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La France est-elle en train de préparer une intervention militaire directe en Libye, dans la foulée de ses opérations (plus trop) secrètes contre l’Etat islamique ?
©Reuters

Chut !

La France est-elle en train de préparer une intervention militaire directe en Libye, dans la foulée de ses opérations (plus trop) secrètes contre l’Etat islamique ?

La France, au travers de ses opérations secrètes en Libye, cherche à peser sur la situation et à éliminer les éléments de l'Etat islamique qui ont fui la Syrie et l'Irak. L'option d'une intervention directe n'est pas envisagée par les puissances occidentales par manque d'effectifs mais surtout par crainte de reproduire les bourbiers irakien et afghan.

Eric Denécé

Eric Denécé

Eric Denécé, docteur ès Science Politique, habilité à diriger des recherches, est directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R).

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Atlantico : La France serait actuellement engagée dans des opérations secrètes en Libye. Par qui sont-elles menées et quel est leur mandat ? Pourquoi la France choisit-elle de privilégier des actions militaires non officielles en Libye ? 

Eric Denécé : Il semblerait que les forces françaises soient effectivement engagées en Libye bien que nous n’ayons aucune information. Il s’agit de toute façon d’un secret de polichinelle puisqu’il y a des mois voire des années que face au durcissement de la menace libyenne, face à la déliquescence du pays, face à l’arrivée de Daech, et à la multiplication des groupes terroristes, des forces spéciales de nombreux pays occidentaux (françaises, anglaises, américaines, espagnoles, italiennes mais aussi égyptiennes et algériennes) sont présentes sur les frontières, mènent des opérations de reconnaissance ou ont déjà, notamment en ce qui concerne les Américains, conduit des raids importants dans ce pays. Il est très difficile de savoir quelles sont exactement les opérations conduites sur place par les forces françaises puisqu’elles sont par nature secrètes. Le mandat n’est pas connu mais on peut imaginer que ce sont pour l’essentiel des opérations de renseignement et de reconnaissance, d’assistance aux forces gouvernementales libyennes, ainsi que des opérations de destruction de l’infrastructure physique ou humaine de groupes comme Daech ou Ansar al-Charia -la branche locale d’Al Qaida. 

La position française consiste à s’opposer à ou du moins à rejeter l’intérêt d’une intervention militaire classique en Libye, ce que certains pays ont réclamé. Une opération, pour être efficace, devrait engager des dizaines de milliers d’hommes. Or, personne n’a les effectifs aujourd’hui pour assurer cette mission : la France étant elle-même très engagée en Irak et dans le Sahel, n’a pas les effectifs à envoyer sur place. Par ailleurs, la Libye est aujourd’hui un vrai bourbier. Aux yeux de la France, ce qui compte c’est d’éliminer les éléments de Daech qui se déploient en Libye suite à la pression qu’ils subissent en Syrie et en Irak. Il s’agit donc d’empêcher le développement de cette organisation terroriste et d’Al Qaida et de permettre au gouvernement local de reprendre la main et d’assurer lui-même la sécurité. Dans ce cadre-là, les forces spéciales ont un rôle important et discret à jouer pour peser sur la situation locale.

Entre les frappes américaines sporadiques sur les positions de l’EI et les opérations secrètes de la France, pourquoi les puissances occidentales n’interviennent-elles pas plus directement en Libye ?

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette absence d’intervention occidentale.

Premièrement, personne n’a les effectifs aujourd’hui. Il faudrait probablement engager entre 50 000 et 100 000 hommes pour pacifier le pays, et encore, il n’y a aucune certitude que cela fonctionnerait, comme nous en avons l’exemple en Afghanistan et en Irak. De plus, personne n’est en mesure d’envoyer autant de monde.

Deuxièmement, après l’Irak et l’Afghanistan, les puissances occidentales sont toujours réticentes à engager des soldats qui vont être victimes d’attentats. La Libye est dans un tel chaos que, comme en Afghanistan, les problèmes s’atténueront tant que les forces occidentales seront sur place et dès qu’elles partiront, le pays retombera dans les mêmes travers. On est confronté un peu partout dans le Tiers-monde à ces mêmes logiques. D’autres solutions doivent donc être trouvées. Ces autres solutions consistent en partie à aider le gouvernement local à résoudre le problème. Même s’il n’est pas sûr que cela marche...

