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L’unité ébranlée de la République : la preuve par les départements
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Maillon faible

L’unité ébranlée de la République : la preuve par les départements

Si les élections départementales ont été très fortement nationalisées cette année, elles sont à l'origine locales. Et entre la France des villes et les France des champs, les réalités sociales et les enjeux qui en découlent sont loin d'être identiques.

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico :  Une approche globale des élections départementales pourrait laisser penser que dans tous les cas, ce sont les mêmes enjeux qui entrent en ligne de compte. Cependant, entre la France des villes et les France des champs, quelles différences et convergences observe-t-on sur le plan des réalités sociales ?

Gérard-François Dumont : Il faut d’abord rappeler que les élections départementales françaises de mars 2015, qui auraient dû être d’abord locales, sont devenues nationales pour deux raisons. D’une part, des réformes électorales (Loi du 17 mai 2013 relative à l'élection des conseillers départementaux, des conseillers municipaux et des conseillers intercommunaux et modifiant le calendrier électoral) créant des méga-cantons et le flou sur l’avenir et les compétences des départements ont fait évoluer de facto ces élections vers une sorte de proportionnelle (lire mon interview du 10 mars : Les départementales tuées par la réforme territoriale : qui est vraiment capable de dire ce que seront les compétences des départements ?). D’autre part, la stratégie du gouvernement, avec les discours du Premier ministre Manuel Valls, les a nationalisées, ce qui n’était pas nécessairement le souhait des élus locaux sortants socialistes, surtout de ceux qui avaient géré de façon satisfaisante leur département.

Géographiquement, les territoires français peuvent se distinguer en cinq types principaux : les communes-centres des grandes villes, les « banlieues », dénomination utilisée en réalité pour considérer les territoires relevant d’un urbanisme des années 1960 composé d'immeubles de barres et de tours, les centres anciens des communes périurbaines, les quartiers pavillonnaires de ces mêmes communes et, enfin, le monde rural. Pour ce dernier, il convient non de se référer à la définition très étroite de l’Insee, mais à une appréhension plus conforme à la réalité géographique réelle, comprenant tous les territoires à morphologie rurale, avec des communes dont la densité de population ne dépasse pas 500 habitants/km².

Ces dernières décennies, entre ces cinq types de territoires, des convergences ont pu être observées notamment sur les modes de consommation alimentaires, même si des diversités ont été introduites sous l’effet des immigrations ou de la globalisation apportant des produits nutritifs de plus en plus différenciés. Dans les années 1970, le monde rural pratiquait davantage l'autoconsommation, venue de potagers ou d’élevages familiaux, et achetait moins de productions alimentaires fabriquées de façon industrielle, alors que la ville en consommait déjà largement. Depuis, la société de consommation, d’abord urbaine, s’est répandue dans les campagnes.

Un autre processus de convergence, seulement partiel, tient aux rapports sociaux : dans les années 1960, la différence entre l’anonymat des grandes villes denses et la proximité humaine dans le monde rural est considérable : les campagnes se caractérisent par des comportements signifiant le refus de l'anonymat : les gens qui se croisent se saluent presque toujours, même s’ils ne se connaissent pas.

En ville, les comportements sociaux n’ont pas changé et le phénomène de « la foule solitaire » (pour reprendre le titre du livre de David Riesman, La Foule solitaire. Anatomie de la société moderne, Arthaud, 1992) existe toujours : nombre d’habitants des villes ne connaissent guère, parfois pas du tout, leurs voisins de palier. Dans le monde urbain, l'anonymat a même été conforté par les choix opérés en matière d’urbanisme : au lieu de bâtir des maisons de ville, on a construit quasi-systématiquement des barres et des tours, dont la densité est pourtant inférieure, ce qui favorise moins le lien social.

