage du président sortant, le général de Gaulle.

Les variations du score des candidats centristes, même quand il s’agit de la même personne sont très fortes. Merci à François Bayrou d’avoir bien voulu se présenter 3 fois à l’élection présidentielle pour permettre d’observer ce phénomène. En 2002 il obtient 6,84% des voix (1,9 millions de voix) et est 4ème derrière Lionel Jospin qui le devance de 10 points). En 2007 il multiplie par 3,6 son précédent score pour obtenir 6,8 millions de voix. Mais en 2012, il divise par 2 son total de voix pour redescendre à 3,2 millions de voix et repasse sous la barre des 10% des SE en arrivant derrière Mélenchon. On le voit le score du candidat du centre, même s’il s’agit d’une même personne, est d’une volatilité extrême, capable d’effets « yoyo » plus que considérables en dix années.  

De fait la vraie difficulté à laquelle se heurte un candidat centriste, en France, est celle du fameux « vote utile ». Le vote centriste est considéré comme synonyme d’éparpillement du bulletin de vote. Sauf les rares fois (comme en 1974) où le candidat situé au centre parvient à apparaître comme crédible face aux représentants des deux grands blocs politiques. Giscard était certes situé au centre de l’arène politique en 1974 mais tout est relatif puisqu’en l’espèce il a pu compter sur  le soutien de Chirac, dissident de l’UDR, alors et que Chaban, candidat « officiel » des gaullistes, était plutôt considéré comme un « gaulliste progressiste et libéral » au vu de son bilan à Matignon de 1969 à 1972.

Il est manifeste que l’électorat centriste n’est pas homogène et qu’il ne fonctionne pas comme un bloc insécable. Au second tour, les modèles de report de voix montrent, comme en 2007 par exemple, que les électeurs Bayrou ont voté majoritairement Sarkozy (contrairement à 2012 d’ailleurs) et que le reste de l’électorat Bayrou, en 2007, s’est réparti soit dans l’abstention (ou le vote blanc) soit sur Ségolène Royal. En 2012 en revanche, ce même électorat Bayrou (moitié moins nombreux en pourcentage : 9,13% des suffrages exprimés) s’est majoritairement reporté sur François Hollande, du fait des déclarations de Bayrou lui-même mais aussi du fait du glissement très à droite de Sarkozy entre les deux tours de la présidentielle de 2012.

Quels avantages ce phénomène peut-il représenter pour ceux qui à droite ou à gauche courtisent le centre ?

La grande « fluidité » de l’électorat centriste le rend en effet disponible pour tous les discours séducteurs. Il peut sembler être une proie facile, prête à se laisser entrainer dans toutes les aventures et dans toutes les alliances possibles. Mais, dans les faits, le centre penche majoritairement vers la droite.Dans l’histoire politique contemporaine on a vu néanmoins les élus centristes s’allier, nationalement, avec des socialistes, des radicaux et des indépendants. Ce fut le cas de tous les gouvernement dits de « Troisième Force » sous la IVème République, de 1946 à 1958.

Au plan local des alliances de ce type ont fonctionné jusqu’aux municipales de 1977 pour certaines grandes villes, même si une des conséquences du Programme Commun d’Union de la Gauche a été de mettre fin à ces coalitions de « Troisième Force » (à Nantes en particulier en 1977 cette rupture fut sanglante, mais à Marseille, sous Gaston Defferre elle perdura après 1977 puisque Jean-Claude Gaudin fut un jeune conseiller municipal de la cité phocéenne, allié au grand patron du PS marseillais, à cette époque).

Beaucoup plus récemment à Lille, en 2008, Martine Aubry a réalisé une alliance Rose-Vert-Orange entre le PS, EELV et le MODEM (le MODEM a rejoint la droite lilloise en 2014) qui a vu ainsi le parti centriste retrouver, avec la maire socialiste, une pratique très « IVème République ».

Quels autres facteurs permettent d'expliquer le décalage entre le poids électoral concret du centre et l'influence dont il bénéficie dans le jeu politique français ?

