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©SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Moyen-Orient

L’obsolescence programmée d’Al-Jazeera : la nécessité d’un média international crédible dans le monde arabe

Le Qatar s'est officiellement engagé par écrit à changer la politique éditoriale d'Al-Jazeera et à ne pas s'immiscer dans les affaires intérieures de l’Égypte.

Jean-Pierre Marongiu

Jean-Pierre Marongiu

Jean-Pierre Marongiu est écrivain, conférencier, ingénieur, expert en Management et Directeur général et fondateur du thinktank GRES : Groupe de Réflexions sur les Enjeux Sociétaux.Perpetuel voyageur professionnel, il a parcouru la planète avant de devenir entrepreneur au Qatar où il a été injustement emprisonné près de 6 ans, sans procès. Il a publié plusieurs romans et témoignages dont : Le Châtiment des Elites, Qaptif, InQarcéré, Même à terre, restez debout ! Aujourd'hui conférencier et analyste societal, il met son expérience géopolitique au service d'une approche libérale-souverainiste de la démocratie.

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Le déclin de la chaîne d’information Al Jazeera en termes d’audience et de crédibilité s’accentue alors que le Moyen-Orient semble connaître un apaisement diplomatique avec les accordsd’Abraham et la fin de l’embargo saoudien sur le Qatar.

La chaîne d'information qatarie n'est plus une référence médiatique pour les pays arabes.

Pour faire face à une démocratisation inéluctable des sociétés arabo-musulmanes, la libre circulation de l’information est un enjeu majeur. Au cœur d’une crise sanitaire internationale en dissimulant d’autres, culturelles, politiques et identitaires, l’avènement d’un média crédible et fiable devient une nécessité. Ce besoin ne peut devenir une réalité qu’avec la création d’une chaîne commune d’informations aux ambitions internationales en collaboration avec des pays tels que le Maroc ou les Émirats Arabes Unis prônant un islam modéré et ayant engagé un processus affirmé vers la démocratie.

L’outil de propagande du Qatar, fleuron de son soft power, qui a joué un rôle déterminant dans les printemps arabes y a laissé une bonne part de sa crédibilité. Haïe par les Saoudiens, fortement concurrencée par Russia Today Arabic, Al Arabia, Al Ain, Skynews et Medi1tv, Al Jazeera joue probablement sa survie en ce début d’année.

Al Jazeera demeure pourtant un enjeu géopolitique majeur, au cœur de la crise politique dans le Golfe qui en dépit de la levée de l’embargo attise encore et toujours les crispations saoudiennes et émiraties.

Si rien, ou fort peu, a filtré concernant la résolution des treize conditions exigées par l’Arabie Saoudite à la levée de l’embargo, la fermeture de la chaîne d'information, figure toujours en bonne place dans cette liste d’exigences.

Implicitement, le Qatar admet l’utilisation d’Al Jazeera comme arme médiatique de déstabilisation du monde arabe.

Clone arabo-musulman de CNN, l’orgueil de la famille Al Thani et cheval de Troie de son influence internationale, la chaîne Al Jazeera est contrainte de changer de ligne éditoriale.

Il y a encore quelques années, le monde entier aurait suivi les développements moyen-orientaux sur Al Jazeera, la chaîne d'information qatarie avait acquis la consécration médiatique, au début du millénaire, en diffusant les messages d'Oussama ben Laden et en couvrant la guerre en Afghanistan. En ce début 2021, plus personne ne semble se référer à cette source arabe naguère incontournable. Désormais sur les réseaux sociaux, ce sont les scoops et les analyses de Foreign Policy ou du Washington Post qui font autorité auprès des observateurs indépendants.

Jusqu’aux dernières heures des négociations concernant la normalisation des relations avec les pays du GCC, l'émir Tamim Al Thani, s’est arc-bouté sur sa position de ne jamais lâcher le fleuron du rayonnement qatari.

Caprice d’enfant gâté auquel on retire son jouet préféré ou bien injonction du patriarche Hamad initiateur de la chaîne en 1996, qui dans l’ombre dirige toujours véritablement le pays ?

Mettre fin au boycott faisait partie d'une série d'accords arrangés par l'administration Trump, visant à former un front uni contre l'Iran.

Si, avec la prise de fonction de Joseph Biden, la confrontation directe entre les États-Unis et l'Iran semble temporairement évitée, les spécialistes de la région s'interrogent sur les réelles retombées de cet affrontement larvé.

