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La collapsologie, l’idéologie non violente qui risque de ne pas le rester
©Thomas SAMSON / AFP

Extinction rébellion

La collapsologie, l’idéologie non violente qui risque de ne pas le rester

Les activistes écologistes membres du mouvement international Extinction Rebellion ont prévu plusieurs opérations de blocages, dans le centre de Paris. Mardi, ils étaient quelques centaines à occuper la place du Châtelet ainsi qu'un pont de la Seine situé au centre de la ville. Quelques jours plus tôt, ils avaient investi le centre commercial parisien, Italie 2. Jusqu'alors ces opérations se déroulent généralement dans le calme, mais peut-on y voir un potentiel risque de radicalisation des militants ?

Eddy  Fougier

Eddy Fougier

Eddy Fougier est politologue, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Spécialiste des mouvements de contestation de la mondialisation, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces thèmes : Dictionnaire analytique de l’altermondialisme (Ellipses, 2006), L’Altermondialisme (Le Cavalier bleu, 2008).

Plus récemment, il a publié Thèmes essentiels d’actualité en QCM (2000 QCM) aux éditions Ellipses (2012) ou encore Parlons mondialisation (La Documentation française, 2012)

Eddy Fougier est chargé d’enseignement dans plusieurs écoles, notamment Audencia Nantes – Ecole de management, l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, l’Institut européen des hautes études internationales (IEHEI, Nice) et l’Institut supérieur de formation au journalisme (ISFJ, Paris).

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Atlantico :  L'occupation par Extinction Rebellion de la place du Châtelet à Paris, ou similairement d'autres endroits, par le même mouvement à travers le monde poussent à s'interroger sur le risque potentiel de violence et de radicalisation de ses participants. Quel danger potentiel représente réellement ce mouvement ? Y-at-il un risque réel de radicalisation de ses participants ? 

Eddy Fougier : Deux éléments sont importants. D'abord, il y a toujours une confusion entre les autorités publiques et les militants sur la notion même de "non-violence" et chacun joue sur cette confusion. Du côté des autorités publiques, la non-violence peut se traduire par la désobéissance civile, sorte d'infraction à la loi mais tolérée de façon provisioire tant qu'il n'y a pas de dégradations de biens ou d'actions visant à l'intégrité physique des forces de l'ordre par exemple. Cela fait que l'occupation d'Italie 2 par Extinction Rebellion est tolérée quelques heures mais au bout d'un certain temps, il y a une intervention des forces publiques. Pour les militants, la notion de non-violence est plus compliquée. La violence pour les militants se traduit par l'intention manifeste de vouloir tuer ou blesser des humains ou des animaux. Le reste n'est pas perçu comme un acte de violence. La destruction ou dégradation de biens (tags ou autres) n'est pas vu comme de la violence à leurs yeux. Chez certains militants, la destruction de mobiliers urbains ou de vitrines  n'est pas vu comme un acte violent car ils ne cherchent pas à intenter à la vie d'un être humain. Cette différence fait que je me méfie de cette notion de non-violence. 

Le deuxième aspect concerne la notion de graduation chez les militants d'Extinction Rebellion. Dans un premier temps nous retrouvons des actions de blocage de la voie publique comme le pont Sully à Paris, puis Italie 2 et maintenant Châtelet. Il est annoncé d'autres blocages de ce type à venir également. Les médias couvrent les occupations, certains politiques parlent du mouvement ou le critiquent vigoureusement comme Ségolène Royal. Petit à petit, nous allons découvrir une phase deux, par ailleurs plus ou moins annoncée par ces activistes. Ce ne sera plus une phase de blocage mais de sabotage en direction des cibles privilégiées désignées, souvent les acteurs étatiques et économiques censés être responsables du changement climatique. En Grande-Bretagne, les dirigeants du mouvement ont eu l'intention d'utiliser des drones afin de bloquer l'aéroport d'Heathrow. Cela a aboutit à une arrestation du co-fondateur du mouvement mais l'on voit qu'il y avait une envie de sabotage, et donc d'entrer dans une phase plus dure si cette phase de blocage ne fonctionne pas. 

Le profil ou la structure d'Extinction Rebellion a-t-il une filiation avec les mouvements zadistes ou sommes-nous confrontés à un mouvement d'une autre nature ? 

Certains militants d'Extinction Rebellion ont sans doute été présents à Notre-Dame-des-Landes ou sur d'autres ZADs. Ce sont des profils similaires avec une même vision anti-capitaliste, du rejet du système de manière radicale, de mettre en place un autre monde et le même soucis d'exploiter les failles d'un système à un instant et en bloquant ce système. Si nous prenons le passé, nous pouvons observer une forme de filliation avec un mouvement Britannique de la deuxièeme partie des années 1990 qui s'appelait "Reclaim the streets" et qui avait bloqué de manière festive (artistes de rue, cracheurs de feu...) les routes de la City en 1998. Cela fait écho aux images que l'on a pu voir à Italie 2. On peut faire une généalogie assez évidente de ces modes opératoires. En France, Notre-Dame-des-landes est perçue une véritable victoire pour les militants comme ce fut le cas à une certaine époque avec les faucheurs volontaires qui grâce à leurs agissements, ont permis de mettre fin à la recherche publique sur les OGM dans le pays. Les faucheurs volontaires étaient dans cette logique de sabotage.

Est-ce comparable à ce que l'on appelle communément l'"éco-terrorisme", opéré par des groupes comme l'ALF, Sea Shepherd ou Greenpeace par exemple ?

Le contexte n'est pas le même mais Extinction Rebellion a une fraîcheur qui peut faire penser à Greenpeace par rapport aux associations environnementalistes de l'époque. On était dans quelque chose de neuf où les jeunes avaient un impact direct sur leurs cibles. Il y a des similitudes en effet. Des groupes comme l'ALF étaient tout de suite dans la phase de sabotage et la revendication de cibles spécifiques. Compte tenu de la radicalité de son discours et de la déception associée à l'impact de ses blocages, Extinction Rebellion peut muter en effet. 

La collapsologie a-t-elle changé quelque chose dans le rapport à la radicalité, à la violence ?

Avant toute chose, il est intéressant de noter la présence de Pablo Servigne, père spirituel de la collapsologie, à Italie 2. La collapsologie n'a pas la même logique qu'Extinction Rebellion. Les collapsologues analysent la situation et la mise en place d'alternatives à l'échelle locale dans une logique néo-survivaliste. Toutefois, il est vrai qu'ils ont des idées similaires concernant la dégradation de biens ainsi que de changer le système de façon radicale. Je ne suis pas certains que la collapsologie pousse à la violence mais plutôt cette idée d'urgence climatique. Extinction Rebellion a pour symbole un sablier pour signifier le temps qui passe et qui pousse les gens à l'urgence de manière radicale. Pablo Servigne a d'ailleurs fait un MOOC où l'on pouvait voir un article sur un metteur en scène en Belgique faisant une pièce de théâtre sur l'effondrement. Il disait dans cette pièce que les solutions étaient simples pour sauver la planète, à savoir plus de smartphone, ne plus prendre l'avion, plus de voiture... Sauf que si l'on se prive de toutes ces choses, il faut redéfinir une nouvelle forme de mobilité, un nouveau rapport aux technologies. Et il est vrai qu'Extinction Rebellion tend vers tout cela. On voit cela du côté des antispecistes aussi. D'ailleurs il existe des connections entre les deux.

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