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Capricorne asiatique (G) au côté d'un spécimen de capricorne vivant en France (D). Sainte-Anne-sur-Brivet, France
Capricorne asiatique (G) au côté d'un spécimen de capricorne vivant en France (D). Sainte-Anne-sur-Brivet, France
©FRANK PERRY / AFP

Entourloupe ?

L'entourloupe des insectes « pesticidés » dans les zones protégées

Le 19 décembre, Le Monde publiait : "Même dans les zones protégées, les insectes sont exposés aux pesticides". Alors que la question de la disparition des insectes fait l'objet de nombreux préjugés, le bilan est-il vraiment si sombre ?

André Heitz

André Heitz

André Heitz est ingénieur agronome et fonctionnaire international du système des Nations Unies à la retraite. Il a servi l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) et l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans son dernier poste, il a été le directeur du Bureau de coordination de l’OMPI à Bruxelles.

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Atlantico : On a pu lire que les insectes étaient exposés aux pesticides même dans des zones protégées de type Natura 2000. Qu'en est-il ?

André Heitz : Oui, un article scientifique de Carsten A. Brühl et col. a été publié par le groupe Nature dans Scientific Reports, et il a été immédiatement instrumentalisé dans le Monde. L'entourloupe sémantique débute déjà dans son titre, « Direct pesticide exposure of insects in nature conservation areas in Germany » (exposition directe des insectes aux pesticides dans les zones de conservation de la nature en Allemagne).

Non, les auteurs n'ont pas mis en évidence d'exposition « directe ». L'allégation médiatique que les insectes sont exposés aux pesticides « [m]ême dans les zones protégées » n'est pas étayée – même si elle est susceptible d'être vraie.

Les auteurs ont installé des pièges à insectes volants dans 21 zones protégées, en prenant en quelque sorte soin de les mettre – exclusivement – à proximité de champs cultivés. Curieusement, ils n'ont pas exploité les données des pièges placés dans les champs ou à la lisière des zones protégées, mais seulement de ceux placés à l'intérieur à 25 mètres, 50 mètres et une distance variable allant de 61 à 127 mètres de la lisière (on n'en sait pas plus).

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Et, dans un rayon de 2 kilomètres (soit 12,56 kilomètres carrés) il y avait entre un peu moins d'un et plus de neuf kilomètres carrés de cultures. On n'est pas vraiment dans le cadre de zones protégées !

Les insectes tombaient dans un flacon contenant de l'alcool à 96 %, et c'est celui-ci qui a été analysé pour des résidus de pesticides selon un protocole présence/absence (une quantification n'aurait apporté aucun enseignement supplémentaire). Et on a trouvé 47 substances au total (sur 92 recherchés), entre 7 et 27 par site (moyenne 16,7).

On a recherché les résidus dans l'alcool contenu dans ce genre de bouteilles.

La limite de détection variait selon les substances recherchées entre 0,0004 et 0,186 µg/L. La plus basse correspond à 400 grammes dans un kilomètre cube, soit un volume un peu inférieur à celui du lac d'Annecy (1,12 km3). C'est dire la sensibilité des mesures (pour l'anecdote, on trouve des résidus de médicaments dans le lac Léman – 89 km3 – à des niveaux quatre fois supérieurs à ceux des pesticides – 50 tonnes contre 12 selon des estimations).

Que nous apprend dès lors cette étude dont on doit constater qu'elle a été conçue et exploitée de manière, disons charitablement, sub-optimale ? 

Rien ou presque. 

Les insectes volants sont arrivés vivants aux pièges (c'est mon observation, pas la leur...). Ceux qui provenaient des nombreux champs cultivés alentours sont venus avec des résidus de pesticides. Les résidus variaient selon la saison (c'est leur observation...). Le nombre de substances « est lié » à la proportion de la zone de production agricole dans un rayon de 2.000 mètres. Bref, des banalités.

Les auteurs préconisent la mise en place de zones tampons. Est-ce une réponse à un autre constat fait antérieurement, selon lequel 75 ou 80 % des insectes ont disparu dans les zones protégées en quelque 30 ans ?