Mohamed ben Salmane et le général Sissi, sous l'insistance américaine de parvenir rapidement à un accord, ont fait le dos rond sur tout, sauf sur le point le plus sensible : l’ego démesuré du Qatar.  Mettre fin à un embargo dont les effets ne furent pas ceux escomptés pouvait éventuellement s’envisager, mais non sans humilier l’arrogant Qatar.

La seule porte de sortie offerte au Qatar consistait à s'engager officiellement et par écrit à changer la politique d'Al-Jazeera et à ne plus s'immiscer dans les affaires intérieures de l’Égypte et des pays du Golfe. 

Cet acte de contrition sine qua non, public et officiel a valeur d’aveux pour tout le reste ; le soutien inconditionnel aux frères musulmans, aux terroristes de l’état islamique, d’Al-Qaeda, du Hamas et même du Hezbollah. En acceptant de courber l’échine, Tamim dépose en vaincu l’étendard d’Al Jazeera aux pieds des assiégeants.

Pour autant, L'Égypte et les Émirats arabes unis demeurent en désaccord profond avec le Qatar et la Turquie concernant de nombreux fronts, dont la guerre civile en Libye.

Le Poker menteur d’Al Jazeera

Le Qatar s’était doté d'une ambitieuse chaîne d'information en arabe, censé justifier ses choix stratégiques dans la région. En donnant une tribune à des personnalités arabes controversées dans leur pays, telles que des représentants du Hamas, des leaders de la contestation au Bahreïn, ou les prédicateurs islamistes des Frères musulmans, Al-Jazeera s’est attiré des inimitiés puissantes. Ayant assimilé les techniques occidentales de manipulation d’opinions, le Qatar a mené durant les printemps arabes une guerre de déstabilisation du Moyen-Orient à moindre coût et à son seul profit.

Avec le changement imposé de ligne éditoriale d’Al Jazeera, rien n’est pour autant réglé dans cette partie de poker menteur entre frères du désert. Les Frères musulmans noyautent toujours la chaîne, ils demeurent une épine aux allures de bombe à retardement dans les relations du Qatar et le reste du monde arabe. Si l’Arabie Saoudite semble avoir obtenu des garanties américaines concernant sa suprématie politique et religieuse sur la région, les Émirats unis ne sont pas enclins à pardonner la crise financière de 2008 délibérément provoquée par le Qatar afin de les affaiblir. La détestation Émiratis-Qataris date de l’origine de ces états, les inimitiés personnelles profondes ne peuvent se concevoir à l’aulne des procédures de résolutions de conflits diplomatiques occidentales.

Grandeur et décadence d’Al Jazeera

« Aujourd’hui, plus personne ne regarde, Al-Jazeera » déclarait récemment le Tunisien Mahmoud Bouneb ex-directeur de la filiale jeunesse du groupe licencié pour une supposée affaire de corruption, dont il fut blanchi en 2015. Il est aujourd’hui un rare témoin, des coulisses d'un média dont le fonctionnement, les budgets et les audiences sont recouverts d’une opacité totale.

Le rôle de la chaîne qatarie sur le radicalisme des jeunes musulmans vivant en occident est encore un sujet tabou dans les démocraties européennes.  L’exemple de Youssef Zaghba, le terroriste du London Bridge, en 2017, radicalisé en regardant Al Jazeera, d'après les déclarations de sa famille en est un parmi tant d’autres. L’endoctrinement d’une jeunesse déracinée et en quête de repères par AJ+, la filiale "Jeunes"d’Al Jazeera, est au cœur de toutes les polémiques et constitue en soi un corridor de mobilisation djihadiste.

Dans sa quête d’émancipation de la tutelle régionale saoudienne, le Qatar accumule les accords bilatéraux et paradoxaux ; un allié militaire américain omniprésent, une représentation officielle des talibans à Doha et des relations somme toute cordiales avec l'Iran. Un jeu d'équilibriste dans la gestion des contrastes, que l'antenne d'Al Jazeera va dès sa création être l’incarnation.

Al Jazeera a suscité très vite la fureur des pouvoirs arabes.

