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L’effet pervers qu’on n’attendait pas : 50 ans de promotion de l’égalité des sexes sur le marché du travail ont accru les inégalités entre riches et pauvres
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Revers de la médaille

L’effet pervers qu’on n’attendait pas : 50 ans de promotion de l’égalité des sexes sur le marché du travail ont accru les inégalités entre riches et pauvres

Une récente étude montre que l'égalité des sexes et l'accès des femmes au marché du travail ont favorisé l'endogamie, qui consiste à se marier avec une personne issue du même milieu. Résultat : un accroissement des inégalités sociales...

Vincent Touzé

Vincent Touzé

Vincent Touzé est économiste senior au département des études de l'OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques).

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Atlantico : L'égalité homme-femme a progressé ces dernières décennies, le monde professionnel s'étant "féminisé" dans de nombreuses branches. Quel a été l'impact de cette évolution sur les inégalités de revenus des différents ménages dans les pays développés ? Les inégalités sociales se sont-elles accrues, comme le suggère une étude internationale menée par des économistes (ici et ) ?

Vincent Touzé : La participation des femmes au marché du travail s’est accrue depuis le milieu du siècle dernier et continue d’augmenter dans beaucoup de pays développés. Chaque nouvelle génération de femmes a été plus active sur le marché du travail que celle qui l’a précédée. Cette tendance résulte de deux facteurs principaux : la montée du secteur tertiaire (les services) et le combat des femmes pour s’émanciper et accéder à une autonomie financière. A titre d’exemple, aux Etats-Unis, le taux d’activité des femmes était à 47,5% en 1962. Cinquante ans plus tard, il a gagné 20 points et a atteint 67,6% (en 2012). En France, en 2012, ce taux d’activité est estimé à environ 66,7% contre 53,1% en 1975. Ce phénomène est général, même si certains pays affichent du retard. Par exemple, en Italie, il est seulement à 53,5%. Les femmes grecques font légèrement mieux avec un taux d’activité de 58,4%.

Aujourd’hui, l’accession des femmes au marché du travail est d’autant plus aisée qu’elles réussissent souvent mieux scolairement que les hommes (voir l'étude DARES, mars 2012). Par exemple, les femmes sont très nettement majoritaires dans la réussite au concours de médecine. Cette profession se féminise très rapidement.

Il est certain qu’un meilleur accès au marché du travail a permis aux femmes d’obtenir des salaires plus élevés, ce qui a pu réduire considérablement les inégalités entre les hommes et les femmes. De plus, pour un couple, avoir deux salaires accroit le niveau de vie et constitue une meilleure garantie contre le chômage.

Toutefois, la baisse des inégalités de revenu entre les hommes et les femmes n’a pas nécessairement réduit les inégalités entre les ménages. D’un certain point de vue, la plus grande activité des femmes pourrait avoir accru les inégalités entre les couples.

Une étude de l’INSEE de 2006 montre ainsi que  « les femmes vivent plus souvent que les hommes avec un conjoint ayant une position plus élevée sur l’échelle sociale ». Elles sont donc plus souvent « hypergames » que les hommes. Dans ce cas de figure, on peut aisément imaginer que les écarts de revenu ont pu s’accroître entre des couples composés d’ouvriers peu qualifiés et travaillant dans des secteurs très exposés à la mondialisation (taux de chômage souvent élevé et peu de perspectives de hausse de salaire au nom de la sacrosainte compétitivité) par rapport aux couples composés de deux cadres supérieurs hautement qualifiés et qui travaillent dans des secteurs bénéficiant pleinement de la mondialisation avec des possibilités de carrières internationales.

Une note de l’INSEE d’août 2013  montre que le taux d’activité des femmes croît avec le niveau de diplôme et que le taux d’activité à temps partiel est plus élevé chez les femmes peu diplômées. Ces différences de taux d’activité à temps plein favorisent un creusement des inégalités sociales entre les femmes et indirectement entre les couples en raison de l’hypergamie des femmes.

Cette hypergamie des femmes conduit d’ailleurs à une situation un peu particulière sur le plan de la natalité. Une étude de l’INSEE publiée en 2006 montre  que 14% des hommes et 10% des femmes nés entre 1945 et 1953 n’ont pas eu d’enfant. Pour les hommes, il s’agit souvent des moins diplômés. Pour les femmes, c’est plutôt le contraire. L’hypergamie des femmes et l’hypogamie (fait d’avoir un conjoint de niveau social plus faible) des hommes seraient-elles des facteurs de célibats et d’inégalités sociales ?

