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Le pape François a lancé, ce mardi 8 décembre le jubilé de la Miséricorde.
Le pape François a lancé, ce mardi 8 décembre le jubilé de la Miséricorde.
©Reuters

Miséricorde... quésaco ?

Lancement du Jubilé de la miséricorde : l’ambition risquée d’ouverture du pape François

50 ans jour pour jour après le Concile Vatican II, le pape François a lancé, mardi 8 décembre le jubilé de la Miséricorde. Aussi appelée Année Sainte, elle est dite extraordinaire, car elle se tiendra en-dehors des échéances habituelle de 25 ans. L'évêque de Rome espère, en un an, partager et faire vivre plus largement l'expérience de la miséricorde. Une notion, bien plus compliquée que celle souvent retenue.

Christophe Dickès

Christophe Dickès

Historien et journaliste, spécialiste du catholicisme, Christophe Dickès a dirigé le Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la politique étrangère et à la papauté (L’Héritage de Benoît XVI, Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde). Il est enfin le fondateur de la radio web Storiavoce consacrée uniquement à l’histoire et à son enseignement.

 

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Atlantico : Le Pape François a ouvert hier la Porte sainte ouvrant ainsi l’année jubilaire. Que signifie ce geste et est-ce courant dans l’histoire de l’Eglise d’organiser des jubilés extraordinaires ? 

Christophe Dickès : Le jubilé est une pratique tout à fait traditionnelle dans l’histoire de l’Eglise. Le premier jubilé a été décidé par le pape Boniface VIII en 1300. Il s’agissait à l’époque d’une attente populaire visant à commémorer la naissance du Christ. Mais Boniface VIII était un juriste. Il a donc pris sa décision après avoir consulté les cardinaux et les spécialistes en droit. La pratique du jubilé est en fait une tradition juive que s’est appropriée l’Eglise. Mais Boniface VIII organise aussi ce jubilé afin d’affirmer l’autorité romaine face au roi de France, Philippe le Bel. Le jubilé était donc l’expression ou l’affirmation de la romanité. Pour Boniface VIII, il devait être célébré tous les cent ans.

Avec le temps, le jubilé sera organisé tous les 25 ans. Au XIXe siècle, les circonstances politiques empêchent sa célébration à l’exception de 1825. En 1933, anniversaire de la mort et de la résurrection du Christ, le pape Pie XI innove en décrétant un jubilé extraordinaire. Ce que fera aussi Jean-Paul II en 1983. Le pape François est donc le troisième pape à décider d’un jubilé extraordinaire. Mais il le fait non pas sur le fondement d’une date anniversaire mais d’une thématique qui lui est chère : la miséricorde. Cela constitue, sur ce point, une démarche inédite.

En quoi consiste précisément un jubilé ?

Pendant l’année jubilaire appelée également année sainte, les pèlerins qui vont à Rome doivent passer par les portes saintes des quatre basiliques majeures (Saint-Pierre, Saint Jean-de-Latran, Saint-Paul-Hors-Les-Murs et Sainte-Marie-Majeure) afin d’obtenir ce que l’on appelle une indulgence plénière, c’est-à-dire la rémission et le pardon des fautes que le pécheur se doit d’expier au purgatoire. Le pape, qui a une grande dévotion à l’égard de la Vierge Marie a souhaité que ce jubilé commence le jour de la fête de l’Immaculée conception, un dogme disant que Marie est venue au monde sans la tâche du péché originel. Symboliquement, le jubilé débute au moment où le pape ouvre lui-même la porte sainte de la Basilique Saint-Pierre de Rome. Ce geste a été accompli pour la première fois en 1500.

Néanmoins, il faut souligner que le pape a poussé les portes de la cathédrale de Bangui, en République centrafricaine, le 29 novembre dernier. Il s’agissait d’un geste symbolique fort au regard des tensions ethniques et religieuses du pays.  C’est là la deuxième innovation du pape François : permettre aux cathédrales du monde entier d’accueillir les pèlerins empêchés de se déplacer. Rome n’est donc plus le centre de l’année jubilaire. Chaque catholique peut bénéficier de l’indulgence en passant par la porte sainte de sa cathédrale. Cela entre, on le sait, dans la volonté de François de "déromaniser" l’Eglise et de donner aux évêques une place plus importante.

La miséricorde est une notion chère aux derniers Papes, Jean-Paul II avait notamment crée un dimanche de la miséricorde, le pape François a placé son pontificat sous la devise "Miserando taque eligendo" (Par miséricorde et par élection). Il s’agit en outre d’un terme qui revient souvent dans les différents écrits du souverain pontife. Pour autant il est difficilement compréhensible et parfois difficile d’accès. Qu’est-ce-que la miséricorde ? 

Je vois que vos recherches ont été sérieuses... Dans le catéchisme de l’Eglise catholique, la miséricorde est citée un peu plus de soixante-dix fois sur un total de presque 3 000 paragraphes (éd. française). Le premier paragraphe à utiliser le terme est le 211e : "Dieu révèle qu’Il est " riche en miséricorde " (Ep 2, 4) en allant jusqu’à donner son propre Fils." La miséricorde est donc associée ici au mystère du Dieu qui se fait homme pour sauver les hommes et les libérer du péché.

La définition de la miséricorde de saint Augustin est "la compassion que notre cœur éprouve en face de la misère d’autrui." Ce qui suscite la miséricorde est donc le mal qui détruit et accable. Quel est ce mal ? Le pape François nous l’a expliqué hier en prononçant les mots suivants : "Il y a toujours la tentation de la désobéissance qui s’exprime dans le fait de vouloir envisager notre vie indépendamment de la volonté de Dieu."

Pour cette raison, la miséricorde est associée à la justice et à la faute réparée (§ 1781 du catéchisme de l’Eglise catholique). Dit autrement, pour recevoir le pardon du prêtre, il faut regretter ses fautes. Sans ce regret, la faute ne peut être pardonnée. Dans l’évangile, c’est l’image de Jésus qui pardonne la femme adultère et lui dit de ne plus pécher. Et dans la théologie catholique, à travers le prêtre, c’est bien Dieu qui pardonne les fautes.

Le Pape François semble vouloir casser la vision janséniste d’un Dieu qui punit et comptabilise les fautes. Cependant, en voulant partager très largement son idée de la miséricorde, n’en arrive-t-il pas à transmettre une vision simpliste et réduite ?

Effectivement. Il parle à la fois du péché, du mal et du diable comme une réalité forte nécessitant, pour y répondre, une conversion, la pratique de la prière et des sacrements, notamment du sacrement de réconciliation (la confession). Mais, par ailleurs, il donne à la conscience une importance relativisant en quelque sorte une lecture dogmatique de la faute et du péché. Ceci est net dans son premier entretien avec le directeur du quotidien italien La Repubblica(Voir ici ).

A cet égard, le dernier jour du synode sur la famille en octobre, le pape s’en est pris aux catholiques de doctrine avec des mots très durs. Certes, il le dit lui-même, les lois, les commandements de Dieu, les formules "sont nécessaires"  mais il estime que la miséricorde est en quelque sorte supérieure. Si bien qu’il donne l’impression de créer un décalage entre miséricorde et justice. Mais la miséricorde fait précisément partie de la doctrine…

Quoi qu’il en soit la miséricorde, comme vous le disiez à propos de sa devise, est bien une des vertus fondamentales du pontificat de François. On lui associera son nom comme on a associé le pape Jean-Paul II à la famille et Benoît XVI à l’enseignement.

Propos recueillis par Cécile Picco

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