Dans les campagnes, ce lien social s’est néanmoins restreint surtout en raison des nouvelles mobilités, avec l’usage de l’automobile, et d’une nouvelle géographie commerciale selon laquelle des supermarchés périphériques, plus anonymes, ont souvent remplacé nombre de commerces de centre-ville qui sont davantage des lieux de sociabilité. Toutefois, le lien social n'est pas supprimé dans le monde rural. D’abord, il y subsiste une économie de troc importante : c'est, pour prendre un exemple concret, la personne qui, en échange des pommes de terre du jardin de son voisin, donne un coup de main. Ensuite, le risque d'anonymisation dans le monde rural s’y trouve freiné pour une autre raison : les moyens financiers des collectivités territoriales rurales sont moindres que ceux des communes plus peuplées, ne serait-ce que parce que la dotation globale de fonctionnement pas habitant que verse l'Etat y est beaucoup plus faible. Face à cette insuffisance financière, bien souvent les habitants s’organisent en associations pour assurer un certain nombre de services ou réaliser des projets qui ne pourraient être l’exclusivité de fonctionnaires municipaux en nombre nettement moindre. Ces initiatives citoyennes peuvent concerner des garderies, des cantines, la préservation ou la réhabilitation du patrimoine, la culture, avec certaines réalisations qui ont acquis une notoriété internationale, comme le Puy-du-Fou en Vendée ou le festival des vieilles charrues en Bretagne, grâce à leurs milliers de bénévoles.

Parmi les divergences entre le monde urbain et le monde rural, il convient aussi de citer la composition par âge des territoires. Compte tenu de la baisse d'emplois dans l'agriculture, qui a été insuffisamment, et parfois très peu, compensée par la création sur place d'emplois dans d'autres secteurs économiques, nombre de jeunes sont partis chercher du travail dans les grandes villes, ce qui a contribué à un survieillissement (Dumont, Gérard-François et alii, Les territoires face au vieillissement en France et en Europe, Paris, Ellipses) de la population des campagnes. Ne font exception que les territoires ruraux qui ont su développer des activités industrielles, réinventer des savoir-faire anciens en les valorisant ou su déployer de l’attraction touristique. En outre, la montée du secteur tertiaire a été défavorable aux campagnes en termes de composition par âge et d’équilibre de la composition par sexe, car cette montée s'est essentiellement effectuée par des localisations dans les grandes villes, avec une forte part d'emploi féminin.

D'où une autre divergence : la proportion des jeunes femmes dans le monde rural est généralement plus faible que dans le monde urbain. Tout s’est passé comme si la gent féminine était plus attirée par les lumières de la ville que la gent masculine. A Paris, au sein de la population des jeunes actifs vivant isolément, on compte une proportion de femmes beaucoup plus élevée que d’hommes. Ainsi, selon le dernier recensement de la population disponible, celui de 2011, dans la tranche d’âge 25-29 ans, Paris compte 90,6 hommes pour cent femmes et le département de la Creuse 106,4 hommes pour cent femmes.

Selon que le canton est rural ou urbanisé, qu'est-ce que cela change dans la manière d'aborder les questions politiques ?

Dans les cantons ruraux, les populations se trouvent inévitablement dans une moindre attitude d'assistanat, car leurs collectivités territoriales sont relativement pauvres et, comptant un ratio de personnel par habitant nettement moindre, ne sont pas à même de créer de multiples services publics. Le lien social est favorisé par les quelque 500 000 conseillers municipaux des communes rurales qui sont presque tous bénévoles. C’est donc seulement par dévouement au bien commun qu’ils s’investissent pour gérer le territoire et le patrimoine communal comme pour favoriser l’entraide et la solidarité entre les habitants, s’employant à résoudre chaque jour (et souvent chaque nuit) des problèmes locaux. Ces 500 000 conseillers municipaux témoignent du meilleur de l’esprit civique et permettent le fonctionnement d’une démocratie de proximité (Dumont, Gérard-François, « Communes françaises : petit dictionnaire des idées reçues », Population & Avenir, n° 720, novembre-décembre 2014). On peut dire d'eux qu'ils sont les "as" de la démocratie locale, alors que dans nos grandes villes, certains élus se trouvent en quelque sorte professionnalisés et, de ce fait, plus éloignés des réalités quotidiennes de leurs concitoyens.

Entre un enfant qui grandissait à la campagne dans les années 1970 et un autre qui vivait dans un arrondissement parisien à la même époque, il y avait donc plus de différence qu'aujourd'hui ?

Dans les années 1970, les modes de consommation étaient encore assez différents entre le monde urbain et le monde rural. Ils se sont depuis en partie unifiés. Prenons l’exemple du téléphone. Dans les années 1970, la grande ville a commencé à être bien équipée en moyens de communication téléphonique, alors filaire, et la campagne en était encore assez dépourvue car le téléphone automatique n'y existait guère : il fallait alors passer par les opératrices, ces « demoiselle du téléphone » dont le métier n’a disparu qu’à la fin des années 1970. A la même époque, la construction de relais de télévisions a modifié les loisirs dans le monde rural et les a en partie unifiés avec ceux de la ville, villes et campagnes regardant les mêmes émissions.

