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Les médias français semblent être tombés dans une espèce d'apathie à l'égard du chef de l'Etat.
Les médias français semblent être tombés dans une espèce d'apathie à l'égard du chef de l'Etat.
©Reuters

Du bashing au rienàfoutring

La fatigue Hollande monte : le président dont on n'a même plus envie de dire du mal

Après l’impopularité addictive de Nicolas Sarkozy, l’impopularité lassante de François Hollande : suite aux critiques aussi bien venues des médias que du peuple, il semble que ce soit désormais le désœuvrement qui prime chez beaucoup de Français.

Atlantico : Après avoir vertement donné dans le "Hollande bashing", les médias français semblent être tombés dans une espèce d'apathie à l'égard du chef de l'Etat, ces derniers se faisant moins critiques en dépit d'une côte de popularité qui stagne toujours en dessous de 25%. Faut-il en déduire que l'actuel locataire de l'Elysée a fini par lasser jusque chez ses contradicteurs ?

Jérôme Fourquet : On peut commencer en disant que le système médiatique fonctionne sur des cycles thématiques. Les différentes plateformes d'informations ayant effectivement longuement critiqué, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, la politique de ces derniers mois (couacs gouvernementaux, mariage pour tous, politique étrangère…) il n'est pas étonnant de les voir changer d'angle d'attaque sans quoi elles deviendraient répétitives. Cette peur de tomber dans la redondance explique principalement, selon moi, cette "accalmie médiatique".

Pour ce qui est de l'opinion, on ne peut s'empêcher de constater au vu des derniers baromètres que la lassitude ne prend pas, la côte de popularité du président restant aujourd'hui autour de 20% avec une légère hausse de 1 à 2 points sur les dernières semaines (les marges d'erreurs de ce type d'enquête oscillant autour de 3%, NDLR). François Hollande reste donc le "recordman" en termes d'impopularité sur l'ensemble de la Ve République, ce qui laisse penser que l'opinion reste encore en bonne partie opposée au chef de l’État, en particulier sur les sujets de fonds (pouvoir d'achat, chômage…). Dernier exemple en date : l'envoi des troupes françaises en Centrafrique a généré des remontées de terrain très négatives dans nos enquêtes, beaucoup estimant que les efforts budgétaires devaient être appliqués à tous, la France n'ayant pas les moyens de jouer au "gendarme du monde" à l'heure actuelle.

Si ces critiques persistent, on peut affirmer toutefois qu'un relatif désintérêt s'empare de l'opinion, ce qui semble démontrer que l'on passerait à un stade supérieur à celui de la simple dénonciation politique. Autrement dit, un certain phénomène de "zapping politique" peut se développer autour de la personne du président, et cela peut devenir particulièrement compliqué à gérer sur le long terme.

Christophe Bouillaud : Sans pouvoir bien sûr en avoir des preuves directes, il est possible de faire tout d'abord l'hypothèse que les médias, en particulier les magazines, soient confrontés à une érosion de l'aspect vendeur du "Hollande bashing". Ce dernier finit par perdre de sa nouveauté, et n'attire sans doute plus autant le lecteur. Les dernières unes de l'Express, un magazine qui n'a pourtant pas ménagé ses effets anti-Hollande depuis l'élection de mai 2012, sur "les mystères de l'histoire de France" et "les trésors de nos terroirs" - c'est-à-dire sur rien de vraiment actuel ! - semblent attester de ce ralentissement de la critique, peut-être dû tout simplement aux festivités de fin d'année. Il y a donc sans doute d'abord une logique médiatique : critiquer Hollande, ce n'est plus une nouveauté qui fasse vendre. On observera de même que les côtés "people" de la présidence Hollande, autour de sa compagne, semblent eux aussi se calmer, et n'intéresser qu'un public réduit. Cela correspond sans doute au temps qu'il a fallu à une partie de l'électorat de droite pour assimiler le simple fait qu'un "socialiste" est de nouveau président de la République.

