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Laïcité, islam, Cologne, FN : le monde des féministes en pleine ébullition
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Guerres sans dentelles

Laïcité, islam, Cologne, FN : le monde des féministes en pleine ébullition

Alors que le milieu féministe est secoué par de vifs débats depuis le début de l'année 2016 et les événements de Cologne, l'attitude et les réactions de certaines figures de proue de ce mouvement font beaucoup parler.

Isabelle Kersimon

Isabelle Kersimon

Isabelle Kersimon est journaliste indépendante. Elle a notamment écrit Islamophobie, la contre-enquête (Ed. Plein Jour, octobre 2014) avec Jean-Christophe Moreau.

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Atlantico : Depuis les viols massifs de la nuit du Nouvel an en Allemagne, de violents débats déchirent le milieu féministe : récemment dans les colonnes de Marianne, Elisabeth Badinter a accusé plusieurs figures de proue du féminisme français d'être dans le "déni" et de mettre "la priorité sur la dénonciation du racisme avant la protection des femmes". Est-ce révélateur d'un réel clivage au sein du féminisme en France ?

Isabelle Kersimon : Au sujet des viols en masse de Cologne et d’autres villes européennes, le clivage a été, je pense, encore plus fort que celui qui a opposé les féministes sur d’autres questions contemporaines qui enflamment le débat et déterminent véritablement la nature et le degré de considération que nos sociétés démocratiques accordent aux femmes, leur place politique dans le sens plein du terme - la prostitution, la PMA, la GPA. Le féminisme est né non pas avec Simone de Beauvoir au XXe siècle, mais pendant la Révolution française, avec Olympe de Gouges, mais aussi Anne Josèphe Théroigne Méricourt, au sujet de laquelle ce cher et misogyne Baudelaire a écrit le quatrain ci-dessous. 

Imaginez Diane en galant équipage,
Parcourant les forêts ou battant les halliers, 
Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage, 
Superbe et défiant les meilleurs cavaliers ! 

Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage, 
Excitant à l'assaut un peuple sans souliers, 
La joue et œil en feu, jouant son personnage, 
Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers ? 

Telle la Sisina ! Mais la douce guerrière 
À l'âme charitable autant que meurtrière ; 
Son courage, affolé de poudre et de tambours, 

Devant les suppliants sait mettre bas les armes, 
Et son cœur, ravagé par la flamme, a toujours, 
Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes.

Comment se répartissent les différents courants du féminisme autour de ce clivage ?

Il existe de nos jours deux grandes tendances : l’une est bourgeoise, contre toute apparence, et est représentée médiatiquement par Clémentine Autain et Caroline de Haas, par Osez le Féminisme et son silence coupable, par le signal pathétique des culottes ensanglantées épinglées sur les grilles de l’Assemblée nationale, tandis que tant de femmes subissent non seulement des jets d’acide, des répudiations, des excisions, des lapidations, des mariages forcés, des crimes d’honneur, aussi et chez nous des tabassages, des viols, des ostracisations. Franchement, pour toutes celles qui passent leur journée dans des "emplois" dégradants que partagent les hommes, pour toutes celles qui subissent le maelstrom d’élever seule un enfant avec 400 euros par mois, que signifie d’exiger de baisser la "taxe tampon" ? Mais cette "exigence politique" vaut aussi pour les hommes, et c’est ce que ne comprennent pas les féministes relativistes, dont le combat se résume à cela et à défendre ce que la gauche émancipatrice historique a toujours combattu : la coercition, la Réaction en tant qu’interdit à être émancipé, en l’occurence de nos jours, le soutien à des Tariq Ramadan et consorts, qui sont des intégristes d’extrême-droite très à l’aise avec notre extrême-droite traditionnelle, à un supposé "féminisme musulman", au "voile islamique" au nom de la défense des "opprimé-e-s". Bref, un féminisme multiculti directement importé des luttes racialistes des États-Unis et de leur dégénérescence en "Osez le clitoris" quand il faudrait "Oser le Liberté, l’Égalité, la Fraternité, la Laïcité en conséquence". Or, l’histoire de France et celle des États-Unis, depuis Lafayette, sont strictement différentes.

