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Rachida Dati regrette la focalisation du débat sur la ligne "Buisson" qui délimite la droite "dure" au sein de l'UMP.
Rachida Dati regrette la focalisation du débat sur la ligne "Buisson" qui délimite la droite "dure" au sein de l'UMP.
©Reuters

Il reviendra car il n’est jamais parti

La ligne Buisson relève-t-elle d’un jugement moral ou simplement d’une appréciation de son efficacité?

Dans une tribune parue dans le JDD ce dimanche, Rachida Dati regrette la focalisation du débat sur la ligne "Buisson" qui délimite la droite "dure" au sein de l'UMP. Plutôt que de parler de "buissonisation", il faut selon elle s'intéresser aux Français et à leurs valeurs.

Guillaume Bernard,Thomas Guénolé et Marika Mathieu

Guillaume Bernard,Thomas Guénolé et Marika Mathieu

Guillaume Bernard est maître de conférences (HDR) à l’ICES (Institut Catholique d’Etudes Supérieures). Il a rédigé ou codirigé un certain nombre d’ouvrages dont : Les forces politiques françaises (PUF, 2007), Introduction à l’histoire du droit et des institutions (Studyrama, 2e éd., 2011).

Thomas Guénolé est politologue à à Sciences Po, maître de conférence à Sciences Po et professeur chargé de cours à l'Université Panthéon-Assas.

Marika Mathieu : Marika Mathieu est journaliste indépendante, diplômée d'un master en journalisme international à la City University de Londres. Elle est l'auteur du livre La Droite Forte : Année Zéro - Enquête sur les courants d'une droite sans chef paru le 2 mai 2013 aux éditions de La Martinière.

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A lire aussi : les bonnes feuilles du livre de Thomas Guénolé : Oui, c'est certain : Sarkozy veut revenir au pouvoir en 2017 et Nicolas Sarkozy, le seul homme à incarner les quatre droites

Atlantico : Dans une tribune parue dans le JDD ce dimanche (voir ici) , Rachida Dati regrette la focalisation du débat sur la ligne "Buisson" qui délimite la droite "dure" au sein de l'UMP. Plutôt que de parler de "buissonisation", il faut selon elle s'intéresser aux Français et à leurs valeurs. Certains observateurs attribuent la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012 à la ligne Buisson. A l’inverse, d’autres spécialistes soulignent que sa remontée spectaculaire entre les deux tours est due justement au succès de cette ligne. Qu’en est-il exactement ?


Guillaume Bernard : Nicolas Sarkozy est, à l’évidence, une personnalité riche et donc quelque peu ambiguë. Il y a comme plusieurs Nicolas Sarkozy : celui des campagnes électorales qui s’assume résolument de droite (ce qui a été une nouveauté sous la Ve République pour le candidat incarnant le créneau de la droite modérée) et celui qui exerce le pouvoir entouré de personnalités venues de la gauche ou classés à droite mais manifestement marquées par une idéologie du compromis ou compatible avec celle de la gauche. Quel décalage (du moins pour ce qu’en avaient perçu les électeurs peut-être plus portés à être sensibles à l’utilisation de certains mots qu’à l’écoute attentive de l’ensemble des propos) entre sa défense de la nation française à l’occasion de la campagne de 2007 et son éloge du métissage des cultures, par exemple dans son discours de Palaiseau du 17 décembre 2008.

 

C’est avant tout la distorsion entre les espoirs qu’il avait suscité parmi ses électeurs de droite et la déception au regard de l’exercice du pouvoir qui explique son recul entre 2007 et 2012. La « ligne Buisson » a donc très vraisemblablement empêché l’hémorragie des votes de droite vers, d’une part, l’abstention et, d’autre part, le Front national (qui a progressé non seulement avec des votes de droite mais aussi avec d’autres venus de la gauche). Sans celle-ci, il n’est pas certain (rappelez-vous les enquêtes d’opinion qui donnaient Marine Le Pen au coude-à-coude avec lui) que Nicolas Sarkozy ait été au second tour ; s’il n’avait pas repris la « ligne Buisson » en 2012 (en rentrant d’ailleurs assez tard dans la campagne), cinq ans après sa victoire de 2007, il aurait sans doute pu être dépassé par la candidate du FN.

