"Le 21e siècle m’a tué" : autopsie d’une gauche en mal d’électeurs, d’idées et même d’idéal | Atlantico.fr
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La gauche est en manque d'idéal.
La gauche est en manque d'idéal.
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"Le 21e siècle m’a tué" : autopsie d’une gauche en mal d’électeurs, d’idées et même d’idéal

La gauche française est à la peine : la "charte des socialistes pour le progrès humain" sur laquelle les militants se sont prononcés mercredi 3 décembre ne comporte aucune grande nouveauté, et un sondage CSA pour Le Figaro montre que si les législatives avaient lieu aujourd'hui, la droite l'emporterait par 500 sièges sur 577.

  Philippe  Corcuff

Philippe Corcuff

Philippe Corcuff est maître de conférences de science politique à l’IEP de Lyon. Co-fondateur de l’Université Populaire de Lyon et de l’Université Critique et Citoyenne de Nîmes, c’est un militant altermondialiste engagé à gauche qui tient un blog sur Mediapart. Il a notamment publié Où est passée la critique sociale ? (La Découverte, 2012), La gauche est-elle en état de mort cérébrale ? (Textuel, 2012) et Polars, philosophie et critique sociale (Textuel, 2013).

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Olivier  Dartigolles

Olivier Dartigolles

Olivier Dartigolles est le porte-parole du Parti communiste français, et conseiller municipal de Pau.

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Virginie Martin

Virginie Martin

Virginie Martin est une professeure-chercheure à Kedge Business School et politologue française. Elle est présidente du Think Tank Different, laboratoire politique créé en 2012, et est l'auteur de Ce monde qui nous échappe : pour un universalisme des différences paru en 2015 aux éditions de l'Aube.

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Gil  Mihaely

Gil Mihaely

Gil Mihaely est historien et journaliste. Il est actuellement éditeur et directeur de Causeur.

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  • Selon un sondage CSA pour Le Figaro, la gauche serait écrasée par la droite si les élections législatives avaient lieu aujourd'hui, avec respectivement 56 à 66 sièges, contre 485 à 505.
  • Au fil des années, et faute de moyens, l'égalité sociétale est venue remplacer l'égalité sociale au rang d'idéal premier de la gauche, comme en témoigne la loi sur le mariage pour tous.
  • Induits en erreur par les recommandations du Think-tank Terra Nova, les représentants socialistes se sont détournée de leur base populaire, qui faisait pourtant leur force.
  • La plupart des idéaux originellement estampillés "de gauche" ont été adoptés par l'ensemble des formations politiques, laissant les socialistes en mal d'idées nouvelles et "exclusives".
  • La politique économique actuellement menée par le gouvernement a achevé de faire sortir la gauche au pouvoir de son système de valeurs traditionnel. Un glissement qui avait été entamé sous le gouvernement de Pierre Mauroy, puis celui de Lionel Jospin.

 

Un déclin qui trouve son illustration dans de nombreux exemples récents

- La charte du PS soumise au vote des militants mercredi 3 décembre, révélatrice de la déformation de l’identité de la gauche réformatrice

Gil Mihaely : Le nouveau projet de charte du PS fait penser à un catalogue d’expo d’art contemporain : beaucoup de mots à la mode qui font des phrases et des paragraphes donnant l’impression d’avoir été rédigés par un logiciel… Mais l’important est ailleurs : à force de vouloir donner la parole à tout le monde et surtout aux militants, à force de pousser la démocratie à l’intérieur du parti comme une valeur en soi, voire comme un marqueur de gauche, on se retrouve avec un texte intellectuellement insipide. Mais l’exercice est aussi sans importance que vide de sens car ce document n’a aucune valeur et n’engage personne. Seul et unique renseignement à en tirer : le PS se trouve dans une impasse intellectuelle. La dimension universaliste de la gauche a un besoin urgent de trouver un équilibre particulariste, une incarnation concrète. Jean Jaurès militait pour des valeurs universelles à une époque où l’identité de son Tarn natal ainsi que de la France étaient fortes et évidentes, et la religion présente même chez ceux qui l’avaient rejetée violement. Aujourd’hui nos défis sont d’un autre ordre.   