Les auteurs se sont faits péremptoires mais vagues dans le résumé : « Par conséquent, une réduction drastique des pesticides dans les larges zones tampons autour des zones de conservation de la nature est nécessaire pour éviter la contamination de leur faune d'insectes. »

Dans leur conclusion, ils évoquent, d'une part, les « pesticides de synthèse » (l'évidente contamination idéologique oblige les auteurs à préserver l'agriculture biologique qui utilise aussi des pesticides, certains plus nocifs pour les insectes que leurs contreparties de synthèse) ; d'autre part, une distance « de l'ordre d'un multiple de 100 m et non de quelques dizaines de mètres » ; et enfin une zone tampon de 2.000 mètres « qui affecterait environ 30 % de la surface totale de terres arables de l'Allemagne » et serait dans la fourchette du Pacte Vert de l'Union européenne qui vise 25 % de terres agricoles en agriculture biologique d'ici 2030.

Les auteurs sont plus directifs dans leur communication : « Des zones de protection de deux kilomètres sont nécessaires » peut-on lire en intertitre.

Le premier problème est qu'on n'a aucune idée de l'importance et des conséquences de la « contamination ». Les auteurs n'apportent aucune information autre que l'observation de résidus dans l'alcool à des niveaux supérieurs à la limite de détection.

Du reste, ils écrivent : « Les pesticides détectés en dessous de la LDM [limite de détection de la méthode] ont été classés comme non détectés, tous les autres comme détectés. » On détecte donc en dessous de la limite de détection ! La revue par les pairs a bien fonctionné...

D'autre part, les auteurs ne semblent pas réaliser l'énormité de leur suggestion, des conséquences dévastatrices sur l'agriculture et la souveraineté alimentaire de l'Allemagne et, au-delà, de l'Union européenne. Mais reconnaissons, hélas, qu'une partie du personnel politique européen est tout aussi inconscient, y compris en cachant un rapport fort critique.

Notons encore qu'un tiers des auteurs sont affiliés au NABU (Naturschutzbund Deutschland e. V. – Union pour la Protection de la Nature de l'Allemagne). On imagine les cris d'orfraie qu'aurait suscités une étude similaire, mais à front inversé, réalisée avec un tiers des auteurs de Bayer/Monsanto...

Il faut aussi revenir sur la fameuse étude antérieure, de 2017, de Caspar Hallmann et coll. Elle proclamait un déclin de plus de 75 pour cent en 27 ans de la biomasse totale d'insectes volants dans des zones protégées (« More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas »). Et elle sert effectivement de rampe de lancement pour la nouvelle étude.

Pourtant, quatre jours après sa publication, un commentateur avait démontré l'incohérence de l'interprétation des données, du reste fort disparates (obtenues sur 63 sites différents, dont 26 seulement ont été suivis 2 années ou plus, et aucun plus de 4 fois), avec deux graphiques à l'appui.

Dans « L’extinction de 75% des insectes : Comment naît une légende scientifique», M. Philippe Stoop a enfoncé le clou en avançant l'hypothèse d'un changement de procédure dans le suivi des pièges survenu en 2007.

Cette étude est, certes, devenue un des piliers de l'allégation d'une « insectocalypse », et ce, pas seulement dans les zones protégées mais dans l'Europe toute entière ; elle n'en est pas moins foireuse. Comme quoi, il faut aussi se méfier des consensus scientifiques et politiques dans des domaines sensibles aux lieux communs, aux partis pris et au militantisme.

Quel est le rôle de l'agriculture, et plus particulièrement des pesticides, dans le déclin des insectes ?

Évoquez le déclin des insectes, ou des abeilles, et vous suscitez une réaction pavlovienne – « c'est la faute à l'agriculture intensive et, notamment, aux pesticides » – chez bien des gens qui oublient qu'ils ont le ventre plein grâce à cette agriculture vilipendée.

