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La loge maçonnique ou la recherche d’une pensée authentique pertinente avec l’époque
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Bonnes feuilles

La loge maçonnique ou la recherche d’une pensée authentique pertinente avec l’époque

Dans "Le Trésor caché", Michel Maffesoli dévoile un ordre à l'opposé des clichés habituels qui le cantonnent, au mieux à la défense du progrès et du rationalisme, au pire à un groupement quasi mafieux. En revanche, il montre l'extraordinaire actualité de la franc-maçonnerie de tradition. Extraits de "Le Trésor caché" de Michel Maffesoli aux Editions Léo Scheer, 2015 2/2

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Dans la recherche commune de la « parole perdue », les esprits s’épurent réciproquement. Et ce faisant, ils apprennent à ne pas être hypocrites les uns pour les autres. Voilà quel est l’enjeu d’une pensée du destin. Le status gratiae, cet état de grâce issu de la reliance fondamentale unissant tout un chacun à l’altérité : aux autres de la communauté, et à l’autre qu’est le monde. La démarche maçonnique est une ontologie de la relation !

Roborative leçon que cette pensée d’un destin affronté, aristocratiquement, à plusieurs, entre frères. Leçon que l’on ne veut pas entendre tant il est vrai que l’intelligence moderne se plaît à être dupe des idées toutes faites et autres théories héritées du XIXe siècle. Siècle qui a donné une forme profane au Dieu tout puissant : l’Être providence, et qui a sécrété un clergé pour le servir : la bureaucratie céleste de la technocratie. Et être prisonnier de ces systèmes obsolètes rend incapable de saisir l’inconscient populaire ou, ce qui revient au même, l’imaginaire du moment.

C’est, en effet, être extravagué que de continuer à seriner de minables homélies progressistes. Il est bien plus pertinent de repérer le trésor de la philosophie progressive : la vraie vie n’est pas en moi mais dans l’autre. Ou pour le dire autrement (qu’il comprenne celui qui le peut) : « Mes frères me reconnaissent comme tel. »

Il est des banalités de base qu’il faut dire et répéter. Ces faits d’expérience que l’opinion des sachants s’obstine au pire à dénier, au mieux à réfuter. C’est ce que les esprits libres nomment : « archétypes », « instincts », « structures anthropologiques ». D’après V. Pareto, ce que l’on peut nommer un « résidu ». En la matière : être-ensemble pour être ensemble. Voilà quel est le coeur battant de l’afrèrement maçonnique. Voilà également la caractéristique essentielle du néo-tribalisme postmoderne et de l’idéal communautaire qui lui est conjointe. En un mot, un « être-avec » sans finalité ni emploi, sinon pour le simple plaisir d’être.

Mais comme il est bien difficile d’assumer un tel plaisir d’être avec l’autre, il est fréquent, pour le dire trivialement, de « rajouter de la sauce ». C’est cela l’idéologie : corpus d’idées s’employant à légitimer, rationaliser, le fait brut. Celui de l’amour, l’amitié ; celui d’être-avec. Par exemple l’afrèrement instinctif devient la fraternité idéologique. En soi rien que de très normal. C’est une spécificité de notre espèce animale que de dire ce que l’on vit : les « mots et les choses ». Encore faut-il que cette « verbalisation » ne fasse pas oublier l’instinct primaire, le « résidus » qui, lui, reste primordial. En effet, les idéologisations deviennent, rapidement, caduques. Le substrat émotionnel, quant à lui, reste pérenne.

C’est là où le trésor maçonnique est toujours fécond en ce qu’il rappelle, au cours des âges, que ce qui fait la vertu, c’est-à-dire la force, initiale du vivre-ensemble, est bien l’afrèrement fondamental. Et que c’est à partir de celui-ci que s’élaborent les diverses formes de solidarité et de générosité assurant le fil rouge de ce qu’une pensée authentique appellera « socialité ». C’est-à-dire la résultante de tous les affects : émotions et passion, et des raisons étant à la base de toutes les civilisations. Ce que l’on peut résumer par l’oxymore de la « raison sensible ».