- Un peuple de gauche en mouvance, que ses représentants politiques n'ont pas su capter

>> Voir également Que reste-t-il de la majorité politique sur laquelle Terra Nova invitait la gauche à s'appuyer ?

Gil Mihaely : La classe moyenne n’a jamais été aussi importante en France – en 1968 il s’agissait d’un tiers de la société, aujourd’hui c’est presque le double – mais justement il devient de plus en plus difficile d’assurer à la prochaine génération le même statut… De plus en plus de diplômés se battent, vu notre croissance, pour un nombre insuffisant de places. Ceux qui ont les moyens – réseaux, fortune etc. – de placer leurs enfants s’en sortent, mais les autres doivent se battre durement pour profiter de la méritocratie française. A ceux-là il faut ajouter les "superflus",  c'est-à-dire ceux qui habitent dans des régions sans emplois et sans espoir d’emplois, loin des centres économiques et culturels. Cet ensemble imposant pourrait très bien constituer une base pour la gauche pourvu que celle-ci trouve une façon de lui parler, de s’adresser à ses besoins. Ce qu'elle ne fait pas. La gauche en paie le prix fort, justement parce qu'elle était présente et dominante dans ces milieux.

- Un idéal d'égalité sociale transformé, faute de moyens, en idéal d'égalité sociétale

Gil Mihaely : Tout d’abord il faut se mettre d’accord sur l’objet, la "gauche". Il s’agit à la fois d’un corpus idéologique, d’un camp politique et d’une culture politique voire d’une identité. En même temps, les idées de la Gauche classique n'en finissent pas de gagner, c'est-à-dire de devenir des évidences partagées par tout le monde, à commencer par ceux qui se disent de droite. Cela a commencé avec la République et la Démocratie, pour continuer avec l’Etat social et l’Etat providence, la place prépondérante de l’égalité dans la culture politique française et le poids du droit-de-l’hommisme dans la politique étrangère. Même ce qu’on appelle l'idéal sociétal a été largement intégré par tout le monde, il suffit de lire le Suicide français d’Eric Zemmour pour trouver la liste. Et même au sein du FN on ne trouve pas de véritable front "anti loi Taubira", sans parler des positions d’Alain Juppé et de Bruno Le Maire. Si l’affiliation fait encore un peu débat, pour le reste, c’est plié ! Pour ainsi dire, le dilemme de la Gauche, c'est que ses idées avancent tellement qu’elles cessent d’être estampillées "de Gauche".

- Le rapprochement de la gauche avec les représentants patronaux, demi-aveux que le compromis social n'est plus au coeur de la pratique politique de la gauche

Philippe Corcuff : Le compromis social, valeurs structurante de la gauche, n’est plus porté car on accepte de le réduire et de le mettre en cause du fait de l’importance croissante du marché. A partir de 1983, avec le mouvement Mitterrand-Mauroy, ce qui était présenté comme une parenthèse conjoncturelle n’a jamais vraiment été refermée. Finalement quand la gauche revient au pouvoir avec Jospin, elle continue dans cette voie, mais avec il est vrai un élément de mesure sociale illustré par les 35 heures. L’arrivée de Hollande, mais surtout de Valls va en revanche beaucoup plus loin dans l’abandon de la question sociale et du rapprochement avec des milieux patronaux. Or la gauche était censée représenter la gauche, c’est donc une transformation en rupture avec la définition même de la gauche réformiste.

En 1989, l’effondrement du mur de Berlin retire la grande référence du pôle communiste. Il y a donc depuis ce temps-là une problématique centrée autour de la redéfinition de la gauche, essoufflée, ne correspondant plus aux idéaux de gauche. C’est également une des causes de la baisse de l’électorat populaire (ouvriers et employés qui représentent plus de 50% de la population), et qui se caractérise aujourd’hui fortement par une abstention voire le fait de ne pas s’inscrire sur les listes électorales. 

