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L'agence Standard & Poor's vient de dégrader la note de l'Union européenne
L'agence Standard & Poor's vient de dégrader la note de l'Union européenne
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Damocles

L’Europe perd son triple A : le krach obligataire menace-t-il ?

Après la France, l'agence de notation Standard and Poor's continue à distribuer les mauvais points et cette fois-ci c'est l'Union européenne qui est victime d'une dégradation. Un constat qui conjugué à la montée des taux obligataires sur 2013 fait apparaître un horizon bien sombre, si ce n'est un krach, pour la zone euro mais pas uniquement elle.

Philippe Béchade

Philippe Béchade

Philippe Béchade rédige depuis dix ans des chroniques macroéconomiques quotidiennes ainsi que de nombreux essais financiers.

Analyste technique et arbitragiste de formation, il fut en France l'un des tout premiers 'traders' mais également formateur de spécialistes des marchés à terme. Rédacteur aux Publications Agora, vous trouvez chaque jour ses analyses impertinentes des marchés dans La Chronique Agora.

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Atlantico : Alors que l'agence Standard & Poor's vient de dégrader la note de l'Union européenne, les milieux économiques commencent à faire part de leur scepticisme pour l'année qui vient. La remontée progressive des taux obligataires sur 2013 en incitent ainsi certains à penser qu'un nouveau krach boursier serait envisageable d'ici quelques mois. Faut-il sérieusement redouter un tel scénario ?

Philippe Béchade :Cette dégradation démontre simplement que Standard & Poor's a pris acte du fait qu'il n'existe plus que 6 pays sur les 27 de l'Union européenne qui conservent un triple A, ce qui ne pèse pas bien lourd face aux notes des pays de la périphérie de la zone euro, ces dernières oscillant entre B- et A. Il est cependant amusant de constater, lorsque l'on fait la liste de toutes les dégradations de ces dernières années, que cela colle difficilement au discours triomphalistes de nos dirigeants qui nous affirment dans l'ensemble que le pire est passé, que l'euro a bien traversé la tempête, et que la crise est derrière nous. Ne partageant évidemment pas ces arguments, j'observe que la situation n'est pas plus idéale au fur et à mesure que le temps passe. Les créances douteuses s'accumulent en Espagne : 13% du total officiellement, plutôt 25% de fait lorsque l'on sait que de nombreux projets immobiliers absolument invendables ne sont volontairement pas considérés comme tels. En Italie, la banque Monte Paschi continue quant à elle d'enchaîner les difficultés et l'on ne sait pas encore vraiment comment la recapitaliser. Enfin, au lendemain des communiqués nettement optimistes des politiques européens sur l'accord autour de l'Union bancaire, nous nous rendons compte que le projet est finalement reporté à 2025/2026, autrement dit aux calendes grecques…

Les effets d'annonce se succèdent donc les uns après les autres mais les indicateurs ne confirment pratiquement jamais les bonnes nouvelles, ce qui m'amène à dire que plus nos dirigeants en font des tonnes, plus la situation est en vérité est en train de se dégrader.

La situation est-elle pour autant irréversible ?

Nos dirigeants continueront à mon avis de nous jeter de la poudre aux yeux et de prendre la grande partie des citoyens pour des imbéciles, pour ne pas employer une expression plus forte. Actuellement, on ne sait évidemment pas comment sortir de cette crise, et le seul moyen que l'on a trouvé pour sauver l'euro et la compétitivité a été pour l'instant de dévaluer les salaires, puisque l'on ne peut pas dévaluer la monnaie. Cela a été le cas dans les pays du Sud et la France ne devrait pas tarder, selon moi, à faire de même face à l'urgence de la situation. L'Allemagne tente quant à elle de doper légèrement sa consommation en instaurant un salaire minimum mais cette mesure ne devrait fondamentalement pas changer grand-chose puisque le pouvoir d'achat baisse sur l'ensemble du continent. Cela fait que Berlin sera aussi pris dans une spirale des taux à un moment où la consommation extérieure (zone euro principalement) et interne sera extrêmement faible.

