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Une affiche de propagande appelant à "élever une nouvelle génération de soldats révolutionnaires fougueux, capables, courageux et moralement droits", à Pékin.
Une affiche de propagande appelant à "élever une nouvelle génération de soldats révolutionnaires fougueux, capables, courageux et moralement droits", à Pékin.
©NOEL CELIS / AFP

Virilité

La Chine ne veut plus voir d’hommes efféminés (ni d’autres influenceurs supposés) sur ses écrans

Le diffuseur officiel chinois a annoncé vouloir interdire les esthétiques "efféminées" des divertissements à l’antenne. Une décision caricaturale qui vise à gommer toute image supposée de "faiblesse".

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l’Institut Catholique de Paris et Chercheur-associé à l’Iris, Emmanuel Lincot est sinologue. Son dernier ouvrage, écrit avec Emmanuel Veron est La Chine face au monde : une résistible ascension (éditions Capis Muscat). Il est également l'auteur de Chine, une nouvelle puissance culturelle ? Sharp Power et Soft Power aux éditions MkF et de Géopolitique du patrimoine. L’Asie d’Abou Dhabi au Japon aux éditions MkF.

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Atlantico : Le diffuseur officiel chinois a annoncé vouloir interdire les esthétiques « efféminées » des divertissements à l’antenne. Comment interpréter cette décision ? S’inscrit-elle dans une dynamique plus globale de renforcement de la masculinité en Chine ?

Emmanuel Lincot : C’est une façon de se construire une image aux antipodes de celle que l’Occident et un certain orientalisme ont autrefois conçu de la Chine et de l’Asie en général. Lisez Pierre Loti, Abel Bonnard ou Claude Farrere - aujourd’hui bien oubliés - et toute cette littérature coloniale, raciste et condescendante du début du siècle dernier. Elle décrivait les Chinois sous des traits à la fois cruels, efféminés et fourbes. A l’image de ce que Tchang présente à Tintin dans une longue litanie de stéréotypes mais dans un retournement dialectique génial qui dans Le lotus bleu renvoie en réalité l’Occident à ses propres fantasmes. Cette virilisation de la Chine, de son image, a commencé avec le Guomindang et se poursuit depuis 1949 sous le régime communiste dont l’épopée même participe largement de ce changement d’image. En pleine guerre froide, l’Occident a été stupéfait des victoires remportées par la Chine Rouge aussi bien sur des théâtres d’opérations comme la Corée ou le Vietnam. Films de guerre et d’arts martiaux diffusés quotidiennement en Chine renforcent cette dynamique de virilisation et c’est là la caractéristique de n’importe quel régime autoritaire. Au point où même les grandes figures féminines de l’histoire de la Chine impériale, comme Mulan, sont privilégiées comme héroïnes martiales incarnant avant tout des vertus patriotiques et beaucoup moins l’image d’une féminité qui, elle, est associée à un état psychologique de faiblesse que le régime actuel ne saurait tolérer. D’un point de vue sociologique, il est intéressant d’observer qu’en quelques décennies l’on est passé de l’uniformité vestimentaire (le fameux costume Mao unisexe pour les hommes comme pour les femmes), avec l’abolition de toute distinction - y compris sexuelle - au nom de l’idéalisme égalitaire communiste et partant, dans l’abolition de toute forme de manifestation individualiste, à une surenchère de virilité dans une optique nationaliste. 

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Que dit-elle de la vision que la Chine a d’elle-même et de sa place dans le monde ? 

D’abord que le régime instrumentalise une culture qu’il présente d’une manière caricaturale. Que ce soit le répertoire des opéras, la littérature ou le cinéma : les exemples montrant que le raffinement de la culture chinoise faisant fi de cette virilisation et nous montrant une réalité bien plus complexe sont innombrables. Tout cela est su et conservé en dehors même de la Chine que ce soit à Taïwan, au sein de la diaspora ou tout simplement auprès d’un public libéral et cultivé. La Chine continentale est donc de nouveau brutalisée. Cette surenchère de virilisation vise pour son régime, dans le choix des images et des symboles, à se hisser au rang des Etats-Unis, de leur cinéma, et de leurs prouesses guerrières. Action, réaction. Ce n’est certainement pas la Chine que l’on aime. Toutefois, et pour parler le langage d’un Raymond Queneau, « du vase bleu blanc d’époque Ming, il ne reste que des miettes ». Il nous faudra résister contre cet abêtissement général comme l’ont fait en leur temps de grands Allemands en exil comme Marlène Dietrich ou Fritz Lang face à l’Allemagne nazie. 

A quel point est-ce une décision dangereuse ? Peut-on s'attendre à une répression au-delà de la télé ?

C’est révélateur d’une faiblesse inhérente au système bien sûr. La reconnaissance de la vulnérabilité, de la maladresse, de la laideur même, grands classiques de la culture taoïste, comptent parmi les grands topos de la Chine de toujours, de sa sagesse. La faiblesse est une force et c’est ce que n’a jamais cessé de nous enseigner la Chine. Le régime communiste veut singer une culture américaine qui lui est étrangère. C’est un nivellement par le bas et le risque dans cette interprétation de la culture imposée par le régime c’est que tout esprit frondeur, original, soit définitivement brimé. La Chine de Xi Jinping est le paradis des technocrates et des idéologues et certainement pas celui des artistes. Tous les moyens sont bons pour vous évincer au cas où vous ne souscririez pas aux directives du régime. « L’art au service du peuple », slogan maoïste toujours en vigueur, s’ajoute aux postures martiales voulues par le Parti. Inutile de vous dire que c’est un calvaire et que nombre d’artistes sont amenés tout simplement à se retirer de la scène (c’est le cas d’un certain nombre de chanteurs de variété… ) soit sous la pression du régime soit parce que l’atmosphère est devenue irrespirable.

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Faut-il voir cette décision comme une riposte à certaines tendances en Occident ? Est-ce une sorte de pendant oriental du mouvement woke ? Cela peut-il préfigurer d'un antagonisme futur sur les valeurs ? 

Oui, on peut y voir comme en Russie une résistance conservatrice à ces phénomènes et ces tendances se réclamant du woke ou des gender studies qui ont largement cours aux États-Unis. Les sino-béats se trouveront confortés dans le choix de valeurs qu’ils croiront traditionnelles alors que de part et d’autre celles-ci sont en définitive très largement réinventées. Je crois qu’il faut raison garder et faire le choix comme en politique de la voie du milieu, une « méso-politique » ne sacrifiant à aucune mode et surtout parier sur l’intelligence des peuples. Pendant plus de deux milles ans, la chose militaire et la virilisation étaient considérées avec mépris non seulement par le pouvoir mais également par la culture populaire en Chine. L’intelligence  du cœur, la droiture du lettré, son agir dans le non-agir étaient considérés comme les valeurs les plus nobles, les plus hautes de la culture chinoise. Les choses ont changé à partir du XXe siècle pour toutes sortes de raisons. Cependant, subsiste un solide bon sens et une défiance profonde vis à vis de l’autorité surtout lorsque celle-ci se drape dans l’étoffe virile des héros. « Hommes de peu » (xiao ren) dit-on de ces caricatures dans le secret des familles…

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