Quelle est la progression de l’EI et d’Al Qaida sur le terrain libyen ? Quels rapports entretiennent ces deux mouvances djihadistes : rivalité ou convergence ?

Partout,  ces deux groupes sont rivaux, parce qu’ils veulent chacun être en pointe dans la lutte au nom du djihadisme. Mais en réalité, ils sont bien évidemment largement en convergence. Cela ne veut pas dire qu’ils collaborent sur place mais ils ont les mêmes objectifs et font peser sur les pays occidentaux et sur les populations locales les mêmes menaces. Ils doivent donc, l’un tout autant que l’autre, être éliminés, que ce soit en Libye, en Syrie, en Irak ou ailleurs. Aujourd’hui ces groupes se renforcent en Libye pour deux raisons. Premièrement, les frappes occidentales en Irak et en Syrie ont effectivement amené un certain nombre de combattants de Daech à quitter ces théâtres d’opérations pour venir en Libye. Deuxièmement, d’autres combattants qui voulaient rejoindre Al Qaida ou Daech, plutôt que d’aller les rejoindre en Syrie ou en Irak les ont rejoint en Libye car il n’y a pas de contrôles dans ce pays et il est facile de passer par les côtes. En outre, en s’implantant en Libye, les combattants seront beaucoup plus proches de l’Europe pour faire peser sur le continent une menace directe ou indirecte.

Les pays arabes voisins de la Libye sont tous opposés à une intervention militaire, pourquoi ?

Ces pays mesurent pleinement qu’une telle opération ne porterait pas ses fruits et pourrait au contraire renforcer Al Qaida, Daech et d'autres groupes locaux. En effet, une intervention pourrait faire basculer un certain nombre de jeunes hommes d’Algérie, de Tunisie et d’Egypte déjà islamisés et radicaux et les inciter à rejoindre ces guérillas. En n'intervenant pas de manière massive, un accroissement du soutien à ces groupes terroristes est évité.

Par ailleurs, tous les pays voisins, essentiellement l’Egypte et l’Algérie qui disposent d’une armée significative avec une direction solide, n’oublient pas ce qui s’est passé en 2011 suite à l’intervention occidentale au cours de laquelle le mandat de l’ONU a été bafoué. Ces pays n’ont pas confiance dans les Occidentaux et sont très inquiets à chaque fois qu’il s’agit de déclencher une opération.

Dans ces circonstances, la lutte contre les groupes terroristes reposera-t-elle essentiellement sur les anciens Kadhafistes ? Qui sont-ils exactement et quels sont leurs atouts ?

Non pas vraiment. Il existe actuellement deux gouvernements en Libye qui ne sont d’ailleurs pas d’accord entre eux. La lutte repose sur les forces de ces deux gouvernements qui sont confrontés à toute une série de factions dont certaines sont des islamistes comme Ansar al-Charia, Al Qaida et Daech. D'autres sont des groupes qui sont d’essence criminelle ou en tout cas des islamo-criminels que l’on trouve à l’Ouest du pays. Le combat contre les mouvances djihadistes repose principalement  sur l’armée de Khalifa Haftar un ancien officier de Kadhafi renvoyé par ce dernier en 1987.

Dans les négociations inter-libyennes, il est indispensable d’intégrer les anciens Kadhafistes qui sont aujourd’hui tenus à l’écart en raison du soutien qu’ils ont apporté au régime précédent. Il semblerait aujourd’hui que le QG de Daech soit sur Syrte, qui est également l’une des régions où se trouvent les anciens Kadhafistes.On peut se demander si une majorité d’entre eux n’a pas rejoint Daech, pas tant du fait d’un islamisme radical mais pour se venger du renversement de Kadhafi en 2011 et lutter contre leurs compatriotes à l’origine de ce renversement et contre les Occidentaux qui les ont soutenus. Finalement, en certains aspects, on retrouve en Libye une configuration similaire à celle de l’Irak où les cadres du parti Baas et de l’armée ont servi d’encadrement et d’armature à Daech.  

 

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