Il faut accepter l’aspect géminé de notre humaine nature : la raison et les sens. Peut-être même d’abord les sens puis la raison. Résidu et dérivations. Archétypes et idéologies. La pensée et l’action tissant les liens secrets de l’être-avec. La sodalité, la solidarité, voire pour le dire avec un terme issu de la sagesse maçonnique, l’« égrégore », voilà les trois points fondamentaux d’une pensée du destin humain. Un affrontement au destin où le « nous » se substituant au « je » permet de comprendre, sur la longue durée, la perdurance de l’espèce.

La loi des frères postule, ou plutôt reconnaît, qu’avec bien sûr des exceptions notables, ce n’est pas la haine qui lie fortement les hommes, mais la bénévolance. Certes, le quantitatif, sous ses formes économiques ou politiques, existe bien. Parfois même, ce fut le cas lors du bourgeoisisme moderne, il prévaut. Mais il est quelque chose de plus « archaïque », dans son sens étymologique : « ce qui est premier et fondamental », c’est le souci du qualitatif. Préoccupation fondamentale de l’être-avec accordant la priorité aux valeurs spirituelles : philosophiques, éthiques, intellectuelles, dont est constitué l’imaginaire d’une époque donnée.

C’est cela le merveilleux « secret » de la sagesse ésotérique que l’on trouve dans la pensée maçonnique, et qui se retrouve dans toute une série de phénomènes exotériques contemporains.

Si l’on n’a pas cela à l’esprit, comment peut-on comprendre la religiosité contemporaine, l’appétence pour les syncrétismes de tous ordres, le développement exponentiel des pratiques mystiques et des multiples démarches initiatiques ? Certes, il y a dans tout cela des formes exagérées, paroxystiques et abâtardies. Il est non moins certain que, Internet aidant, l’on assiste à la marchandisation d’une spiritualité de bazar. Et le succès des nombreux livres d’édification ou de développement personnel souligne les évidents dangers de la vulgarisation à outrance. On ne peut pas nier, non plus, que la profusion de livres de série B ayant trait à la franc-maçonnerie participe, également, de cette orientation dévoyée de la sagesse traditionnelle.

Mais là n’est pas l’essentiel. Ou plutôt on peut considérer ces phénomènes comme étant les manifestations extérieures, et donc quelque peu galvaudées, d’un mouvement de fond autrement plus sérieux. Celui d’un inconscient collectif accentuant ce qui était, jusqu’alors, considéré comme frivole ou d’importance secondaire : la vie de l’esprit.

Celle-ci s’exprimant dans la recrudescence du bénévolat, qu’il faut ici comprendre en son sens plénier. Mais également dans le retour en force du caritatif, sans oublier toutes les formes du « compassionnel » dont l’intérêt réside moins dans leur efficacité que dans la signification profonde qu’elles revêtent, pour ceux qui y participent en donnant du temps, de l’argent et, surtout de l’investissement affectuel.

C’est un tel secret qui, tout en constituant la socialité postmoderne, se racine dans la démarche initiatique. C’est ce secret qui établit une liaison étroite entre l’ordre symbolique et l’ordre sympathique qui, tous deux, constituent l’ossature de l’humanisme intégral. Le qualitatif comme alternative au quantitatif, c’est être attentif aux joies et aux souffrances propres à notre espèce animale. Mais c’est aussi reconnaître la vanité des succès par trop mondains. Sans oublier, bien sûr, que l’on se retrouve, un jour, devant la « fosse finale ».

C’est tout cela que l’on apprend de la sagesse incorporée traditionnelle. C’est tout cela qui conforte l’afrèrement et la solidarité qui en est issue. C’est tout cela qui fait de l’affrontement au destin un enjeu communautaire.

Extraits de  "Le Trésor caché Lettre ouverte aux francs-maçons et à quelques autres" de Michel Maffesoli aux Editions Léo Scheer, 2015

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