L'idée de baisser les taux est une option qui revient fréquemment mais qui n'aura pas tellement d'effets sachant qu'ils sont déjà pratiquement à zéro (0.25 en l'occurrence). Quant aux injections de liquidités via des LTRO et autres OMO (Open Market Operations, NDLR) il me semble clair qui si la Cour constitutionnelle de Karlsruhe émet un veto conditionnel en début d'année nous irons vers une sévère crise obligataire en Europe. En haut-lieu chacun sait que la situation est absolument intenable, et les Américains ne voient quant à eux pas forcément d'un mauvais œil une éventuelle chute de l'euro qui permettrait au dollar de conserver son rôle de monnaie de réserve dans le commerce international. Plus largement, l'option de l'impression monétaire massive ne me semble pas être un modèle à emprunter, ce pour une raison simple : plus nous utilisons la planche à billets, plus nous créons de la déflation. Cela s'explique par le fait que l'argent évite pour une très grosse partie les circuits de l'économie réelle pour finir dans des circuits parallèles où l'argent ne tourne que dans un nombre de mains très limité. Nous sommes donc en train de renouveler exactement les mêmes erreurs qu'en 2007 puisque la spéculation se reprend à dégager des leviers de 10-15-20% via des martingales mathématiques des plus complexes. La FED ayant promis de l'argent gratuit jusqu'en 2015, il ne faut cependant pas s'étonner de voir de telles pratiques revenir en force. Tous ces éléments m'incitent à dire que cela se terminera mal, le problème étant que l'on ne peut pas cerner quand ni comment l'explosion se produira.

D'aucuns affirment que les grandes banques centrales garderont en tête la crise de 1994, époque à laquelle une brusque remontée des taux obligataires américains avait fait s'effondrer les marchés. Peut-on dire que ces institutions gardent encore, comme cela est affirmé, un relatif contrôle en la matière ?

Encore une fois, il faut y voir un effet d'annonce. La vérité est que les banques centrales ne maîtrisent rien du tout et que les marchés font semblant de croire l'inverse pour maintenir les choses en l'état. Si nous avons vraiment 4% de croissance aux Etats-Unis comme cela est annoncé, les taux sur les emprunts à 10 ans ne devraient pas être à 2.95% mais plutôt autour de 3.75%. Etant donné l'impasse dans laquelle nous sommes actuellement, on ne peut que continuer à mentir et à tricher jusqu'au moment où le tout explosera. Mervin King, ancien patron de la Banque centrale d'Angleterre déclarait ainsi : "Sortir du marché obligataire ? Cela n'a aucun sens. Cependant, si quelqu'un le fait, il faudra que vous soyez dans les premiers". Tout est dit.

On parle souvent de la situation de la zone euro comme d'une bombe à retardement financière. D'autres économies ne présentent-elles pas pour autant un risque similaire ?

La vérité est que les Etats-Unis, l'Europe et les pays émergents sont submergés de dettes irrécouvrables, et il suffit de la moindre hausse de taux pour venir perturber un équilibre déjà bien fragile. Si on a conjoncturellement l'impression que les pays émergents (Inde, Turquie et Brésil principalement) sont plus précaires actuellement, la réalité est que l'ampleur des risques qui sont pris dans la plupart des places financières laisse penser que personne n'est véritablement à l'abri.

La situation chinoise a cependant tendance à devenir spécifiquement inquiétante ces derniers jours, puisque le marché interbancaire local est actuellement en train de se congeler de la même manière que le marché interbancaire européen lors des crises de 2007 et 2009. La Banque centrale chinoise (CBOC) a beau rester sur des prévisions optimistes, il devient de plus en plus difficile pour elle d'injecter des liquidités dans les circuits. Elle trouvera peut-être quelques munitions en puisant dans ses réserves de T-Bonds (bons du trésor) américains, mais le contexte actuel n'en reste pas moins préoccupant.

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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