Toute force d’appoint (ou envisagée comme telle) dispose d’un poids qui est disproportionné par rapport à son nombre d’élus ou par rapport au score qu’obtiennent ses leaders dans une élection. C’est le propre de « l’utilité marginale ». Dans un système représentatif à la proportionnelle intégrale (ce qui n’est pas le cas en France) on voit même de toutes petites formations politiques avec 2 ou 3 élus faire ou défaire la majorité dans telle ou telle assemblée s’il n’y a pas d’effet de seuil dans la représentation et dans le calcul de l’attribution des sièges.

Le cas le plus caricatural est la situation à la Knesset en Israël où le moindre micro-parti religieux par exemple, avec 3 députés, tient sous la menace de sa démission de la coalition majoritaire, les partis les plus importants, bloquant ainsi toute évolution politique. Sous la IVème République celui qui avait parfaitement compris les avantages qu’il pouvait retirer de ce fonctionnement fut, incontestablement, un nommé François Mitterrand, l’un des dirigeants de l’UDSR, petite formation « charnière », dont l’apport et l’appoint étaient indispensables à tout nouveau gouvernement pour obtenir l’investiture de l’Assemblée nationale… Ce qui lui valut surtout d’être ainsi 11 fois ministres entre 1946 et 1958…

A quelles conditions le centre pourrait-il devenir une force politique capable d'exister par elle-même ?

Aux conditions évoquées plus haut. La première d’entre elle réside dans la dépression massive d’un des grands partis politiques structurant traditionnellement la droite ou la gauche. En 1969, la SFIO s’effondre (candidature Defferre : tout juste 5,01% des voix, soit à peine plus de 1,1 million de suffrages exprimés), le candidat centriste Alain Poher obtient 5,2 millions de voix (23,31% des SE) et se qualifie pour le second tour. A contrario, en 1974, le candidat gaulliste « officiel » Jacques Chaban-Delmas s’effondre au premier tour et dépasse tout juste les 15% des SE, c’est le candidat « centriste », Valéry Giscard d’Estaing (allié à Jean Lecanuet et aux Radicaux-valoisiens de Jean-Jacques Servan-Schreiber) qui fait le double du score du gaulliste (représentant plutôt la droite républicaine) en obtenant 32,60% des suffrages exprimés au premier tour.

On le voit clairement : le centre existe politiquement par défaut des autres. Ou si on veut le dire autrement : en phagocytant le candidat de droite (le plus souvent) ou celui de gauche (plus rarement).  Ce fut néanmoins le cas en 2007 où une part non négligeable de l’électorat socialiste préféra voter pour François Bayrou plutôt que pour Ségolène Royal qui ne faisait pas du tout l’unanimité sur sa candidature, c’est le moins que l’on puisse dire… Résultat : Bayrou arriva au-dessus des 18% des SE.

La seconde condition pour que le centre existe c’est qu’il puisse s’incarner dans un leader fédérateur et consensuel. François Bayrou a sans doute manqué l’occasion de se situer sur ce créneau en 2007… Edouard Balladur a voulu le faire en 1995 mais il est apparu très vite plus comme un conservateur immobile que comme un centriste rassembleur. Finalement c’est plutôt Jacques Chirac avec « ses pommes et sa fracture sociale » qui a occupé le créneau au premier tour de 1995, dépassant ainsi son rival de droite, Edouard Balladur.

En 2017, celui qui parviendra à apparaître comme un sage, modéré, équilibré, mais également réformateur et plutôt libéral dans les idées et dans ce qui rapporte aux mœurs aura toutes les chances de capter les voix du centre. Surtout si une frange du PS durcit son discours et glisse vers la gauche avec une candidature plutôt « old style » (qui ne serait donc ni Hollande, ni Valls) laissant orpheline une autre partie de l’électorat socialiste qui trouverait, dans les bras d’un centriste charismatique, de quoi la consoler…

Propos recueillis par Sarah Pinard

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