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L’école de moins en moins perçue comme gratuite par les Français : une épée de Damoclès qui pend au-dessus du gouvernement
©XAVIER LEOTY / AFP

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L’école de moins en moins perçue comme gratuite par les Français : une épée de Damoclès qui pend au-dessus du gouvernement

L'Ifop vient de publier un sondage pour le CNAL dans le cadre d'une enquête sur le coût de l'éducation. 6 parents sur 10 adhèrent au fait que l'école est gratuite. Des divergences existent néanmoins. L'école pourrait-elle devenir une cause de crispation sociale ?

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Atlantico : Dans votre enquête sur le coût de l'éducation, vous demandez aux sondés s'ils estiment que le service de l'éducation est gratuit. 6 parents sur 10 adhèrent ainsi au fait que l'école est gratuite. Il y a néanmoins des divergences sur cette question entre les classes supérieures de la population d'une part et les professions intermédiaires et les ouvriers  d'autre part qui ont davantage le sentiment que l'école est payante. Comment interprétez-vous ces résultats ?

Jérôme Fourquet : le principe d'une école obligatoire, laïque et gratuite pour tous est un des éléments fondamentaux de notre pacte républicain. Ce principe-là continue d'être largement ressenti comme étant référent dans la société française.

On constate néanmoins qu'à côté de ce grand principe, de cet esprit de la loi, du texte, les pratiques diffèrent sensiblement. Il y a une mise à contribution des parents et des familles sur un certain nombre d'activités qui gravitent autour de l'école : achat des fournitures, achat de tel ou tel équipement pour le sport, activités culturelles ou autres. Le coût de la scolarité de base est bien gratuit : on ne paie pas les professeurs ou les locaux. Mais il y a des coûts annexes bien détaillés dans cette enquête. Le poids de ces coûts annexes apparaît très supportable aux milieux les plus favorisés, puisqu'ils sont objectivement assez peu chers. A l'inverse, ces coûts représentent une charge conséquente donc perçu par une partie de la France populaire ou de la classe moyenne.

Il y a une deuxième question principale dans cette enquête qui évoque les bénéfices perçus de la gratuité de l'enseignement. Les bénéfices de cette gratuité qui sont moins perçus sont ceux qui sont de l'ordre de l'excellence ou de la réussite de son enfant ou des élèves de manière générale, quand l'égalité est un bénéfice presque évident de cette gratuité. Est-ce que pour vous, cela signifie qu'il y a une remise en question de la gratuité dans sa capacité à emmener les élèves à une forme d'excellence ?

Je ne sais pas si on peut parler de "remise en cause". Mais ce qu'on constate, c'est que pour une part importante des Français, il n'y a pas forcément de liens évidents et avérés entre une école gratuite et une école qui permettrait l'excellence pour chacun. Cela ne va pas néanmoins jusqu'à tordre le bâton dans l'autre sens, et cela ne revient pas à dire que si l'école était payante, elle serait forcément plus efficace pour emmener les élèves à la réussite. Une autre question dans ce sondage porte sur les dispositifs de soutien scolaire : on voit qu'il n'y a pas un consensus énorme sur le fait de dire "quand c'est payant, cela marche mieux". Ce que cela dit plutôt, c'est que pour les sondés, il n'y a en fait pas de lien avéré entre la gratuité et la capacité à réussir pour tous les élèves.  

De manière plus générale, quelle est la position de l'école privée payante dans ce que vous appelez dans votre livre "L'archipel français" ? Sont-ce les classes supérieures qui mettent leurs enfants dans des dispositifs payants ? Comment se débrouillent les classes populaires ou intermédiaires face au fait, justement, qu'il n'y a pas de lien avéré entre gratuité et excellence ?

La question de l'efficacité du système scolaire français est posée aujourd'hui de manière très forte dans la société française et dans l'opinion. Il y a une perte de confiance très forte de la population vis-à-vis de l'institution scolaire et de sa capacité à transmettre un certain nombre de connaissances et à préparer les enfants et les jeunes à entrer sur le marché du travail et à acquérir un bagage culturel conséquent. Le niveau baisse : voilà l'idée qui est très répandue.

Nous avons aujourd'hui une économie et un marché du travail où la question du capital scolaire et du niveau de diplôme est beaucoup plus criante. Il y a une compétition scolaire qui s'est emballée. Il y a trente ou quarante ans, des gens qui ne venaient pas du supérieur pouvaient trouver des emplois. Dans notre économie de la connaissance, il y a une différence très forte entre ceux qui sont diplômés du supérieur et ceux qui ne le sont pas pour l'accès à l'emploi.

