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Vladimir Poutine peut-il être vu comme un acteur rationnel dans un cadre de théorie des jeux ?
Vladimir Poutine peut-il être vu comme un acteur rationnel dans un cadre de théorie des jeux ?
©John MACDOUGALL / AFP

Stratégie

La crise du gaz russe expliquée par la théorie des jeux (et par la propension allemande à la duplicité géopolitique…)

L’Europe a annoncé vouloir mettre en place des réductions de la consommation pour faire face aux coupures de gaz potentielles de la Russie. En montrant à Vladimir Poutine que nous sommes déterminés à nous passer de son gaz, lui donnons-nous les arguments « rationnels » pour qu’il se montre ferme ? Vladimir Poutine peut-il être vu comme un acteur rationnel dans le cadre de la théorie des jeux ?

Sébastien Laye

Sébastien Laye

Sebastien Laye est PDG de la societe immobiliere Aslan Investissement. Chercheur associé en economie à l'Institut Thomas More, il est aussi president fondateur du Parti Quatre Piliers.

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Atlantico : Olivier Blanchard a récemment estimé que « La Russie est un monopoleur de gaz confronté à une courbe de demande européenne très inélastique.  La seule raison de ne pas fixer un prix presque infini (et de vendre epsilon) est de préserver la demande future.  Mais la demande européenne future de gaz russe est probablement égale à zéro.  Dans ce cas, il n'y a aucune raison de préserver l'avenir. » En d’autres termes, Poutine pourrait être vu comme un acteur rationnel dans un cadre de théorie des jeux. Partagez-vous cette analyse ?

Sébastien Laye : Cette application de la théorie des jeux suppose une économie locale (européenne) fermée ou avec des accès à de nouvelles importations complexes. Dans ce cadre-là, la situation du gaz européen est celle de ce que les économistes appellent un équilibre de Nash: en réalité, aucun acteur ne peut modifier seul sa stratégie sans affaiblir sa position. Les russes ne sont pas dans la position de force que certains décrivent: effectivement ils peuvent arbitrer entre offre actuelle et future, et maximiser le prix actuel si le découplage économique avec la zone euro est définitif. Le seul intérêt est de tenir dans une guerre d'attrition, même si la question n'est pas aussi simple: générer de simples revenus gaziers ne suffit pas à tenir sur le front des équipements par exemple, si on n'a pas les chaînes de production ou les technologies (du fait des sanctions) pour remplacer les chars et les munitions perdues en Ukraine.Mais à court terme, on maximise les revenus financiers. Cette position rationnelle se heurte à deux écueils: la courbe de demande européenne est certes inélastique mais à un certain prix, surtout en cas de récession, sa forme présente un "kink": les revenus baissent. Surtout, des prix qui s'envolent vont inciter des acteurs à s'attaquer au monopole: LNG américains, swing supplier style Algérie ou Qatar.

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Depuis le début de la guerre en Ukraine, nous avons annoncé notre volonté de nous passer du gaz russe. Cette semaine encore, l’Europe a annoncé vouloir mettre en place des réductions de la consommation pour faire face aux coupures de gaz dont nous menace Poutine. En montrant à Poutine que nous sommes déterminés à se passer de son gaz, lui donnons-nous les arguments « rationnels » pour qu’il se montre ferme ?

Oui, nous l'incitons à considérer le marché européen comme perdu sur le moyen/long terme (ce qui est probablement faux, un changement de régime ou même une normalisation de la situation nous ramènerait à la situation de 2021) et donc en théorie des jeux, à maximiser ses gains de court terme. Mais si on se place du côté de la survie de son régime, donc au-delà de un ou deux ans, il ne poursuit pas non plus une stratégie adéquate, en se coupant de son principal client et en prétendant le terroriser. Poutine n'est donc que moyennement rationnel dans le cadre de cette théorie des jeux: il parait l'être sur le court terme, mais plus du tout sur le moyen terme. Surtout, cet équilibre de Nash est négatif pour les deux parties en présence (et positif pour les Etats Unis et le Moyen Orient....) avec un jeu à somme nulle....

Le gazoduc Nord Stream reliant la Russie à l'Allemagne a redémarré jeudi après dix jours de maintenance. Wolfgang Munchau, rédacteur en chef de Eurointelligence estimait il y a quelques que si les coupures définitives de gaz n’ont pas eu lieu et prédisait que si le pipeline réouvrait, c’est parce qu’il « y a une pression intense au sein du gouvernement pour un sale deal avec Poutine : vous, les Russes, continuez à faire circuler le gaz. Nous, les Allemands, nous nous engageons à acheter votre gaz pendant au moins 10 ans. »Est-ce une option crédible ?

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Non, le problème est plus complexe que cette vision binairede Munchau. En réalité, il y a des coûts à couper ainsi puis redémarrer de telles installations, qui doivent par ailleurs être économiquement amorties. Donc on ne va pas annihiler complètement le transport de gaz par ce pipeline ou le refaire tourner au maximum comme avant la guerre. L'Allemagne va gérer des flux moindres en provenance de Russie, en fonction de l'évolution de la guerre mais surtout des alternatives énergétiques.Et malgré ses rodomontades, Poutine va continuer à exporter ce qu'il peut vers son principal client. Ces données économiques sont difficiles à évacuer du jour au lendemain. Et là aussi, l'Allemagne se comporte comme un acteur rationnel; celui qui a le plus à perdre dans cet équilibre de Nash.....

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