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Des manifestants contre la vaccination, le 18 septembre à Nantes.
Des manifestants contre la vaccination, le 18 septembre à Nantes.
©Sebastien SALOM-GOMIS / AFP

Une passion française

L’attitude réfractaire à la vaccination est un symptôme du malaise français, et voici pourquoi

Dans une note récente, le Cevipof décrypte les déterminants politiques de la rationalité vaccinale. Pour ses auteurs, l'attitude réfractaire à la vaccination vient d'un tropisme de défiance, de pessimisme et de sentiment d’injustice d'une partie de la population.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Atlantico : Après plusieurs semaines de campagne vaccinale et l'instauration d'un pass sanitaire, une partie de la population française demeure réticente à la vaccination. Dans une note récente publiée au CEVIPOF (avec votre collègue Virginie Tournay), vous avez analysé les déterminants politiques de la rationalité vaccinale.  Est-ce qu'il y a une sociologie claire de la population qui est actuellement non-vaccinée ? Était-ce la même depuis le début de la campagne vaccinale ? 

Bruno Cautrès : Dans la mesure où le taux de vaccination contre la Covid dans la population est à présent élevé, la sociologie s’est uniformisée : les personnes vaccinées sont dans toutes les catégories de la population alors qu’il y a quelques semaines les écarts selon les âges, par exemple, étaient importants. Mais davantage qu’une sociologie liée à la place dans la société, c’est une sociologie politique qui trace d’importantes différences dans l’attitude face à la vaccination : l’opposition à la vaccination est très corrélée à la fois au sentiment de défiance vis-à-vis des institutions et au sentiment d’injustice sociale. Par exemple, ceux qui perçoivent la société française comme les traitant avec mépris ou avec injustice restent très opposés à la vaccination. On voit dans les données du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF à quel point l’attitude réfractaire à la vaccination est en fait un symptôme du malaise français : un tropisme de défiance, de pessimisme et de sentiment d’injustice.

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Y-a-t-il des motifs de défiances institutionnelles qui se retrouvent dans la vaccination ?

C’est tout ce qui incarne la sphère des institutions au sens large du terme qui se retrouve au centre de cette défiance vaccinale : non seulement il s’agit d’un manque de confiance dans les institutions prescriptrices du vaccin (les institutions politiques et publiques), mais aussi dans les institutions sanitaires et même dans la science. Il s’agit d’une mise en doute diffuse et générale de l’institutionnel, soupçonné de trahir l’intérêt du peuple, de ne pas servir l’intérêt général contrairement aux discours qu’il tient, d’être en fait le porte-parole de lobbies ou d’intérêts économiques. C’est en cela que cette défiance vaccinale se lie également au sentiment d’injustice sociale. En toile de fond, une partie de cette défiance vaccinale se tourne contre Emmanuel Macron qui, pour une frange des « antivax », incarne à la fois l’institutionnel, le « mépris de classe » et le mode décision autoritaire dans sa politique vaccinale.

La peur des effets secondaires témoigne-elles d'une baisse de la confiance en l'avenir chez cette population ? 

Oui, la peur des effets secondaires est depuis le début de la vaccination contre la Covid l’une des principales motivations des « antivax » : « on ne connait pas encore assez ces vaccins » est un leitmotiv de l’opposition à la vaccination en France. C’est assez corrélé avec le sentiment d’un avenir incertain et menaçant, pas seulement sur le front de l’épidémie mais aussi de manière plus générale un manque de confiance dans l’avenir qu’il soit économique, social ou personnel. Ces dimensions d’attitudes sont d’ailleurs fortement corrélées à la défiance institutionnelle et au sentiment d’une société française injuste et méprisante.

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Rendre la vaccination obligatoire réglerait-il une partie du débat ou l'attiserait-il encore plus ?

La vaccination est devenue de fait presque obligatoire, soit qu’elle le soit vraiment pour certains métiers (les soignants), soit qu’elle se soit imposée de fait (pour profiter pleinement de la vie sociale), soit qu’elle soit devenue une norme sociale très largement partagée. Les mobilisations contre le pass sanitaire sont en voie d’extinction comme on l’a vu hier, le pass sanitaire a clairement gagné.  Rendre la vaccination obligatoire aurait le mérite de clarifier encore plus nettement la situation et de poser une balise claire et nette. Si l’épidémie devait connaître de nouveaux rebonds il n’est pas impossible que les gouvernements y songeraient fortement. Ce que les enquêtes sociologiques nous enseignent c’est qu’une politique publique sanitaire imposant des obligations ou des quasi-obligations ne peut se faire sans une éducation civique sanitaire, une prise en charge des motivations psychologiques et politiques de l’attitude négative vis-à-vis de ces obligations. Sinon, il se trouvera toujours des gens qui parviendront à retarder leur vaccination ou à passer à travers les mailles du filet.  A moyen et long terme, il faut que notre pays s’engage, à partir de l’expérience Covid, dans une politique publique encore plus audacieuse d’éducation sanitaire au long de la vie et dans une éducation populaire encore plus importante aux sciences et aux raisonnements scientifiques. Le doute, les tests d’hypothèses, les raisonnements contrefactuels, la recherche de causalités multiples, sont des points fondamentaux de la recherche scientifique. L’éducation et la science permettent de mieux accepter la complexité du monde et de mieux gérer ses incertitudes. 

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