 

Sur le plan électoral, le positionnement idéologique de Nicolas Sarkozy peut être qualifié de syncrétique. Sa force est d’avoir su rassembler (notamment par une segmentation du discours) les différentes tendances classées à droite : une grande dose de progresso-libéralisme (économique), une dose moyenne de gaullo-bonapartisme (étatique), une petite dose de national-conservatisme (social). En théorie, il y a deux principales manières de rassembler différentes familles idéologico-politiques ayant des divergences (parfois profondes) : soit déterminer le « plus petit dénominateur commun » (PPDC) et s’y tenir exclusivement, soit tenter une synthèse plus étendue mais étant susceptible de contenir des incohérences. Dans le but de rassembler le plus largement possible toutes les droites dès le premier tour, Nicolas Sarkozy a mis en œuvre la seconde stratégie. Nombre de ses électeurs n’ont pas compris pourquoi il n’avait pas continué à la pratiquer une fois arrivé à la magistrature suprême.

 

Thomas Guénolé : Dire que la droitisation est la condition nécessaire de la victoire de l’UMP en 2017 est totalement faux. Sa remontée entre les deux tours s’explique plus simplement par le réarrimage de l’électorat qui, mis en demeure de choisir entre un candidat de gauche et un candidat de droite, opte toujours pour le candidat de droite. L’enjeu du second tour d’une élection présidentielle, c’est toujours l’électorat de "l'extrême centre", qui décide du vainqueur. Il avait fait gagner Nicolas Sarkozy en 2007. C’est la fameuse phrase que tout électeur a entendue ou prononcée à l’époque : « Nicolas Sarkozy est trop à droite pour moi mais Ségolène Royal n’a pas le niveau ». Il a fait perdre Nicolas Sarkozy en 2012, par rejet viscéral des thèses d’extrême droite.

Les partisans de la ligne Buisson sont donc dans le déni de réalité. Au premier tour de 2007, Nicolas Sarkozy a perdu vers Bayrou ce qu'il avait gagné sur Le Pen : bilan électoral nul. De 2007 à 2012, à force de lepénisation, la droite a perdu toutes les élections intermédiaires, par abstention croissante du centre-droit et par basculement de "l'extrême centre" chez Bayrou voire chez Hollande, tandis que Marine Le Pen reconstituait le socle électoral de son père. Enfin, en 2012, la ligne de lepénisation a conduit l’électorat de "l'extrême centre" à voter au second tour pour François Hollande, ce qui a suffi à faire perdre Nicolas Sarkozy.

De surcroît, évoquer une montée du FN est une erreur d’analyse. La part totale de l’extrême droite dans l’électorat français est stable depuis plusieurs décennies. Ce qui varie, c’est l’abstention des autres électorats : de sorte que le FN connaît des percées, localement ou nationalement, quand l’abstention est très élevée. Quand on imagine une extrême droite en train de grossir et qu’il faudrait donc copier pour l’endiguer, on se trompe. En réalité, l’extrême droite est un bloc peu ou prou stable, qui apparaît plus gros au fur et à mesure que les autres blocs électoraux rétrécissent.

Tout un pan de l’état-major de l’UMP fait une erreur complète de diagnostic : à les entendre, si Nicolas Sarkozy a perdu en 2012, la leçon à en tirer est d’aller encore plus loin dans la lepénisation, dite "ligne Buisson". C’est faux. Si c’était vrai, au premier tour de 2012, Nicolas Sarkozy aurait pris des voix à Marine Le Pen. Or, au contraire, elle a retrouvé le socle maximal de l’extrême droite accumulé par son père. Bref, les tenants de la lepénisation de l’UMP gagneraient à examiner attentivement les chiffres, car ils sont têtus. Au reste, lorsque Geoffroy Didier lui-même, héraut de la « Droite forte », a fait campagne sur une ligne de lepénisation aux cantonales de 2011, il a fini troisième derrière les candidats du PS et du FN. Bref, on peut adhérer à la "ligne Buisson" par conviction, mais électoralement, c’est une impasse.

