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La chancelière allemande Angela Merkel s'exprime lors d'une conférence de presse le 5 juillet 2021.
La chancelière allemande Angela Merkel s'exprime lors d'une conférence de presse le 5 juillet 2021.
©MICHAEL SOHN / POOL / AFP

Le point de vue de Dov Zerah

La kaiseure Angela

La chancelière allemande va quitter la vie politique en septembre après 16 ans au pouvoir. Angela Merkel aura notamment permis de conserver une grande stabilité pour son pays, permettant à l'Allemagne de conserver sa position de première puissance économique de l'Union européenne.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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Après seize années à la tête de l’Allemagne, la première femme chancelière de l’histoire allemande, Mme Angela MERKEL, est en train de se retirer du pouvoir en laissant une Allemagne riche et courtisée. Elle s’inscrit dans la lignée des chanceliers qui ont permis à l’Allemagne de se relever du désastre nazi :

  • Konrad ADENAUER, l’homme de la reconstruction, de l’amitié franco-allemande et de la réinsertion dans le concert des Nations,
  • Willy BRANDT, le chancelier de l’ostpolitik, du dialogue avec l’Union soviétique, de la première reconnaissance de la frontière occidentale de la Pologne de « l’Oder-Neisse », avec le traité germano-polonais de 1970,
  • Helmut KOHL, l’Européen avec le marché unique et l’euro avant de devenir le Chancelier de la réunification,

Chacun à sa manière a permis à l’Allemagne de se reconstruire, de s’affirmer économiquement, et de devenir la puissance du continent européen.

Prudence et rigueur sont les deux vertus cardinales d’Angela MERKEL. Quoique native de Hambourg, Angela MERKEL a vécu en Allemagne de l’Est jusqu’à la réunification. Avec un père pasteur, elle a été obligée de gérer avec prudence cette marque familiale notamment dans ses premiers engagements politiques dans l’Allemagne communiste (membre de la « jeunesse libre allemande », secrétaire du département pour l’agitation et la propagande de l’Académie des sciences). Scientifique et ayant eu deux époux scientifiques, la rigueur a imprimé sa démarche politique. Dès la réunification, elle a été à 34 ans la porte-parole adjointe du dernier gouvernement est-allemand ; un an plus tard, elle se fait élire au Bundestag et entre au Gouvernement d’Helmut KOHL.

Avec un PIB de 4 300 Md$, l’Allemagne est la quatrième économie mondiale derrière les Etats-Unis, la Chine et le Japon ; en revanche, c’est la première économie de la zone euro. Depuis 2005, le PIB a progressé de deux tiers malgré les différentes crises qui ont ponctué ces seize années : subprimes, dette grecque, dettes souveraines européennes, COVID 19… Dans le même temps, le PIB par habitant a augmenté de 60 % en passant de près de 32 000 $ 2005 à plus de 51 000 $ en 2021.

La florissante santé de l’économie allemande a été rendue possible grâce aux réformes du Chancelier Gerhard SCRÖDER, à la tête de l’Allemagne durant sept ans de 1998 à 2005. Avec la réunification et l’absorption des cinq Landers de l’Est, l’Allemagne a connu une période de faible croissance, d’augmentation du chômage et de dérapage des finances publiques. Pour y faire face, le Gouvernement a sollicité un industriel du Groupe Volkswagen, Peter HARTZ ; il a préconisé un ensemble de réformes libérales relatives notamment au marché du travail et aux assurances sociales. Regroupées dans « l’agenda 2010 », Gerhard SCHRODER, bien que social-démocrate, n’a pas hésité à le défendre et à le faire adopter. En remettant en cause l’État providence, il a assumé le risque de perdre les élections, mais a permis à son pays de retrouver le chemin d’une croissance solide.

Au-delà de cet aggiornamento sociétal, Gerhard SCHRÖDER a été le premier chancelier à avoir assisté à la commémoration du débarquement sur les côtes normandes et à avoir envoyé des troupes à l’extérieur. Cela démontre, s’il en était besoin, que la page de la seconde guerre mondiale est définitivement tournée.

Le modèle économique allemand est basé sur la recherche permanente de la compétitivité, ce qui permet et incite à avoir un euro fort. En pleine crise grecque, en mars 2010, Christine LAGARDE, alors ministre de l’Économie avait critiqué « la pression permanente sur les coûts salariaux » ; de 1996 à 2009, ils avaient augmenté de 65 % en Grèce, de 45 % en Espagne, de 35 % en France et seulement de 5 % en Allemagne…, ce qui ne facilite pas la convergence des économies de la zone euro, bien au contraire ! Les choses ne se sont pas améliorées depuis d’autant que l’appréciation continue de l’euro sur la période n’a pas permis de gommer, à un moment ou un autre, la perte de compétitivité du fait des dérives salariales dans certains pays européens. Cela explique la diminution, voire la disparition de l’industrie des pays du Sud.

Sous l’ère MERKEL, le taux de chômage est passé de près de 12 % en 2005 à moins de 6 % malgré la crise sanitaire. Depuis le début du millénaire, l’Allemagne accumule les excédents commerciaux. Le succès de cette politique économique s’est manifestée avec l’apparition d’un excédent du budget fédéral depuis 2014 ; corrélativement, la dette publique recule depuis 2013, a cassé le plafond de 60 % du PIB en 2019 avant de repartir pour cause de crise sanitaire.

Quels que soient les critiques adressées à la politique économique allemande, elle a permis au pays d’accumuler les excédents commerciaux et budgétaires. En revanche, la politique énergétique est plus problématique :

  • La fin de l’énergie nucléaire. En 1996, j’ai pu mesurer ses compétences scientifiques en chimie et physique lors d’une visite du site de la Hague. Ministre fédérale de l’Environnement, de la Protection de la nature et de la sureté nucléaire, elle souhaitait connaître nos processus de gestion des déchets dans une usine à laquelle les électriciens allemands recourraient.

