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La Première ministre estonienne Kaja Kallas prononce un discours lors d'un débat sur la sécurité de l'Europe suite à l'invasion russe de l'Ukraine, au Parlement européen, le 9 mars 2022.
La Première ministre estonienne Kaja Kallas prononce un discours lors d'un débat sur la sécurité de l'Europe suite à l'invasion russe de l'Ukraine, au Parlement européen, le 9 mars 2022.
©Frederick FLORIN / AFP

Diplomatie

La stratégie de l’apaisement vis-à-vis de la Russie, une illusion dont les Européens de l’Est parlent le mieux ?

Dans une récente interview, la Première ministre estonienne Kaja Kallas a évoqué la façon dont la Russie joue avec les stratégies d'apaisement de certains pays occidentaux pour atteindre ses objectifs. De nombreuses personnalités des pays d'Europe de l'Est préconisent d'adopter la position la plus ferme à l'égard de Vladimir Poutine.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est titulaire d'un doctorat obtenu à Sorbonne Université en collaboration avec l’INSEAD - Campus de Fontainebleau (décembre 2016). Son analyse au sein de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) porte sur la psychologie politique et les acteurs de la politique étrangère de la Chine et des États-Unis en Eurasie. (Twitter : @Mischa_Lambert)

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Atlantico : Dans une interview accordée lors de la conférence sur la sécurité de Munich, la Première ministre estonienne Kaja Kallas a évoqué la façon dont la Russie joue avec les stratégies d'apaisement de certains pays occidentaux pour atteindre ses objectifs. De quelle stratégie parle-t-elle exactement ? Comment certains pays d'Europe de l'Est ou de la région balte en ont-ils historiquement payé le prix ?

Michael Lambert : L'approche de l'Estonie vis-à-vis de la Russie est encore pleine de ressentiment en raison du traumatisme de l'occupation soviétique (jusqu'en 1991), puis par les troupes russes (1992-1994) qui a porté atteinte à l'identité de cette jeune nation Nordique de 1,3 million d'habitants. À ce jour, les Estoniens font encore un amalgame entre URSS et Russie, ce qui entraîne une aversion pour la Russie qui, bien que légataire de l'URSS, est différente dans ses stratégies d'influence,

Dans son discours, Kaja Kallas évoque ainsi le prétexte des opérations Zapad pour envahir des voisins, et mentionne les exercises comme des "préparatifs", tandis que ces opérations sont en réalité orientées vers la défense et l'interopérabilité des forces russes et biélorusses. Dans ce contexte, la Russie informe à l'avance l'Occident du moment, du lieu et du nombre de soldats qui participeront aux événements.

De même, si la Première ministre estonienne mentionne la Crimée, le Donbas et les deux territoires partiellement reconnus que sont l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie, c'est en toute conscience qu'elle pratique ce raccourci. En effet, il est plus pertinent de parler de guerre hybride en Crimée et dans le Donbas (2014-2015), tandis que l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud sont des territoires où la situation s'est dégradée suite au choix de l'Occident de reconnaître le Kosovo (2008). Il est dès lors délicat de parler d'occupation russe en Abkhazie, une region qui souhaite son indépendance sur la base de la Convention de Montevideo et souhaite se distancer de l'influence de Moscou.

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Pour résumer, la politique russe est beaucoup plus complexe que ne souhaite la présenter la première ministre estonienne, avec des alliances épineuses et subtiles, notamment en Arménie, en Biélorussie, en Abkhazie ou encore avec la Chine et l'Inde. Les propos des estoniens doivent donc être analysés à la lumière de la crainte constante d'une intervention russe dans l'est du pays, à Narva, une région russophone que Tallinn a peur de perdre.

La Russie est une grande puissance à la dynamique complexe et dispose d'une stratégie distincte pour chaque pays. Historiquement, les petits États tombent sous l'influence de celle-ci ou d'une autre puissance, c'est la réalité des relations internationales. L'Estonie au cours de son histoire récente a également été occupée par l'Allemagne et le Danemark, mais l'occupation par l'URSS a été la plus traumatisante.

De nombreuses personnalités des pays d'Europe de l'Est préconisent d'adopter la position la plus ferme à l'égard de Vladimir Poutine, et notamment de ne lui laisser aucune porte de sortie. Comment expliquer cette opinion largement partagée à l'Est ?