Sur un plan plus directement politique, par contre, je doute que les contradicteurs, au sens des opposants partisans au président, se lassent en quoi ce soit. Je n'observe pas de ralliement. Au contraire, au centre, un François Bayrou se situe désormais clairement dans l'opposition, à gauche, un Jean-Luc Mélenchon ne saurait en faire trop pour clamer tout haut son mépris des "solfériniens" comme il appelle ses anciens camarades du Parti socialiste. Les derniers mois ont vu une multitude de groupes organisés se faire entendre contre telle ou telle mesure gouvernementale. De fait, le seul groupe organisé qui a baissé d'un ton dans ses critiques semble être le Medef. Le message présidentiel du Nouvel An semble indiquer que quelque chose comme un accord se dessine entre le Medef et la présidence Hollande.

Alors que François Hollande est statistiquement plus impopulaire que ne l'était Nicolas Sarkozy, comment expliquer que ce dernier ait suscité une animosité plus véhémente dans la perception du personnage ?

Jérôme Fourquet : Cette question soulève un élément important puisque bon nombre des pamphlets que suscitaient Nicolas Sarkozy étaient effectivement basés sur sa personnalité, son comportement. S'il est vrai que la personnalité de François Hollande n'est elle-même pas exempte de critiques, pour des raisons d'ailleurs totalement contraires à celles de son prédécesseur (la nonchalance, l'indécision…), le fond du mécontentement se forme d'avantage sur des questions de politique globale. Le manque de réformes, les mauvais résultats actuels, sont ainsi des facteurs-clés pour comprendre le regard porté par les Français sur le locataire de l'Elysée. Plus encore que sous Nicolas Sarkozy, on remarque aussi la formation de critiques au sein même de la majorité socialiste. S'il est vrai que le mandat de Nicolas Sarkozy a connu son lot de critiques à droite, notamment sur le manque d'application des engagements autour de la sécurité, c'est un fait exacerbé avec la nouvelle majorité. En bon artisan de la synthèse, François Hollande tente de ménager en permanence les équilibres, comme on a pu le voir dans ses vœux du 31 décembre, au risque de décevoir dans les deux camps. Ainsi, pour la première fois, la côte de popularité de François Hollande est passée en dessous des 50% pour l'électorat socialiste, ce qui n'était jamais arrivé à l'UMP pour Nicolas Sarkozy.

Christophe Bouillaud : Il faut rappeler qu'avant même d'être élu président de la République en 2007, Nicolas Sarkozy clivait son propre camp. Qui ne se souvient de son conflit avec Jacques Chirac, et le Premier ministre d'alors, Dominique de Villepin ? Sa façon d'assumer le ministère de l'Intérieur y est pour beaucoup, il se veut alors à la fois comme le "premier flic de France" et le premier idéologue de la droite. Nicolas Sarkozy est donc un personnage déjà très controversé avant d'être élu président, qui s'appuie de fait sur un premier bilan, son action comme ministre à différents postes. Dès les premiers jours, son action comme président ne fera que renforcer cette image déjà constituée auparavant dans une partie de l'opinion publique d'un personnage qui sent le soufre. Inversement, François Hollande possède la particularité de ne pas avoir de passé national "visible" quand il arrive au pouvoir en 2012 : en effet, aussi bien pendant les primaires socialistes en 2011 que pendant la campagne des présidentielles en 2012, tout le monde semble avoir oublié sa carrière politique nationale à la tête du Parti socialiste et à quel point cela avait tout de même très mal fini. Il faudrait relire les articles de presse de l'époque où François Hollande quitte la tête du Parti socialiste. En 2011-12, on ne veut voir en lui qu'un élu local de la Corrèze, plutôt efficace au demeurant. Cette idée est habilement vendue par le candidat Hollande lui-même en souhaitant assumer une "Présidence normale", jouant ainsi sur l'oubli de sa propre histoire politique nationale. C'est d'ailleurs un cas très spécifique à la France, peut-être le seul pays européen où les politiques ont toujours droit à une seconde, troisième, quatrième chance... De fait, l'animosité que d'aucuns peuvent ressentir à l'égard de François Hollande comme président est sans doute limitée par la méconnaissance que la plupart des gens ont de sa carrière. Qui peut citer de mémoire un acte important de François Hollande avant son élection en 2012 ?