Ainsi, l'Office Parlementaire d'Évaluation des Choix Scientifiques et Techniques (OPECST) a publié récemment une note sur le déclin des abeilles, annoncée comme suit sur Twitter: « phénomène multicausal et massif notamment dû à l'agriculture intensive ». Pour faire bonne mesure, c'est suivi d'une annonce de l'apocalypse : « au-delà d'un point de rupture, il entraînera des effets en cascades irréversibles pour l'humanité ».

La note a été fondée sur les auditions de deux douzaines de scientifiques, avec un fort biais vers le militantisme et les problèmes de l'apiculture. On ne trouvera pas dans la liste, par exemple, un Christian Lévèque, au discours nuancé, dérangeant et quelquefois à juste titre iconoclaste.

On ne s'étonnera dès lors pas si la note se termine sur « [d]eux priorités [...] pour faire évoluer les modes de production agricole », deux éléments de langage récurrents : « utiliser les bons leviers d’action pour soutenir la transition agroécologique » et « accompagner les agriculteurs sans les culpabiliser ».

En réalité, l'évolution de l'entomofaune en richesse et abondance, à court, moyen ou long terme est une réalité extrêmement complexe. Elle ne saurait se résumer à un fauteur de trouble unique, sinon un bouc émissaire qui permettrait d'ignorer ou de reléguer à l'arrière-plan des facteurs aussi importants, sinon plus, que la destruction des habitats, l'artificialisation des terres, l'éclairage nocturne, les dérèglements climatiques, etc. Sans compter l'assainissement et les autres mesures d'amélioration de la santé publique et de notre confort, ainsi que parfois... de l'environnement.

Il faut sans doute avoir grandi à la campagne il y a un bon demi-siècle pour s'imaginer les nuées de hannetons et mesurer le grouillement de vie dans les fossés collecteurs des eaux usées ménagères ou sur les tas de fumier. Un peu de mémoire pour se rappeler qu'en 2020, les pucerons vecteurs de jaunisse ont envahi les champs de betteraves à sucre de producteurs privés de la seule parade efficace – l'enrobage des semences avec un néonicotinoïde – et limités à des traitements aériens peu efficaces et dommageables pour l'entomofaune non ciblée.

La surface agricole française représente 26,7 millions d'hectares, soit près de la moitié de la superficie de la France métropolitaine. Elle se répartit à peu près à égalité entre terres arables et prairies (artificielles, temporaires, permanentes), avec 3,8 % de cultures permanentes dont certaines comme la viticulture grosses utilisatrices de produits phytosanitaires. 

Où est l'agriculture « intensive » et où sont les pesticides là dedans, sachant par ailleurs que 9,5 % de la SAU (2,55 millions d’hectares) est maintenant en agriculture biologique – réputée par axiome (et de manière fort discutable) bénéfique pour la biodiversité ?

L'agriculture joue un rôle – négatif mais aussi positif – dans l'évolution de l'entomofaune. Mais il faut bien se nourrir, et donc arbitrer entre des exigences contradictoires. 

S'agissant de la biodiversité, il faudra que l'on se penche sérieusement – c'est-à-dire sans préjugés, faux procès ni faux-fuyants – sur la question du land sparing (produire notre alimentation sur une surface réduite, cultivée intensivement en libérant des terres pour des... zones de conservation) v. land sharing (cultiver de manière moins intensive, notamment en bio, mais occuper une plus grande surface en y laissant un peu de place pour une biodiversité non productive).

Un dernier mot pour conclure sur les néonicotinoïdes, invariablement qualifiés de « tueurs d'abeilles » : les apiculteurs de l'Alberta, au Canada, sont ravis de mettre leurs ruches dans les champs de canola (colza) issus de semences enrobées avec un néonicotinoïdes et font des récoltes abondantes. Ils se sont même opposés à une demande d'interdiction des néonicotinoïdes formulées par leurs collègues de l'Ontario dont certains avaient invoqué des pertes dues à des poussières lors de semis de maïs. C'est la différence entre le pragmatisme et l'idéologie.

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