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Des voiles sont exposés le 4ème jour du Ramadan sur un marché de Jakarta.
Des voiles sont exposés le 4ème jour du Ramadan sur un marché de Jakarta.
©ADEK BERRY / AFP

Bonnes feuilles

L’aveuglement des féministes intersectionnelles face à l’islamisme

Naëm Bestandji publie « Le linceul du féminisme : Caresser l'islamisme dans le sens du voile » aux éditions Seramis. Le voile dit « islamique » fait débat en France depuis trente ans. Pourtant, son histoire, sa raison d'être et ses prescripteurs restent méconnus. Extrait 1/2.

Naëm Bestandji

Naëm Bestandji

Naëm Bestandji est militant laïque et féministe. Il a longtemps travaillé dans le domaine socio-culturel auprès des enfants et adolescents des quartiers populaires, où il a été très tôt confronté à la montée de l'intégrisme religieux.

Son blog : https://www.naembestandji.fr/

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Qui aurait pu l’imaginer il y a 40 ans ? Comment des féministes, qui se sont battues contre le sexisme et le patriarcat de l’Église, refusent ce même combat quand il s’agit de l’islam(isme) ? Par ignorance, ajoutée à une forme de condescendance et un idéal de lutte contre un néocolonialisme fantasmé. Car les femmes voilées sont musulmanes. C’est leur culture, pas la nôtre. Qui sommes-nous pour vouloir les émanciper ? De plus, les islamistes affirment que le voile est émancipateur. Pour que cela soit encore plus crédible, ils mettent des femmes intégristes en avant qui déclarent haut et fort que leurs voiles les libèrent, et qu’elles peuvent même être voilées et féministes... Alors pourquoi ne pas les croire ?

Si nous considérons les droits humains comme universels, certaines féministes considèrent que les droits des femmes sont divisibles et adaptables selon le lieu et les circonstances. Au nom du respect des cultures et du droit à la différence, au mépris de toutes les luttes qu’elles mènent pour elles-mêmes, elles défendent ou ferment les yeux sur l’indéfendable. C’est une des caractéristiques du féminisme intersectionnel. L’aveuglement de ces féministes sur le sexisme du voile ne peut plus être expliqué par l’ignorance. C’est un choix motivé par paternalisme et orientalisme.

Le féminisme intersectionnel est un féminisme à temps partiel inclus dans une conception raciale du monde où les Êtres humains sont classés selon leur couleur de peau, leur culture, leur religion et où l’islam est racialisé. Avec ce féminisme au volant, une fois arrivé à l’intersection des discriminations que peut cumuler un individu (genre, couleur de peau, classe sociale, âge, etc.), ce sont toujours les femmes qui cèdent le passage aux intérêts du groupe ethnique et religieux auquel on les assigne, aux intérêts des hommes qui en sont les leaders[1]. La lutte pour l’égalité des sexes cède le passage au respect du patriarcat oriental et de l’intégrisme musulman. Le féminisme n’est plus qu’un outil pour justifier la nouvelle lutte des « races ». Le sexisme du voile, étendard identitaire ainsi brandi par les islamistes pour se présenter en éternelles victimes, devient le symbole de la résistance face à « l’impérialisme » et au « colonialisme » occidental. Le sexisme devient défendable s’il est exotique et obtient, par la rhétorique d’inversion, le statut enviable de « victime de discrimination ».

Pour justifier le charme folklorique ressenti envers cet accessoire masochiste, lui-même justifié par une « pudeur » définie et dictée par des hommes, les féministes intersectionnelles brandissent elles aussi la parole des « concernées ». Selon elles, le fait qu’une partie des femmes déclare se voiler par choix, et se sentir mieux dissimulées ainsi, serait un argument « féministe » pour soutenir ce sexisme. Les féministes intersectionnelles refusent d’interroger ce mécanisme psychologique, fruit d’un prosélytisme d’hommes depuis plusieurs décennies, qui pousse une femme à la servitude volontaire sur des bases sexistes. Quand une femme battue déclare vouloir retourner auprès de son mari par choix, tout le monde s’interroge. On cherche à comprendre quel est le processus psychologique qui mène à cela. C’est la même chose pour les constructions genrées, le fait que des femmes et des hommes s’orientent naturellement vers des métiers dits « féminins » ou « masculins », adoptent des comportements qui seraient naturels selon le sexe. On remonte jusqu’à la petite enfance, l’éducation des parents, aux jouets. On analyse même les couleurs attribuées aux filles et aux garçons, pour tenter de comprendre ce mécanisme.

Mais, dès qu’il s’agit du voilement, les féministes intersectionnelles abdiquent tout esprit critique sous leurs faux airs de tolérance. C’est le black-out. S’arrêter au discours de la servitude volontaire (renommée « libre choix » et « émancipation ») sans chercher à comprendre comment s’est construit ce consentement n’est pas du féminisme. C’est de l’obscurantisme.

La défense de ce sexisme par relativisme a de graves conséquences. Elle assigne les concernées à leur condition sans possibilité de s’en émanciper (puisque leur servitude serait libératrice). La défense et la banalisation du sexisme du voilement par les intersectionnelles, et leur rejet de la lutte pour s’évader de ce carcan, permettent aussi de faciliter le voilement des musulmanes qui ne le sont pas encore. Enfin, ce soutien aux voileurs, cette participation à l’extension du voilement des musulmanes et à la diabolisation du corps de toutes les femmes, participe du même coup à la stratégie politique des islamistes, dont le voile est l’outil de développement. Les intersectionnelles sont leurs alliées. Certaines militent même à leurs côtés.


[1].  Fatiha Agag-Boudjahlat, Combattre le voilement, entrisme islamiste et multiculturalisme, éditions du Cerf, 2019.

Extrait du livre de Naëm Bestandji, «  Le linceul du féminisme : Caresser l'islamisme dans le sens du voile », publié aux éditions Seramis.

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