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La CGT est-elle capable de gérer la succession de Bernard Thibault de manière démocratique ?
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Utopie ?

La CGT est-elle capable de gérer la succession de Bernard Thibault de manière démocratique ?

La campagne présidentielle a un peu trop occulté une opération tout à fait passionnante : la succession de Bernard Thibault à la tête de la centrale syndicale, qui aura lieu ce vendredi. Le secrétaire général a sa candidate, issue de la fonction publique elle aussi, mais réussira-t-il à l'imposer au mépris de toute campagne ouverte au sein du syndicat ? Et pourquoi ne pas rêver d'un candidat issu du secteur privé...?

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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La campagne présidentielle a un peu trop occulté une opération tout à fait passionnante: la succession de Bernard Thibault à la tête de la CGT. Ce syndicat né... en 1895 cherche patiemment à effectuer sa mue démocratique, et les rebondissements de cette métamorphose méritent un petit décodage.

Depuis une bonne trentaine d’années, la CGT tente de s’émanciper du mouvement marxiste-léniniste dont le Parti Communiste fut le digne représentant français. Beaucoup ont oublié cette époque où appartenir à la CGT ne se limitait pas à lutter contre le patronat, mais impliquait aussi un soutien longtemps sans faille aux réalisations soviétiques. Toute forme de critique vis-à-vis de Moscou, la simple allusion aux goulags inventés par la propagande impérialiste, le moindre doute sur le respect des droits de l’Homme dans le système communiste, était un motif de dissidence.

Henri Krasucki, élu secrétaire général en 1982, fut le premier à porter une ligne d’émancipation vis-à-vis du parti communiste. Son successeur, Louis Viannet, continua l’œuvre contre toute attente, et annonça en 1996 qu’il renonçait à siéger dans les instances du Parti Communiste.

Si Bernard Thibault fait un effort de mémoire minimal, il se souviendra que Viannet avait une grande ambition pour la CGT: en confier la direction à une femme - en l’espèce Maryse Dumas, dont les initiés connaissaient la proximité avec le secrétaire général sortant. Car si la CGT s’émancipait des dieux léninistes, elle conservait une tradition bien ancrée depuis le Que faire? de Lénine: laisser au dirigeant en poste le soin d’organiser sa succession, et demander à la base de ratifier son choix.

Si Bernard Thibault maintient encore quelques instants son effort de mémoire, il se souviendra du sort réservé par les fédérations à la proposition de Viannet. Maryse Dumas paraissait incarner une ligne trop dure, et la majorité lui préféra... Thibault lui-même, héros des grèves de 1995.

Frappé d’une sorte d’amnésie, le secrétaire général de la CGT tente aujourd’hui un coup de force identique à celui qu’il fit capoter en 1999. Fidèle à la tradition léniniste, il  a proposé son remplacement, malgré la volonté de sa base, par une candidate sortie du chapeau: Nadine Prigent.

Jusqu’ici, cette infirmière qui dirige la fédération santé de la CGT n’a guère eu l’occasion d’apparaître au grand public. Elle fait historiquement partie de l’entourage de Thibault, qui n’a pas souhaité la mettre sous les projecteurs avant sa succession.

Ses adversaires, en interne, lui reprochent à la fois un manque de charisme et une absence de sens tactique. Dans l’univers complexe de la négociation collective, ces qualités sont des atouts importants. Ces critiques sont-elles justifiées? Personne ne le sait. Pour mémoire, Louis Viannet, qui a renouvelé la CGT, avait l’image, jusqu’à son élection, d’un stalinien dogmatique.

Il est donc injuste d’exécuter d’ores et déjà la pouliche du secrétaire général.

 

En revanche, son appartenance à une fédération de la fonction publique, et les critiques adressées à son principal adversaire: Eric Aubin, à qui Bernard Thibault reproche de «faire campagne» en disent long sur le chemin que la CGT doit encore parcourir pour se revendiquer d’une tradition démocratique comme on les aime.

Premièrement, il ne serait pas anormal que les syndicats du secteur privé soient dirigés... par des salariés du secteur privé. Cette logique élémentaire de représentativité n’est pas qu’une affaire de principe. Les fonctionnaires sont par nature étrangers au Code du Travail, et leur légitimité pour en négocier l’évolution est pour le moins faible. La CGT ferait ici œuvre utile en confiant la définition de ses positions majeures à des militants directement concernés par leur mise en œuvre.

Un exemple? La sécurité sociale professionnelle, que la CGT appelle de ses vœux, et que Nicolas Sarkozy avait promise en 2007. La CGT en parle beaucoup, mais ne lui a jamais donné de contenu précis. Comment imaginer que des fonctionnaires protégés par leur statut puissent donner un sens pertinent à un concept qui leur est radicalement étranger?

Deuxièmement, l’interdiction de toute forme de campagne pour se faire élire laisse songeur sur la capacité des syndicats français à passer d’une logique pyramidale à une logique démocratique. C’est pourtant là-dessus qu’on attend Bernard Thibault. Sur sa capacité à faire admettre que le dirigeant d’une organisation soit aussi choisi par sa base, pas seulement par son prédécesseur.

À moins que Thibault ne préfère finalement porter sa recommandation sur une candidate sortie du chapeau dans la dernière ligne droite, et qui ferait consensus.

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