Il y a dix ans, Angela MERKEL a fait le choix de la sortie du nucléaire. Quelle en était la raison ? Peut-être à cause du traumatisme occasionné par l’accident de Fukushima ? Certains n’hésitent pas à prétendre que l’objectif était de créer les conditions d’une alliance avec les Verts comme alternative à celle avec les socio-démocrates. En tout état de cause, ce n’était certainement pas une manifestation de la volonté de lutter contre les émissions des gazs à effet de serre ; quel que soit le développement des énergies renouvelables et surtout de l’éolien, l’Allemagne continuera à utiliser le charbon et les hydrocarbures dont le gaz russe pour ses centrales, ce qui est loin d’être satisfaisant.

  • Le gazoduc Nord Stream. Décidé par son prédécesseur dans des conditions déontologiques sujettes à caution, Angela MERKEL a confirmé ce choix problématique à plus d’un titre :
  • Il marginalise l’Ukraine sur le territoire duquel passe le gaz russe ;
  • Il met l’Allemagne dans un état de dépendance vis-à-vis de la Russie, ce qui amoindrira la capacité européenne à critiquer Moscou, que ce soit sur la Crimée, l’Ukraine, la Biélorussie, les droits de l’homme…
  • Il en est de même des pays européens acheteurs de ce gaz qui deviendront tributaires tout autant de la Russie que de l’Allemagne

Ces deux décisions ont empêché et empêcheront pendant de nombreuses années l’émergence d’une vraie politique européenne de l’énergie.

La démographie allemande est caractérisée par un faible taux de fécondité et une dénatalité compensés par une immigration. La population allemande est passée de 81 millions d’habitants dont 7 étrangers en 2005 à 83 dont 10 aujourd’hui ; le solde migratoire annuel d’environ 200 000 personnes constitue depuis 1972 le seul facteur dynamique.

Cela constitue une des explications de l’accord qu’Angela MERKEL a passé en mars 2016 avec ERDOGAN qui le charge de retenir les réfugiés sur son territoire en échange de milliards de Bruxelles. Même si elle n’avait pas prévenu préalablement ses partenaires européens, la Chancelière leur a fait accepter ce malencontreux deal :

  • Comment un pays ou un ensemble de pays peut-il s’en remettre à un tiers pour surveiller ses frontières ? Cet accord est une déclinaison d’une approche mercantile des relations internationales, payer pour avoir la paix, et ne pas faire le boulot ! Avec l’impulsion d’Angela MERKEL, l’Europe s’est mise dans un état de dépendance vis à vis d’Ankara.
  • Cela conduit Bruxelles et les pays membres de l’Union à accepter toutes les dérives autocratiques du Président turc, les persécutions contre les Kurdes où qu’ils se trouvent, les interventions militaires extérieures en Syrie, Libye…
  • L’Europe accepte d’être malmenée par l’expansionnisme d’ERDOGAN, notamment avec les prospections dans les eaux territoriales chypriotes et grecques. À l’exception de la France, les soutiens européens à la Grèce ont été peu nombreux.

Cette situation ne va pas s’améliorer depuis la dernière réunion de l’OTAN qui a, tout en validant tous les diktats turcs, confié à Ankara le soin de sécuriser l’aéroport de Kaboul après le départ des Américains.

La Chancelière a eu quatre interlocuteurs à la Présidence de la République française : Jacques CHIRAC, Nicolas SARKOSI, François HOLLANDE et Emmanuel MACRON. Cette instabilité française ne constituait pas un gage positif pour entreprendre des évolutions communes. Néanmoins, il y a un an, au cours de la rencontre de Brégançon entre le Président français et la Chancelière, on a cru à un réveil de l’Europe avec l’affirmation de l’axe franco-allemand et la coordination des politiques étrangères des deux pays et d’ambitions communes. Jusqu’à présent, les Allemands, tétanisés par la seconde guerre mondiale et plus particulièrement la Shoah, avançaient prudemment sur la scène internationale et éviter d’envoyer des troupes hors de leurs frontières.

Quatre facteurs faisaient bouger Berlin : l’affirmation hégémonique chinoise, la détermination de POUTINE à reconstituer des zones d’influence, l’expansionnisme d’ERDOGAN et les attaques répétées de Donald TRUMP. Le départ de ce dernier a radicalement changé la donne. Comme l’ont démontré la tournée européenne de Joe BIDEN ainsi que sa dernière rencontre avec Angela MERKEL, l’Oncle Sam a choisi l’Allemagne en Europe pour atteindre ses objectifs de contenir la Chine, circonvenir la Russie et redynamiser l’OTAN. Forte de l’assurance que Washington maintiendra ses troupes et missiles nucléaires sur le sol allemand, Berlin s’est à nouveau rangé derrière les États-Unis. L’affirmation politique de l’Europe attendra.

Les quelques avancées européennes enregistrées depuis une dizaine d’années avec les mécanismes d’aide aux États en difficulté ou la capacité de l’Union de s’endetter pour le compte de ses membres ont été faites aux forceps. Angela MERKEL aurait pu faire progresser l’Europe à un rythme plus soutenu, indispensable eu égard l’évolution du contexte international. Mais, elle s’est plus attachée à défendre les intérêts allemands, et elle a exceptionnellement accompli cette mission. Année après année depuis 2006, à l’exception de 2010, le magazine Forbes l’a désignée « la femme la plus puissante du Monde ».

Avec trois jours de retard, Bon anniversaire, Mme la Kaisere !

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