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Les banques allemandes seraient à l'abri de tout risque ? Pas si simple...
Les banques allemandes seraient à l'abri de tout risque ? Pas si simple...
©Reuters

Chuuuuuuut

Largement aussi inquiétant que l’Espagne ou le Portugal : pourquoi vous devriez vous intéresser aux bad banks allemandes

Alors que les banques espagnoles et portugaises sont pointées du doigt, la zone euro a renforcé son dispositif d'union en acceptant une recapitalisation directe des établissements en difficulté. Mais les banques allemandes, plutôt régionales, passent entre les mailles du filet de cette supervision européenne, bien qu'elles ne le mériteraient pas.

Pascal Ordonneau

Pascal Ordonneau

Pascal Ordonneau est l'ancien patron du marketing chez Citibank, ancien Directeur général des groupes Crédit Lyonnais et HSBC.

Il a notamment publié La désillusion, abécédaire décalé et critique de la banque et de la finance, paru aux éditions Jacques Flament en 2011.  Il publie également "Au pays de l'eau et des dieux"

Il tient également un blog évoquant les questions économiques et financières.

 

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On se demande parfois si les Allemands sont très passionnés par la monnaie et les banques ! On devrait aussi se demander pourquoi tant de commentateurs qui se montrent passionnés par les performances de l’Allemagne en déduisent la haute qualité de ses rouages bancaires. Cela conduirait à se demander pourquoi en novembre 2011, l'agence Moody's a dégradé la note de dix banques publiques régionales allemandes (Landesbanken) ! Finalement on ne se demanderait pas, on comprendrait, pourquoi le brillant Président de la Bundesbank, celui qui donne des leçons à toute l’Europe, ne tient pas du tout à ce que les Landesbanken et les autres banques du secteur public, qui représentent plus des deux-tiers du marché bancaire allemand, soient placées sous la supervision de la BCE.

Tant de banques publiques ?

Pourtant l’Allemagne de l’Est et son système bancaire n’existent plus depuis longtemps ! A l’Ouest, depuis bien longtemps, le système bancaire allemand, ce pilier du fameux modèle rhénan, la banque et le crédit ne sont pas laissés entre les mains de capitalistes aux mains avides animés par la cupidité des bonus et des rémunérations monstrueuses comme en Angleterre et aux États-Unis. Le secteur public et collectif ou mutuel le domine. Ceci explique que les grandes banques allemandes privées soient petites comparées aux grandes banques mondiales. Une seule banque Allemande, la Deutsche Bank, se classe parmi premières banques mondiales et elle est presque en queue de classement…

En fait, le système bancaire allemand, outre les banques publiques dites "Landesbanken" et quelques banques privées, est composé de dizaines de caisses d’épargne et de caisses de crédit mutuel. Tout un ensemble que les Allemands révèrent : la banque à taille humaine qui permettait à la ménagère allemande et à la veuve de Düsseldorf de tirer un peu de crédit et de placer un peu d’argent. En raison de l’ensemble de ces institutions locales ou sub-fédérales et de toutes ces banques publiques, la Banque Allemande est probablement celle qui est le plus directement sous l’influence et la pression du local et du politique en Europe.

La règle des trois piliers

La rhétorique est toujours utile lorsqu’on veut expliquer un système inexplicable. Les Français ont longtemps été très fort pour expliquer que le Plan à la Française répondait à un modèle strictement français. On ne parlera pas de la logique de la fameuse « exception culturelle française ». Les Allemands, lorsqu’ils parlent de leur système bancaire, expliquent qu’il marche bien et qu’il est stable parce qu’il repose sur trois piliers.
Ce sont nommément : l’ensemble constitué par les banques publiques ou banques de Länder (Landesbank), celui constitué par les Caisses d’épargne (qui sont avec les Länder propriétaires des banques publiques), et celui, congru, formé des banques privées.

Le plus simple est de commencer par ce dernier. Trois grandes banques en constituaient l’ossature. Deutsche Bank, Commerz Bank et Dresdner Bank. La première est celle qui émerge parmi les premières banques mondiales, la seconde est entre les mains du Groupe d’assurance Allianz, et la troisième filiale de Commerz est quasiment nationalisée. Quant à la Commerz Bank, ses déconvenues lors de la crise de 2008 et les risques de faillite qui l’ont marquée, on conduit les pouvoirs publics allemands à en prendre un quasi-contrôle. Le secteur privé représente entre 28 et 32% du marché allemand, plutôt concentré sur les grandes entreprises. Leurs faibles parts du marché des particuliers (moins de 20%) avaient même conduit la Deutsche Bank à envisager la vente de son réseau domestique pour se concentrer sur la Banque d’investissement et de financement (banque d’affaires).