L’autre féminisme, jugé réactionnaire, droitiste, voire facho, est, contrairement à ce que clament les premières, l’héritier de nos Mariannes révolutionnaires. Il s’agit du féminisme universaliste et émancipateur. Ce que j’appelle le féminisme bourgeois est incarné par de femmes qui n’ont manifestement aucune idée de la condition "ouvrière" (terme impropre au sens d’une tentative de description de nos jours, je pense), subventionnées qu’elles sont par un État dont les largesses devraient à mon avis s’en tenir à ses prescriptions régaliennes. La Révolution française n’a jamais été subventionnée. Les premières féministes étaient associée aux hommes, qui les ont ostracisées en tant que femmes, et la question n’est pas débattue de nos jours précisément à cause des féministes qui se revendiquent non pas universalistes mais multiculti, et qui continuent de le faire. Dans les années 80, la philosophe se faisait accuser "d'ethnocentrisme" par Jack Lang parce qu'elle combattait l'acceptation de la polygamie et de l'excision alors prônée à gauche au nom du respect de la différence. Elle alertait sur l'installation du communautarisme, "cette idée que tous les rituels culturels ou religieux, y compris les plus intégristes, sont respectables et doivent être respectés". Elle dénonçait le sabotage d'une tradition universaliste portée depuis un siècle par la gauche. Pourquoi ? Hier, "par manque de courage". Aujourd'hui, "par électoralisme". Comment ? Par le déni : "pour avoir la paix, on pense qu'il suffit de nier les problèmes".

Une partie de la gauche préfère manifestement s'en tenir à cette nouvelle conception de la laïcité, opposée aux combats de Mme Badinter, où l'on mélange allègrement origines ethniques et confession, où l'on niche sans barguigner les pires imams, où l'on négocie ses voix dans des mosquées radicales, où le voile sur les femmes ne pose aucun problème, qui lui a si bien réussi. Ce faisant, cette gauche qui ne soutient pas cette pétition abandonne à Marine Le Pen le combat laïque et féministe. On connaît la suite, et on sait ce qu'il en est chez elle.

Qui sont aujourd'hui les figures de proue de ces différents courants, et comment se sont-elles positionnées sur les agressions de Cologne ?

Christine Delphy, figure maîtresse de ce féminisme que je qualifie de bourgeois, a aussi cofondé le Parti des Indigènes de la République. Elle est l’idéologue majeure de ce que les bourgeoises d’extrême-gauche nomment "féminisme intersectionnelle" à renfort de sociologie psychologysante et complètement déconnectée des réalités des femmes en souffrance aujourd’hui en France et dans le monde. Elle est aujourd’hui la patronne du féminisme relativiste qui a produit des "expertes en sociologie" déconnectées des problèmes auxquels les femmes sont confrontées. Comme l’explique Elisabeth Badinter, qui a subi tant d’excommunications dans les années 1980 lorsqu’elle dénonçait par exemple l’excision, ces femmes sont d’abord politiques - mais au sens où je l’entendais en début d’entretien - avant d’être féministes. Et l’islam le plus rétrograde demeure pour elles l’expression de la figure de l’opprimé universel.

Mais ne laissons pas accroire que les féministes n’ont pas réagi. Ce serait une faute déontologique. Inna Shevchenko, figure célèbre des Femen, s’est exprimée : "Si les féministes et les progressistes restent silencieux, les xénophobes écriront leur propre histoire". On peut citer également le communiqué de l’Assemblée des femmes fondée par Yvette Roudy, dans lequel est affirmé un soutien aux femmes agressées et est dénoncé sans équivoque "les dangers de l'idéologie salafiste". Caroline Fourest, Arlette Zylberg, Christine Le Doaré, Valérie Toranian, l'Egyptienne Sérénade Chafik et d’autres personnalités féministes n’ont pas mâché leurs mots. L’écrivain algérien Kamel Daoud a également pris position dans les colonnes du Point. Le féminisme ne concerne en effet pas que les femmes ! Le texte le plus remarquable écrit sur le sujet reste pour moi celui de la sociologue algérienne Marieme Helie Lucas, qui a dénoncé les avancées de l’obscurantisme intégriste et l’aveuglement occidental dans son approche européocentrisme. Un texte que je conseille à tous vos lecteurs de découvrir.

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