Avec une liberté de parole orientée essentiellement sur les dérives dictatoriales de ses voisins et des mises en scène biaisées, Al Jazeera suscite très vite la fureur des pouvoirs arabes. D’autant que le silence absolu sur le totalitarisme en vigueur au Qatar est la règle d’or de la chaîne.

Pour Hosni Moubarak, Al Jazeera est : une boîte d'allumettes qui produit un grand désordre.  Une prophétie, puisque c’est bel et bien Al Jazeera en offrant une fenêtre médiatique aux Frères musulmans qui mit le feu aux poudres conduisant à sa destitution.

Avec la chute de Bagdad, continue Mahmoud Bouneb. La chaîne se radicalise, des présentatrices voilées apparaissent à l'antenne, le fondamentalisme islamique devient tout à fait assumé. »

Dès lors, Al Jazeera reflète l'évolution des opinions arabophones, marquée par la concurrence idéologique entre le salafo-wahhabisme du clan Saoud et les Frères musulmans. Doha, ivre de son influence médiatique, affirme alors son ambition de devenir l'étendard d'un monde islamique unifié. Capable, enfin, de proposer une alternative à la suprématie religieuse de la Mecque, Al Jazeera offre aux fidèles un pèlerinage virtuel quotidien, 24 heures sur 24.

Ben Laden Network, Djihad TV…

Parce que Ben Laden choisit de diffuser ses messages en exclusivité sur Al Jazeera elle devient pour le monde arabe : Djihad TV. Les services de renseignements occidentaux attribuent les raisons de ce choix à la création de la chaîne et à un entretien très secret entre le leader d’Al-Qaeda et l’Emir Hamad ben Khalifa Al Thani fondateur de la chaîne.

Le cheikh égyptien Youssef al-Qaradawi, théoricien des frères musulmans, possédait, jusqu'à sa récemment, sa propre émission, suivie par plus de 60 millions de téléspectateurs : la loi islamique et la vie. Chaque semaine, le prédicateur développait une lecture radicale de l'islam, prônant l'apologie du djihadisme.

La création de la version anglophone, en 2006, offre à Al Jazeera un rayonnement international. S’appuyant sur des ex-journalistes expérimentés de la BBC Arabic, la chaîne endosse le costume des démocraties libérales et les codes conceptuels du journalisme à l'anglo-saxonne : objectivité et mission de contre-pouvoir.

Pour autant, son indépendance vis-à-vis de l'unique actionnaire, l'État Qatar est sujette à questions, les affaires intérieures du Qatar ne sont pas traitées sauf à encenser et à stariser les moindres gestes et propos de l’émir.

Interprétation biaisée de l’information et outil de Propagande politique critiqué par l'opinion arabe.

Le biais qui est celui d'Al Jazeera dans la mise en scène des faits est une approche très sélective de ceux que la chaîne considère comme étant des persécutés. Avec une prédilection pour les Frères musulmans et l'islam politique dédaignant la situation des femmes et les minorités religieuses.

Un reproche récurrent qui s’est amplifié chez les spectateurs arabophones. « Pour comprendre pourquoi Al Jazeera cristallise tant de défiance, il faut regarder la chaîne en arabe et mesurer l'écart considérable avec la version anglophone. » Selon un cadre de la BBC, il existe un mépris total de l’opinion occidentale qui ne sert que de justification auprès des Nations Unies, le véritable message obscurantiste passe sur la version arabophone.

A ses débuts, Al Jazeera était le média de référence pour suivre les soulèvements des révolutions populaires. Les acteurs des printemps arabes ont rapidement cessé d’accepter les invitations de la chaîne en constatant que l'angle et la formulation des questions leur étaient toujours défavorables. Ils estiment aujourd’hui que c’est Al Jazeera qui a permis la confiscation de la révolution par l'Islam politique.

Il en fut de même lors de la couverture médiatique du coup d'État militaire en Égypte contre le pouvoir frériste de Mohamed Morsi, en 2013, les manipulations étaient si grossières que vingt-deux journalistes ont dû démissionner de la rédaction du Caire.

Ces prochaines semaines, la couverture médiatique d’Al Jazeera sera scrutée avec attention. Dans le cadre d’une orientation modérée de l’Islam, la création d’un organe de presse commun au monde arabo-musulman en collaboration avec des pays tels que le Maroc ou les Émirats arabes unis sera nécessairement perçue comme un élément d’apaisement au sein d’une région en pleine mutation sociétale.

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