La situation est contrastée. A l'Est, on trouve des pays très majoritairement anti-russes (République tchèque, Slovaquie, Pologne, Roumanie, Moldavie, Ukraine, Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, et Géorgie), mais aussi des alliés du Kremlin comme la Biélorussie et l'Ossétie du Sud, et de nombreux pays et territoires à l'approche ambiguë (Hongrie, Arménie, Azerbaïdjan, Abkhazie, Gagaouzie et Transnistrie).

Le sentiment anti-russe est donc présent, mais varie énormément, et dès qu'on creuse cette nuance, on voit qu'il s'agit d'enjeux économiques et politiques. La surenchère verbale anti-russe, le manque de subtilité, permet ainsi à des pays comme la Géorgie et la Moldavie de défendre leurs intérêts nationaux, en demandant à rejoindre l'Union européenne, sans satisfaire aux exigences minimales. Cela permet également d'éviter des débats plus profond, comme par exemple sur le rôle de la Russie comme puissance nécessaire pour éviter le trafic d'armes en Transnistrie, ou encore sur la réalité de ce qui se passe en Abkhazie.

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Plus largement, il convient de rappeler que de nombreux pays d'Europe centrale et orientale ont été traumatisés par la dictature soviétique. La crainte russe s'explique donc largement par le fait que les pays de cette région associent Russie et URSS dans leur inconscient.

Il existe également une volonté affichée de faire payer la Russie pour les crimes que l'Union soviétique a commis pendant la guerre froide.

Leur connaissance accrue de la Russie en tant que voisin leur permet-elle une analyse plus fine de la situation et de qui est réellement Poutine ?

Au contraire, leur approche est incomplète. Pour prendre un exemple, la politique russe en Géorgie ne saurait être comprise sans effectuer un parallèle avec la reconnaissance du Kosovo par l'Occident en 2008.

De même, le facteur chinois et indien, la relation de ces deux grandes puissances avec la Russie fait cruellement défaut dans l'analyse des experts estoniens, polonais et tchèques. Les voisins de la Russie sont excellents pour comprendre ce qui se passe sur le flanc ouest du pays, mais leur manque de connaissance des régions de l'est (Asie), du nord (Arctique) et du sud (Caucase et Asie centrale) est palpable.

Ainsi, les pays voisins de la Russie, qui ont accueilli avec liesse l'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN, ne comprennent pas que cela signifie l'annexion de l'Ossétie du Sud à la Russie (17 juillet 2020), l'intensification des activités russes en Transnistrie et en Gagaouzie (projet Nouvelle-Russie), ou encore le renforcement de la présence russe dans la zone MENA et l'instrumentalisation de l'agriculture, ce qui va déboucher sur de nouveaux flux migratoires.

Jusqu'à présent, seule la CIA, dont certaines analyses sont déclassées, a fait preuve d'une qualité d'analyse remarquable. La CIA est à ce jour la seule agence qui parvient à interconnecter les réactions à l'échelle mondiale, les pays d'Europe centrale et orientale ne parviennent pas à développer une telle "meta-intelligence" (conscience globale du renseignement). 

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En privilégiant la paix dans les négociations plutôt que l'intégrité territoriale de l'Ukraine, ne risque-t-on pas de faire le jeu de Moscou ?

Il faut éviter cela, car la Russie a des ambitions territoriales et va continuer à s'étendre dans les années à venir (à commencer par l'Ossétie du Sud le 17 juillet). Au contraire, nous devons être prêts à confiner la Russie sur le plan territorial. Cependant, l'Occident doit repenser son approche vis-à-vis des États de facto.

Contenir la Russie peut ainsi revêtir plusieurs formes, allant d'une intervention militaire directe en soutien à l'Ukraine et à la Moldavie, mais aussi en allant parfois dans le sens de la politique de Moscou. Par exemple, l'Occident aurait tout intérêt à négocier avec le Kremlin l'arrêt de la guerre en Ukraine, tout en approuvant, en échange, la reconnaissance diplomatique de l'Abkhazie. Il faudra apprendre à être anti-russe et ferme sur certains sujets, mais aussi accepter que la Russie pourrait coopérer avec l'Occident sur d'autres, et partager les même intérêts stratégiques.

Bien entendu, à ce stade, la priorité absolue est d'arrêter les hostilités, et si possible de réintégrer l'Est de l'Ukraine sous le contrôle de Kiev, mais sur d'autres thèmes comme le réchauffement climatique, la présence russe en Transnistrie, le Haut-Karabakh, nous devrons accepter de repenser notre approche. En résumé, l'Occident a le choix entre une nouvelle guerre froide ou l'adoption d'une stratégie pleine de contrastes et d'ambiguïtés, mais autrement plus crédible et efficace avec Moscou.

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