Quand on met ces deux éléments-là ensemble : crise de confiance dans l'institution, et nécessité d'obtenir un diplôme, on a un toute une série de comportements qu'on pourrait appeler comportement de "sauve-qui-peut" de la part de publics soit qui en ont les moyens, soit qui sont les plus conscients de l'enjeu scolaire : ce sont les catégories qui sont favorisées financièrement, celles aussi qui ont un capital culturel, puis celles , pour reprendre le terme de Bourdieu, qui ont le sens du placement, c’est-à-dire par exemple les profs (qui ne sont pas les mieux lotis financièrement, mais qui savent très bien comment fonctionne le champ scolaire et les enjeux autour des filières). Tous ces publics savent bien comment maximiser leur chance. Nous avons des phénomènes de contournement de cartes scolaires, les choix stratégiques d'options qui permettent de mettre dans les bonnes classes, et le recours à l'enseignement privé.

Ce recours au privé permet de scolariser entre 15 et 20% d'une tranche d'âge. Or s'ajoute à cela la déchristianisation. L'essentiel de l'enseignement privé en France était historiquement d'influence catholique. Jusqu'au début des années 1980, c'est d'abord dans ce milieu catholique que ces établissements ont recruté. C'est aujourd'hui de moins en moins vrai. La motivation principale est de plus en plus de se mettre à l'abri, de donner à ses enfants toutes les chances de réussir dans la compétition dans un contexte scolaire.

Quand on a dit cela, tous les enfants favorisés ne sont pas dans le privé et on a aussi des enfants des milieux populaires et de la classe moyenne dans le privé. Il y a une proportion en hausse sensible des enfants de milieux favorisés dans le privé alors qu'elle reste relativement stable dans le public. L'écart est assez important.

On peut relier ces trois éléments : la charge plus importante à porter pour les classes populaires et intermédiaires pour scolariser ses enfants, même dans le public, la difficulté financière pour placer ses enfants dans le privé, et la confiance limitée dans l'école gratuite pour l'excellence de ses enfants et l'accès à l'emploi. L'école pourrait-elle devenir avec tout cela une cause de crispation sociale comme l'a été les taxes sur le diesel pour les gilets jaunes ? est-ce marginal ?

Non, c'est quelque chose qui est central parce que l'avenir de nos enfants c'est primordial dans nos familles. Mais d'une part la question, c'est aussi la conscience de ses enjeux par les acteurs. D'autre part, dans les classes moyennes et populaires, on est déjà aussi dans des stratégies d'évitement : on contourne les problèmes avec les moyens disponibles. On essaie par exemple de faire affecter son enfant dans un autre collège que celui de son secteur. Un des moyens aussi pour faire en sorte que son enfant ne soit pas affecté dans tel ou tel collège, c'est de ne pas habiter dans le secteur concerné. Là, on a aussi une dimension de ségrégation sociale et culturelle avec le collège qui joue souvent comme élément emblématique ou révélateur de la situation d'un quartier.

Donc c'est déjà un enjeu social très fort et vous avez raison de faire la comparaison avec les gilets jaunes : c'est le bas de la classe moyenne  qui s'est révoltée parce qu'elle n'arrivait plus à suivre la tendance et qu'elle ne pouvait plus accéder à la société de consommation du fait de sa situation économique, vue la hausse des prélèvements obligatoires et des dépenses contraintes. C'est pareil sur l'école : à partir du moment où l'accès au diplôme devient une ressource centrale et que les classes moyennes et populaires n'ont pas d'autre capital pour faire progresser leurs enfants, la question de l'affectation dès l'enfance dans un établissement va devenir l'objet d'une lutte. Là où c'est différent des Gilets jaunes, c'est que nous avons des stratégies d'adaptation très différentes. On parle de révolte mais là, c'est du chacun pour soi. Il y a ceux qui mettent leurs enfants dans le privé parfois via certains tuyaux, il y en a qui ne maîtrisent pas les codes.

Pour l'instant il n'y aurait donc pas de manifestation d'une crise sociale pouvant naître à partir de cela sauf si la loi Blanquer mettait en place des dépenses contraintes plus importantes sur ce qui est annexe dans l'école gratuite par exemple ...

Cela n'est pas tellement pas le coût financier le problème. Ce qui mettrait le feu aux poudres ce serait de faire rentrer le privé dans la sectorisation. Là il n'y aurait plus d'échappatoire.

Actuellement il y a donc une perte de confiance dans l'institution, mais la question du coût est différente. On pourrait résumer cela par : Est-ce que vous seriez prêts à payer 50€ par mois pour que votre enfant soit dans un bon collège ? Beaucoup seraient prêts à le faire et diraient peut-être plus dans l'enquête de l'IFOP que l'école a un coût mais ils y seraient prêts. Ce qui les importe principalement ça n'est pas de réduire la facture mais de faire en sorte que leur enfant s'en sorte.  

Voici le lien pour retrouver l'enquête de l'Ifop pour le CNAL sur le coût de l'éducation : ICI

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