Une gauche qui n'a pas su s'adapter aux évolutions de ce monde, et qui manque d'une boîte à outil "de gauche"

- Le reniement des thèmes porteurs chez les électeurs de gauche, qui traduit une méconnaissance de leurs doutes et aspirations

>>Lire également : Gauche recherche peuple désespérément mais de Mélenchon à Besancenot en passant par les Verts, ne risque pas de le trouver

Gil Mihaely : Le problème est que la Gauche a abandonné – au moins dans l’imaginaire des gens – l’identité nationale, la nation et donc l’Etat car seul l’Etat nation est digne de ce nom dans le monde dans lequel on vit aujourd’hui. Même sur l’écologie, sujet qui soi-disant "ignore les frontières" les seuls à pouvoir agir demain ou dans dix ans sont les gouvernements des Etats nations, les mêmes d’ailleurs qui ont sauvé les banques et empêché, il y a 6 ans, un 1929 bis… Ce même constat s’applique aussi à l’immigration, l’industrialisation et aux autres questions à l’ordre du jour. Pour le moment et pour les décennies à venir, la question de la nation, des frontières et de l’Etat nation – quitte à coopérer étroitement avec d’autres ensuite – sont au cœur de nos multiples problématiques. L’avenir de la gauche française dépend de sa capacité de s’en rendre compte et à y apporter ses réponses.

En même temps, il faut dire que la Gauche semble rater le rendez-vous politique et idéologique d’aujourd’hui : les questions autour de la nation et l’identité. Il faut se positionner sur la possibilité d’une légitimité politique et d’une souveraineté détachées du corps politique qu’on appelle "Nation". Là-dessus, la droite – par défaut plus que par dessein – devance la gauche mais cela pourrait très bien changer.

- Une métamorphose culturelle de la société incomprise, et un discours inadapté

Philippe Corcuff : La gauche n’a pas su se saisir des nouvelles dimensions de la réalité en lien avec la question sociale comme l’individualisation, à une époque où la lutte individuelle est de plus en plus valorisée dans la société. La gauche social-libérale ou radicale ne sait pas parler en termes individuels, elle ne sait que capter les ensembles et se trouve donc déconnectée de cet électorat en métamorphose. Egalement, elle n’a pas su s’adapter avec les nouvelles formes de questions sociales qui se retrouvent aujourd’hui davantage dans la lutte contre la précarisation plutôt que dans la lutte des classes. Elle n’est donc pas identifiable comme portant quelque chose de souhaitable, ni incarnant une alternative crédible.

- Le CICE illustre l'incapacité de la gauche à s'adapter au contexte économique actuel

>> Lire également l'article sur les propos d'Emmanuel Macron : Pourquoi "l'échec" du Pacte de Responsabilité était prévisible (et ça fait longtemps qu'Atlantico l'explique)

Olivier Dartigolles : Aucun gouvernement de la Vème république n’est allé aussi loin en termes de compétitivité des entreprises. D’ailleurs, les 41 milliards d’euros du Pacte de compétitivité sont prélevés sur les familles et les ménages par l’augmentation de la TVA, mais également en prenant dans les dotations aux collectivités territoriales. Cette semaine, le PCF interpelle les préfets à l’échelle  du département en leur posant deux questions : quelles sommes ont été versées au titre du CICE, et quelles sont les principales entreprises qui en bénéficient ? Car ce que l’on observe déjà, c’est que les petites entreprises et les artisans subissent d’énormes difficultés sans bénéficier de l’aide de l’Etat pour un grand nombre d’entre-eux (le chiffre sera déterminé en fonction du résultat de notre opération), et les problèmes de pouvoir d’achat, le chômage de masse diminue la demande, alors que les grandes entreprises bénéficient du CICE en se versant des dividendes qui atteignent des niveaux historiques. A qui, dans ce contexte, le CICE profite-t-il vraiment ? Ce que nous demandons, c’est qu’un moratoire remette tout à plat. Il peut bien entendu y avoir des aides aux entreprises, mais c’est à condition que les contreparties soient vraiment cadrées en termes d’emplois, d’investissement, d’innovation. Même le ministre de l’économie a déclaré récemment que le Pacte de responsabilité était en échec. Il faut donc remettre tout à plat. La croissance anémiée, une courbe de chômage toujours plus haute, des déficits toujours plus élevés, tous ces indicateurs illustrent bien l’échec du gouvernement qui ne sait plus sur quel pied danser. Ce qui est plus grave, c’est que cela illustre également un manque d’idées neuves, d’imagination. Les mesures d’exonération de charges patronales sont des idées qui datent de 1993, avec le gouvernement Balladur. Dans ce gouvernement, il y avait Bayrou et Fillon. Cette politique est une trappe à bas salaire, et elle ne produit aucun emploi : c’est une politique crépusculaire.