Dans votre livre Thomas Guénolé vous opposez la ligne Guaino et la ligne Buisson, les deux principaux conseillers de Nicolas Sarkozy durant la campagne de 2012. En quoi ces lignes sont-elles si différentes ? Ne sont-elles pas plus proches qu’on ne le dit dans leur volonté de prendre en compte les préoccupations des classes populaires ?

Thomas Guénolé : La ligne Buisson est appelée à tort "droitisation". En réalité, c'est une lepénisation de l'UMP. La ligne Guaino, c'est une ligne gaulliste orthodoxe de rassemblement des Français autour de l'homme providentiel pour triompher de la crise. Rien de commun entre ces deux lignes, donc. D'ailleurs, historiquement, ce que représentent la ligne Buisson et la ligne Guaino ont toujours été ennemis, y compris à balles réelles : on peut songer à la lutte à mort entre De Gaulle et l'OAS dans les années soixante.

Dans son interview au Monde la semaine dernière, Patrick Buisson rappelle que « le patriotisme, le protectionnisme, le conservatisme en matière de mœurs sont des valeurs historiques de la tradition ouvrière. » L’erreur de la droite n’est-elle pas justement d’avoir trop longtemps abandonné le monopole de ces valeurs au Front national ?


Guillaume Bernard : Ce que vous mettez en exergue, c’est le décalage entre les électeurs de droite et leurs élus ; dans certains cas, il peut être abyssal. Pour le dire d’une manière quelque peu crue, est-il certain que tous les élus de droite soient vraiment idéologiquement de droite ? Le FN progresse aujourd’hui en attirant à lui des électeurs venus de la gauche ; mais sa première grande poussée s’est faite par un transfert d’électeurs de droite déçus (voire plus) par leurs élus. La nature ayant horreur du vide, le FN s’est développé. Le socle électoral du FN s’est constitué par states successives. Le noyau dur de la droite radicale (lui-même assez disparate) a été rejoint par des électeurs de droite modérée qui n’acceptaient pas une droite « parlementaire » tenant un discours formaté par des idées de gauche et gouvernant, sinon exactement comme l’aurait fait la gauche, du moins sans s’opposer frontalement elle. Ces électeurs pensent que si la gauche n’hésite pas à revenir sur les mesures prises par la droite, l’inverse ne se réalise jamais.

 

L’abandon des idées de droite par les élus de ce camp s’explique par le « mouvement sinistrogyre » (Albert Thibaudet) qui a duré pendant deux siècles : les nouveaux courants politiques sont apparus par la gauche de l’échiquier politique et ont repoussé sur la droite les idées et mouvements nés antérieurement. C’est ainsi que, à l’exception de la droite réactionnaire, le reste de la droite est, en fait, issu de la gauche ou a été intellectuellement colonisée par elle. A cela s’est ajouté que, après la seconde guerre mondiale, la concurrence, au niveau international, entre les blocs de l’Ouest et de l’Est, a conduit toute une partie de la droite à se rallier au libéralisme par opposition au collectivisme soviétique, mettant par stratégie sous le boisseau les idées conservatrices. Seulement, depuis les années 1990, les temps ont changé…

 

Thomas Guénolé : Il y a un patriotisme de droite, fondé sur l’identité républicaine de la France, et un patriotisme d’extrême droite, fondé sur un tri sélectif des racines culturelles de la France pour exclure de l’identité nationale tous ceux qui n’en procèdent pas. Il y a un protectionnisme de droite, soucieux de règles équitables pour le commerce international, et un protectionnisme d’extrême droite, qui veut sortir la France de l’espace Schengen. Il y a une morale des mœurs de droite, attachée aux valeurs traditionnelles d’avant Mai-68, et une morale des mœurs d’extrême droite, homophobe et opposée à l’avortement. Quant à la tradition ouvrière, elle est plurielle : il existe des ouvriers de droite, de gauche, d’extrême droite, d’extrême gauche, et donc, autant de traditions politiques qui traversent cet électorat très divisé. Plaquer des simplifications abusives sur cette complexité, c’est vivre dans le monde abstrait des idées façon Platon, plutôt que dans celui des rapports de forces de la réalité façon Hobbes. A tout prendre, Hobbes est meilleur conseiller politique que Platon.