L’accès aux nouvelles technologies de l'information et de la communication reste inégal, surtout pour les activités économiques, compte tenu des progrès à faire pour améliorer le débit dans certaines zones. Mais la pratique des réseaux sociaux est de plus en plus semblable en ville et en campagne. Même s'il dispose de moindres connexions ferroviaires, autoroutières ou aéroportuaires, le monde rural, tout comme le monde urbain, participe pleinement à la globalisation, comme le montre l’exemple de nombreuses entreprises implantées en milieu rural et exportatrices.

Pour ce qui est de l'éducation et de l'égalité des chances en revanche, le modèle français n'était-il pas plus équilibré entre les territoires par le passé ?

Dans ces domaines de l’éducation, les conditions d’égalité se sont plutôt détériorées. Dans les années 1970, les enseignants du monde rural étaient le plus souvent attachés à leur lieu de vie et y faisait fréquemment carrière. Au fil des décennies, de plus en plus s'enseignants ont voulu exercer dans les principales villes, notamment parce que c’est là que leurs enfants y trouvent les établissements d’enseignement supérieurs. Il en résulte que les enseignants ayant le moins de points dans leur barème se retrouvent assez fréquemment dans le monde rural, avec souvent le souci d'y rester le moins longtemps possible. Le monde rural compte donc moins d'enseignants chevronnés, et un taux de rotation plus élevé, ce peut nuire au système éducatif. Et, en même temps, les programmes scolaires donnent désormais une place parfois excessive aux territoires des grandes villes.

Le sentiment d'appartenance à une communauté citoyenne, peu importe que l'on habite à la campagne ou en ville, a-t-il faibli ?

Un changement structurel considérable s'est produit. Comparez une promotion de l'ENA ou de Polytechnique des années 1960 avec une promotion d'aujourd'hui : la diversité d’origine géographique des élèves était beaucoup plus forte. Les politiques publiques ont multiplié les décisions défavorables au monde rural, comme le maintien des inégalités en terme de dotation de fonctionnement, de nombreuse décisions de recentralisation contraires à ce qui se constate dans les autres pays européens (Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe : de l’Atlantique à l’Oural, Paris, PUF, 2015), des lois (Loi du 27 janvier 2014 de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles (MAPTAM) ; la loi sur la nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe) dont le vote définitif est prévu au Parlement pour le deuxième trimestre 2015)  inspirées par une idéologie de la métropolisation (Dumont, Gérard-François, « Une idéologie de la métropolisation ? », Population & Avenir, n° 722, mars-avril 2015) et une politique ringarde d’aménagement du territoire comme si le fonctionnement des territoires n’était pas devenu plus réticulaire que radial. Au lieu de donner de l’oxygène aux territoires pour leur permettre d’améliorer leur gouvernance (Dumont, Gérard-François, Diagnostic et gouvernance des territoires, Paris, Armand Colin, 2012), l’État a privilégié un vaste meccano institutionnel s’apparentant à du mouvement brownien. 

D’où un sentiment d'abandon chez bon nombre des citoyens du monde rural. Les dernières lois ignorent l'importance de la démocratie locale, comme le travail bénévole effectué par des centaines milliers de conseillers municipaux et d’associations locales. De la même façon, avec la suppression de neuf régions, que rien ne justifie (Florent, Luc, La place des régions françaises dans l’Union européenne : améliorée ou détériorée avec la suppression de 9 d’entre elles ? » Population & Avenir, n° 721, janvier-février 2015), et la création de mégarégions à l’identité floue, le nombre de citoyens vivant dans un espace-temps très éloigné de leur nouvelle capitale régionale s’accroit considérablement.

Dans tout cela, où se situent les banlieues ? Sont-elles le marqueur d'une rupture sociétale ?

Gérard-François Dumont : Les « banlieues », donc ces territoires relevant d’un urbanisme des années 1960 et 1970 composé d'immeubles de barres et de tours, cumulent deux difficultés : d’une part, elles ont souvent été construites sur des territoires enclavés, géographiquement décalés par rapport aux centres-villes anciens au nom d’une idéologie urbanistique issue de la charte d’Athènes de 1932 qui conduisait à faire table rase du passé ; d’autre part, elles sont devenues les principaux lieux d'habitation de populations issues de l'immigration, qui y trouvent difficilement les conditions adéquates pour s'intégrer. Le choix urbanistique erroné a forcément des conséquences sur la capacité des personnes qui y habitent à sentir qu'elles font société avec les autres territoires de la République.

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