Les Caisses d’épargne et les crédits mutuels, sont des organismes très nombreux, très éclatés et aux vocations souvent limitées à une zone géographique ou à une ville. Autonomes et jalouses de leurs prérogatives, dirigées localement avec des interférences lourdes des autorités locales, leur multiplicité, le refus des regroupements ont eu pour résultat une gestion coûteuse, des performances techniques limitées et des prix de services plus élevés que la moyenne européenne.

Elles sont rejointes en ce sens par les Banques de Länder qui détiennent 20% du marché bancaire. Ces banques, comme d’ailleurs les caisses d’épargne et les caisses de Crédit mutuel, sont l’objet de garanties implicites, on verra plus loin dans quelle mesure, des États qui en sont actionnaires.

Un marché sous contrôle

La Commission européenne qui ferraille depuis longtemps au nom de l’égalité concurrentielle sur les marchés bancaires et financiers a obtenu que les garanties formelles données par les États fédérés soient supprimés à compter de 2005. Les établissements publics ou semi-publics bénéficient d’une sorte d’immunité à l’encontre des tentatives de banalisation de leurs statuts : ils sont en général mentionnés dans les textes fondamentaux, à valeur constitutionnelle, des Länder.

Il en résulte que le marché bancaire allemand est loin d’être ouvert à la concurrence. En témoignent la faible part du secteur privé et la présence très confidentielle des banques étrangères.

Cette situation tient tout aussi bien à la mauvaise volonté des politiques qui renâclent à se séparer d’une sphère d’influence dans l’économie de leurs "zones" et à un système de pouvoir économique bien rodé qui a de puissantes vertus protectionnistes : le soi-disant capitalisme rhénan. De fait, à la différence du système français de concurrence qui se traduit par une multibancarisation et à une forme d’indépendance de l’entreprise par rapport à ses banques, le système allemand prédominant du "Hausbank" conduit à une relation étroite entre l’entreprise et une seule banque. La banque qui, au surplus a des connections locales, politiques, syndicales traite de toutes les opérations de l’entreprise et de l’entrepreneur. Ce système a été longtemps vanté pour sa capacité à soutenir les entreprises, à travailler avec elles dans le long terme et à éviter que les à-coups de la conjoncture leurs soient préjudiciables.

De crises en crises

Bel ordonnancement qui fit, comme d’habitude, vibrer les âmes françaises promptes à condamner en France ce qui ne vient pas de l’étranger (et surtout de l’Allemagne). Les socialistes ont rêvé de ce modèle qui voit harmonieusement s’associer le capital, la finance et le travail pour le bien de tous. La droite française a rêvé de cet univers où le capital et l’entrepreneur étaient respectés par des syndicats et des pouvoirs publics enfin responsables….

Sauf que le système bancaire allemand, qu’il soit public ou privé, est probablement le plus inefficace, le plus fragile et surtout le plus dépendant de la puissance publique de tous les systèmes européens, même le britannique. Il a été secoué par des crises gravissimes, mettant en cause les plus importantes banques publiques et privées.

Ainsi en 2000, le choc de pertes sur les produits dérivés faisait passer la capitalisation boursière de la Commerzbank de 24 milliards à 3 milliards d’euros ! Rien en comparaison des pertes de Hypo Real Bank en 2008, qui conduisit à un plan d’urgence de près de 50 milliards d’euros. La même Hypo Real dont la comptabilité s’était montrée sujette à discussion, "découvrait" en 2011, une erreur de 55 milliards d’euros !

La crise de 2008 a fait des ravages : les pouvoirs publics allemands ont été contraints de sortir de leur poche plus de 250 milliards de dollars de garanties ou d’apports en capital. Ils ont multiplié les structures de defeasance (une opération financière permettant de faire sortir du bilan des actifs pour les transférer vers une structure extérieure, ndlr), les bad banks, les programmes de liquidation d’actifs, les uns succédant parfois aux autres. Le résultat s’est montré si compliqué qu’il fallut une intervention de l’organisme européen de statistique pour que les engagements de l’Etat fussent clairement comptabilisés.

Quant à la recapitalisation des banques allemandes, à commencer par les banques publiques, elle a fait l’objet de débats furibonds de la part des professionnels locaux à l’encontre de l’Autorité bancaire européenne. Les stress–tests de 2011 montraient un besoin en capitaux propres de 13 milliards d’euros contre… 5 milliards annoncés, sachant que la Commerzbank, passait de 2,9 milliards à 5,3. Dire que les banquiers allemands ne sont pas à l’aise avec les chiffres ne serait pas politiquement correct ?

La perte des garanties publiques est maintenant inscrite dans le droit communautaire. La dégradation des notations des banques publiques en est la directe conséquence. Le système bancaire allemand public est confronté à une nécessaire restructuration d’ensemble.

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