Une succession de situations nouvelles qui ont bousculé les valeurs et les fondements de la gauche

- Une réalité économique qui parasite la mise en place d'une politique de réduction des inégalités sociales

Virginie Martin : L’idéal socialiste, qui consiste à corriger les inégalités sociales par exemple, se heurte aujourd’hui à des réalités économiques : moindre croissance, moindre richesse, concurrence exacerbée, innovation très faible… Le logiciel de la gauche doit donc s’adapter, et par définition il déçoit car il ne peut pas corriger ces inégalités. Cela porte atteinte à la gauche, car celle qui est au pouvoir n’est pas une gauche de révolution mais une gauche réformiste. Réformer avec de l’argent pendant les trente glorieuses ne s’apparente pas à réformer sans argent aujourd’hui ! Forcément, nous avons la sensation que le logiciel de François Hollande est un logiciel droitier, or c’est un logiciel de gauche, non réformiste, mais sans argent.

Philippe Corcuff : La gauche au sens large s’est constituée au cours du XIXème siècle avec pour socle fondateur la question sociale. Plus tard, cette problématique s’est vue diviser en deux projets : celle de la gauche réformiste, qui tentait d’apporter une réponse de l’intérieur, et celle qui devait apporter une réponse plus radicale, révolutionnaire, avec pour dessein de transformer le capitalisme. En 1983 le tournant de la rigueur, social-libéral, qui peut se définir par le fait d’abandonner le compromis social à l’intérieur du capitalisme, promu par les sociaux-démocrates, devait bénéficier davantage aux salariés.

- Le lent renoncement aux promesses d’une URSS déchue, et une synthèse entre économie de marché et socialisme en panne sèche d’innovation

Gil Mihaely : Si les idées de la Gauche ont plutôt triomphé dans plusieurs domaines et notamment le social et la politique – même l’UMP a fini par accepter les primaires – pour ce qui concerne l’économie, elle a été plutôt à la traine. Les années Mitterrand suivies de la chute de l’URSS ont poussé la formation principale de la Gauche française à abandonner son ADN : le rejet de l’économie de marché et le renoncement à la Révolution comme moyen légitime pour une rupture avec la société "bourgeoise". Je dis bien la gauche française car ailleurs une social-démocratie s’est forgée dans un environnement politique où, contrairement au cas français, une alliance avec les Communistes n’a pas été nécessaire. Le grand jeu de dupes PS-PC des années 1970, suivi du désastre de 1981-1983 couronné par le demi-tour du gouvernement Fabius, ont empêché la gauche française d’évoluer solidement et graduellement et élaborer des idées adaptées dans le domaine économique. Ce qui se passe depuis 2012 n’est qu’une farce, une caricature. Un président qui croit à une reprise rapide et naturelle – car chaque crise prend fin à un moment… –  démantèle les dispositifs mis en place par son prédécesseur. La raison ? ça sent trop le sarkozysme… ensuite, il les remplace par la même chose en moins bien et moins efficace. Si au moins il optait pour une alternative radicalement différente ! L’ironie est que, grâce à l’affaiblissement de l’euro (ou plutôt la montée du dollar) et la baisse du prix du pétrole, l’économie française pourrait montrer quelques signes encourageants que le gouvernement va bien évidement attribuer à son CICE et autres contrats aidés…

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