Patrick Buisson est d’extrême droite. Il défend ses convictions, milite pour ses idées, et c’est son droit le plus strict. Toujours est-il que du lendemain de 2007 à 2012, en suivant sa ligne de lepénisation, Nicolas Sarkozy, et avec lui l’UMP, a perdu élections sur élections, sans exception. Si vous me pardonnez la familiarité de l’expression, à un moment donné, peut-être la droite gagnerait-elle à ne plus remettre cent balles dans la machine.

La droite forte, proche de la ligne Buisson, est aujourd’hui majoritaire à l’UMP. Malgré les critiques, les choix idéologiques imposés par Patrick Buisson lors de la campagne de 2012 sont-ils incontournables ? 

 

Guillaume Bernard : Si l’UMP veut conserver sa place centrale à droite, ce sera le cas ; sinon, en raison de ce que j’ai proposé d’appeler le « mouvement dextrogyre », elle sera inéluctablement poussée vers le centre. C’est ce que les contempteurs de Patrick Buisson n’ont, semble-t-il, pas saisi. Dans le fond, ils lui reprochent d’être un agent d’une forme de « lepenisation des esprits ». Sur quoi repose leur position ? Même s’ils n’en sont pas conscients, ils partent de l’hypothèse que le sinistrisme est encore actif et que la droite devrait se laisser entièrement convertir aux idées venues de la gauche. Il y aurait, là, comme une logique de l’histoire. Ils ont donc trouvé en Patrick Buisson le coupable idéal puisqu’il a conduit Nicolas Sarkozy (et la « droite forte » aujourd’hui) à ne pas jouer le jeu du sinistrisme. Pire, la « ligne Buisson » permettrait à la droite radicale de conserver un espace vital où prospérer puisque le discours droitiste à l’UMP jouerait le rôle de tampon, une sorte de bouclier, entre elle et les idées progressistes. La persistance (et même la progression dans l’opinion) des idées de la droite radicale est une anomalie (celles-ci auraient du être éradiquées) qui ne peut s’expliquer que par une machination, un crime contre le sens inéluctable de l’histoire.

 

Malgré son apparente cohérence, il y a selon moi, dans cette analyse, une erreur quant à l’évolution profonde des forces politiques. Le sinistrisme a vécu ; depuis les années 1990, le mouvement s’est inversé, donnant naissance au « dextrogisme ». Les idées de droite qui étaient, jusqu’alors, comme comprimées sous la pression des idées venues de la gauche, se redéployent à nouveau, reconquièrent du terrain. Par conséquent, la « ligne Buisson » ne va pas contre l’histoire ; elle l’accompagne et en est l’une des illustrations (le populisme en étant la figure actuellement la plus marquante). Elle ne consiste pas en une « droitisiation » du discours de la droite modérée, ce qui reviendrait à dire que celle-ci se déporterait sur la droite ; cette stratégie cherche à maintenir l’UMP sur le même créneau électoral central à la droite (pour être capable de rassembler, au second tour, à la fois des personnes se situant à la fois plus au centre et plus à droite). Sous l’influence de Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy ne s’est pas converti à la pensée contre-révolutionnaire ! En revanche, sous la pression du « mouvement dextrogyre », les hommes politiques classés à droite sont confrontés à une alternative : admettre de tenir un discours de droite pour maintenir leur positionnement électoral ou, à l’inverse, accepter de glisser sur leur gauche (vers le centre, dans un premier temps) s’ils entendent conserver leurs idées venues de la gauche. Face à ce choix, la « ligne Buisson » préconise la première solution.

 

Ce qui apparaît, à première vue, comme une radicalisation des idées exprimées à droite n’est, en fait, qu’une réapparition, à droite, du discours de droite. Il est vrai que cela peut surprendre certaines personnes qui se croient, très sincèrement, de droite (parce qu’elles n’ont jamais eu de sympathie ou d’indulgence pour le collectivisme du régime soviétique) mais qui ne le sont pas philosophiquement parlant. Sous le règne du sinistrisme, à l’exception de la droite radicale et de quelques personnalités difficilement classables, les hommes politiques étaient plus ou moins de gauche. Avec le « mouvement dextrogyre », la droite est en train de redevenir la droite et de repousser la gauche… à gauche. Et, ce, pendant que des électeurs de gauche basculent à droite…

 

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