Peut-on dire que le désenchantement politique actuel s'explique avant tout par la déception de ceux qui ont porté le candidat socialiste à l'Elysée ?

Christophe Bouillaud : Oui, de fait, une grande partie des électeurs du second tour qui ont voté François Hollande en mai 2012 expriment leur déception. C'est le contrecoup logique du discours du Bourget en janvier 2012, où F. Hollande joue sur les gammes habituelles de la gauche française. De fait, ce n'est plus un scoop, la déception des électeurs de gauche commence dès l'automne 2012. Cela a commencé par les catégories d'électeurs les plus populaires, cela continue par les professions intermédiaires, et cela remonte désormais lentement vers le cœur de l'électorat socialiste contemporain, les cadres du secteur public au sens large. La déception apparaît d'autant plus marquée chez les électeurs de F. Hollande qui se situent à la gauche du PS sur le plan social ou sur le plan écologique. Il faut bien dire que les politiques publiques choisies par F. Hollande sont pour le moins très loin des attentes de cette partie de la gauche. Cette année au 1er janvier 2014, il n'y aura pas de "coup de pouce" au SMIC, et il y aura une hausse de la TVA, et toujours pas d'alignement des taxes sur le diesel par rapport à l'essence : c'est exactement l'inverse de ce qu'attendait cet électorat de la part d'un pouvoir politique de gauche sociale ou écologique. Les vœux présidentiels semblent vouloir accentuer cette rupture avec cet électorat, abandonné à son sort sans autre forme de procès, puisque F. Hollande paraît bien annoncer de prochaines réformes en concertation avec le Medef au nom de la compétitivité. Ce qui confirme d'ailleurs les décisions de l'automne 2012. Ce choix correspond sans doute à la perception par la présidence d'une probable tenue du Parti socialiste lors des municipales et des difficultés croissantes du "Front de gauche" à préserver sa cohésion. Les électeurs de gauche déçus par le "hollandisme" semblent donc destinés à l'impuissance politique, donc pourquoi s'en soucier ?

Faut-il interpréter en conséquence cette tendance comme une lassitude à l'égard du milieu politique et de sa capacité à influer sur le cours des choses ?

Christophe Bouillaud : En dehors de la particularité d'un président élu à gauche et qui tend à faire une politique (modérément) libérale, il faut admettre sans doute que les électeurs perçoivent de mieux en mieux les contraintes qui pèsent sur l'action des dirigeants français. Quand F. Hollande s'engage à faire des économies budgétaires, il ne fait rien d'autre qu'appliquer les traités européens que la France a signé, dont le TSCG bien sûr. N'importe quel président ferait la même chose à sa place, sauf à rompre radicalement avec les engagements européens du pays. Le problème actuel est que la Vème République a été fondée sur l'idée de la souveraineté nationale incarnée dans le président de la République, un président qui est supposé pouvoir faire des choix décisifs pour l'avenir de la Nation. La Vème est la fille de la défaite de mai-juin 1940, et elle doit éviter à tout prix qu'un tel événement ne se reproduise. C'est encore vrai en matière de guerre ou de paix, avec l'arme nucléaire toujours à disposition du président en cas de crise internationale, mais c'est devenu largement illusoire pour toutes les grandes politiques économiques et sociales. Sur ce point, c'est désormais au niveau européen, voire mondial, que cela se décide vraiment, et, au mieux, il faut apprendre à faire avec. Un président de la République aujourd'hui devrait faire comme le maire d'une métropole, en assumant clairement qu'il ne définit plus les règles du jeu économique et social que les Français doivent jouer que cela leur plaise ou non, mais qu'il peut faire en sorte de jouer la partie du pays le mieux possible. C'est peut-être au fond la ligne de F. Hollande, mais la mise en récit politique de cette limitation définitive de la souveraineté française au sens traditionnel de cette dernière s'avère pour le moins difficile. Cela s'avère d'autant plus compliqué que tous les gouvernements depuis 30 ans au moins radotent sur leur priorité qui serait la lutte pour l'emploi. F. Hollande n'a pas raté pour ses vœux de Nouvel An de réitérer cette promesse standardisée qui ne veut plus rien dire d'autre en fait pour des oreilles avisées que "business as usual".

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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