Peut-on dire dans le même temps que la mixité sociale des mariages s'est amoindrie ?

La mixité sociale ne s’est pas nécessairement amoindrie. Autrefois, un notable épousait la fille d’un notable. Un paysan épousait une fille de paysan (qui d’ailleurs travaillait durement). Auparavant, les filles de « bonnes familles » allaient au bal de l’X pour rencontrer leurs futurs maris. Maintenant, elles réussissent directement le concours de polytechnique. Aujourd’hui, des couples de diplômés auront tendance à se former d’autant plus facilement que les lieux d’étude et de travail constituent souvent des espaces privilégiés de rencontre.

Doit-on en déduire que le combat contre une forme d'inégalité se fait au détriment des autres ? Une approche plus "globale" est elle envisageable ?

Il est difficile d’avoir un avis global sur ce sujet. La réussite professionnelle des femmes doit d’abord être vue comme un succès social au nom de l’égalité. Une économie est d’autant plus forte et riche qu’elle est capable de libérer toutes les forces productives. La réussite des uns ne se fait pas nécessairement au détriment des autres, sauf bien sûr si les dés du jeu de la vie sont pipés…

Lorsque les inégalités sociales augmentent, il peut être utile de recourir à l’impôt sur le revenu. Ce dernier a le mérite d’être progressif, ce qui signifie que le taux moyen d’imposition augmente avec le revenu. De ce point de vue, le débat sur la suppression partielle ou totale du quotient conjugal est parfaitement critiquable. Certains proposent ainsi d’appliquer un quotient inférieur à 2 voire égal à 1 pour les couples mono-actifs c’est-à-dire avec un seul salaire. Une telle mesure serait particulièrement injuste car elle nierait la réalité budgétaire du couple : un couple a plus de besoins qu’une personne célibataire. Les couples mono-actifs seraient alors moins bien traités que les couples avec deux salaires (biactifs), alors que le statut mono-actif d’un couple est souvent la triste conséquence d’une difficulté à trouver un emploi ou de la cherté des modes de garde des jeunes enfants.

Le fait qu'hommes et femmes travaillent aujourd'hui à poste équivalent est une réussite sur le plan de l'égalité. Paradoxalement, ne constate t-on pas dans le même temps une tendance de plus en plus forte à l'endogamie ? Pourquoi ?

Les classes préparatoires, les écoles, les multinationales sont autant de lieux de rencontre où se constituent et se renforcent les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux favorisent les rencontres et la constitution des couples. Si l’ascenseur social ne fonctionne pas bien au niveau de l’école et que finalement, les « héritiers » et les « héritières » ont toujours les clés d’accès aux meilleures carrières, alors le système renforce l’endogamie et la reproduction des élites.

Cette consanguinité sociale réduit-elle les chances de mobilité sociale ? Dans quelles proportions ?

La consanguinité sociale est l’expression même d’un conservatisme social et d’un cloisonnement de la société. Par exemple, les enfants des classes dominantes auront tendance à déserter les universités pour se réfugier dans les nombreuses grandes écoles (dont le nombre de places a beaucoup augmenté depuis leur création) au moment même où la politique du « bac pour tous » a réussi à donner accès à l’Université à un plus grand nombre de jeunes. En bref, la France de l’enseignement supérieur pourrait bien être cloisonnée.

Faut-il se résoudre à cette tendance ? Comment restaurer cette mobilité sociale sans pour autant revenir en arrière ?

L’école a un rôle essentiel à jouer, mais le monde professionnel aussi. En France, les carrières sont encore trop souvent dépendantes des parcours scolaires et de la réussite ou non à un concours à l’âge de 20 ans. De ce point de vue, il faut trouver un moyen de libérer le marché du travail afin que tous les talents puissent s’exprimer et se voir reconnus par des carrières professionnelles également ascendantes. Dans certains pays (Allemagne, par exemple), l’apprentissage peut s’avérer être une véritable école de la réussite. En France, les cursus scolaires d’excellence (classes préparatoires, grandes écoles) sont certes des filtres de révélation des talents mais ils peuvent aussi renforcer la reproduction sociale dans la mesure où ils imposent des codages ou des connaissances qui ne s’apprennent pas à l’école de la République. Consciente de cette reproduction sociale, de nombreuses grandes écoles (Sciences Po, par exemple) ont décidé d’ouvrir des concours parallèles afin de garantir une ouverture sociale plus importante.

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